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La littérature est la négritude du monde Serge Ouaknine



La littérature est la négritude du monde
Serge Ouaknine
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Savoir à quoi sert la littérature sonne creux aussi longtemps qu'il n'est
pas entendu comment procède le geste littéraire. Et si la sensation qui
travaille l'écrivain était le véritable discours? La servitude du littéraire
à la société ne fait valoir de sens, non des usage fonctionnels de la
communication claire mais de son usage obscure et détourné.
Je reviens de la Martinique où, pour la troisième fois, j'ai animé un stage
de formation théâtrale (une innovation, car tout ou presque, vient mâché et
empaqueté  de la métropole)... Bien sûr, j'ai fait travaillé mes stagiaires
en créole et en français (dit normatif), à partir de textes d'un double
horizon (Genet, Müller, Koltès)  mais aussi (Césaire, et  des contes
populaires et des chants anciens et des danses). Le théâtral est venu,
magiquement, non du désir de « faire théâtre » mais d'Avoir recouru et les
traversent  de plein fouet,  aux vertiges qui se dressent entre la mémoire
profonde, ses blessures, ce que l'esclave refait aux femmes et à ses enfants
de l'esclavage des maîtres blancs, aux « belles lettres ». jusqu'à la
modernité informatisée..
Qu'ai je appris sinon à déchiffrer ces corps et ces voix et que la langue
qui nous « sert » n'est pas toujours la langue que nous portons vraiment.

Parce que j'ai donné à ces êtres déstabilisés, toute la légitimité d'une
langue « maternelle», et avec elle son humus secret de paroles
enfouies, --car en la langue vieille se vivent les pulsions d'un possible
passage à la langue « savante », à la langue « littéraire », ils se sont
ouverts et donnés et le public ému a entendu qu'il était possible de parler
de ses ombres masquées et de la grande culture en plein jour. Je suis sorti
vidé mais profondément heureux de cette aventure. Et si je la cite ce n'est
que pour renforcer ce que je crois être « l'usage »'  de l'art ou de la
littérature, qui est débattu ici.

Je compris encore que le créole était le passage obligé de la négritude à l'
universalité, sa littérature « sert » temporairement à ça : la ré
appropriation du monde quand on est fils et fille d'esclaves . La
littérature sert d'abord celui qui en opère le geste, par nécessité vitale,
comme respiration ultime et fondatrice d'une incarnation et d'une
transcendance en même temps.. Et si cette opération n'a pas lieu dans la
chair de l'être qui porte parole, si elle est trafiquée par un cerveau trop
bien pensant, cette littérature-là, ce geste là, n'aura « servi » à rien.

La littérature maintient vivantes les tensions qui, d'une faille de l'être,
une perte, une blessure, ce quelque chose qui voulait se résoudre et se
ressouder. Elle n'est pas une halte mais un pont.

Le mot « liberté » vient du latin liber, le livre. Ainsi en a décidé la
sémantique et les révolutions. La liberté est le travail du livre. Il nous
libère. Il nous instruit de notre propre chemin. Si, longtemps, on a
attribué à l'écrivain un pouvoir social, référentiel et incontournable, si
le livre d'opinion fût indexé, montré du doigt, censuré et son auteur d'
excommunié, banni, exilé ou liquidé physiquement, ce n'est pas tant que
livres et auteurs colportent des idées subversives, mais que, en deçà du
contenu, le seul fait de colporter est subversion.


Ce que Proust nous raconte dépasse le cadre d'une bourgeoisie décadente et
fébrile, c'est son être au monde qu'il veut réconcilier et, au passage de
cette opération alchimique, dont la littérature est l'instrument, nous
apprenons quelque chose qui, au-delà du « temps perdu » et du « temps
retrouvé » raconte la démission d'un monde et ses vertus fugitives.  Kafka
appartient-il à la littérature allemande, tchèque ou juive ? Qui sert-il ?
Qui a besoin d'un tel labyrinthe ? Lui qui écrit à Prague en allemand pour
contourner (comme Freud à Vienne) ce que signifie de perte et d'impuissance
et de tentation, le passage du monde cultuel juif à la culture européenne,
où enfin, elle peut (pour un bref moment) croire possible de respirer dans
la légitimité et « l'émancipation ».
Quant au grand Dostoïevski, il devint chantre national russe malgré lui, son
propos profond consista à trouver une réponse personnelle à l'omnipotent
réalisme français de son époque (pour la forme) et une réparation symbolique
devant ses démissions émotionnelles et son disfonctionnement organique (son
épilepsie). Mais peut-on réduire une littérature à cela ?

Si la littérature ne servait que de thérapie, elle manquerait aussi sa
vocation. Elle ne répare pas que celui qui la commet. Oui elle opère dans le
symbolique et la métaphore, oui elle transpose même quand elle se veut
 objective », oui elle fait de la fiction même quand elle est avide de
vérité quotidienne. Son but n'est pas de « servir » un épanchement de
sentiments mais de travailler la langue pour que celle-ci, en retour,
affecte nos perceptions du monde.
Si l'idée ne vient pas mourir dans la glotte, le souffle fera défaut. Si le
geste n'est pas chargé du feu qui consume un monde ou du courant aquatique
qui draine les êtres, nous ne pourrons pas reconsidérer par les sens, les
liens instables ou les alliances qui travaillent les êtres et les objets.
Comme la peinture, la littérature provoque des brèches dans la perception du
réel, elle nous signifie de l'être qui circonvolue du « sens ancien »
puisque du sens nouveau se nomme au passage du quotidien dans sa
métamorphose. Et donc elle nous instruit du fait que le réel lui-même est
instable. Sans cesse retravaillée, la langue littéraire procède par perte et
résurgence. Elle ne sert qu'à cela : contrarier la sédentarité des
dictionnaires vers l'horizon toujours reporté du réel.


La littérature apporte le doute. Nomade par essence, elle dessert les
pouvoirs qui veulent lui « faire dire » ce qui les maintiendrait en état de
domination. Elle opère par dérision, sur du perdu. Du ratage, elle fait défi
de récit. Elle n'est édifiante que de miner les fondations. Elle n'est de
fresque que de la prise en charge à rebours de toute entreprise. C'est que
fondamentalement, l littérature travaille sur du deuil et du dépossédé. . .
Même quand elle fait rire
La littérature n'est pas un « à quoi ça sert » mais un « en quoi
travaille-t-elle le monde ».

La littérature ne sert que si elle est d'abord elle même, non hypothéquée
par la volonté de lui forcer des aveux... Il sert de décantation et de
modèle opératoire. Comme des objets abandonnés sur la plage, quand la mer se
retire, la littérature nous rappelle au mouvement perpétuels qui donne et
fait trace. Elle signe de son existence l'entreprise humaine. Les écrivains
semblent aboyer. Les chiens n'écrivent pas.
La littérature est cette négritude de la blancheur du monde.
S.O.


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