référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2000-07/msg00016.html
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FORMER L'ARTISTE PAS LE PUBLI Serge Ouaknine



 

FORMER L’ARTISTE PAS LE  PUBLIC

Serge Ouaknine

Suite au débat : La Formation du regard du spectateur.

Permettez-moi de changer le titre cette discussion, la « formation du regard du spectateur » me donne de l'urticaire. Je souscris pleinement aux remarques de Jean Reinert. L’idée de former le spectateur participe  des idéologies qui ont hélas laissé des traces pénibles au cours du siècle dernier. L’Union soviétique et l’Allemagne nazie furent des champions toutes catégories dans la tentation de former leur public et, sans doute, nous sommes encore traumatisés par cette idée doctrinaire de la culture qui voie l’artiste et son travail comme une « sécrétion sociale » (la vision marxiste de l’histoire selon laquelle l’art est au service de la bourgeoisie et ne reflète pas la lutte des classes) ou encore selon la le filtre coercitif de tout régime totalitaire pour qui l’art doit être au service de la propagande d’une religion ou d’un parti. Et tout ce qui échappe est punitif. Cela dit, Hollywood ne vaut pas mieux. Des producteurs, agents d’artistes et les  gens du métier m’ont expliqué comment on y avait « tué » les scénaristes et écrivains pour qu’ils écrivent à la pige, sans droit de regard sur toutes manipulations ultérieures de leur scripts, comment l’idée même d’œuvre individuelle (à l’européenne) y est bannie et comment enfin les « patterns » (ou modèles) sont recyclés et construits dans le style « show biz », sous le contrôle impitoyable des majors du spectacle. Et si on remonte encore un peu plus haut, on sait combien les églises, les princes et  les rois ont manipulé artistes, artisans et opinions Louis XIV fut le plus habile formateur du regard du spectateur. Il en fit sa fronde personnelle…

 Les artistes ont toujours été coincés entre leurs désirs de gloire, de survie et d’authenticité. Quant au public il est volatil et manipulable. Le pouvoir de la presse ne date pas d’aujourd’hui. Et avant la presse il y eut d’autres moyens de pression. Les liens incestueux entre artistes, critiques et institutions publiques et financières sont inextricables…. Une civilisation est peut être ce qui apparaît entre la résistance de l’artiste ou du penseur-pédagogue et les forces de pouvoirs. Brecht avait raison l’artiste, en plus de son talent, doit être stratège et rusé… Peut-être que le génie véritable d’un créateur se mesure à la manière dont il aura négocié sa « vision intime »  avec celle de son temps. Il ne s’agira pas seulement de manipuler l’artiste pour lui dire ce qu’il doit dire mais encore de manipuler le public  pour que ses « désirs » se prononcent dans le sens de la « ligne du parti » ou de la cause visée. Les ramifications institutionnelles pour ces fins sont connues,  bien décodées et nombreuses. Les partis veulent à la mesure de leurs ornières. Désolé, mais Picasso ne demandait pas l’avis du parti pour déformer un nez.

 Je suis persuadé que ce n’est pas dans ce sens coercitif que Lansman imagine « former le regard » du public. Je suppose qu’il entend généreusement et démocratiquement  initier le spectateur plutôt dans un sens d’ouverture et de lecture aux décodages des arts et techniques, aux modalités variables des langages, référents et conventions, au régionalisme des esthétiques, à la mondialisation et à l’interculturalité des enjeux sociaux, etc. etc. Un tel travail doit commencer à l’école. À l’age adulte tous les préjugés sont déjà mis en place. Toutes les phraséologies éducatives se valent… car, pour le pouvoir,  le public est une catin lascive dont il entend combler et initier l’opinion.

Il revient à l’artiste de faire ce travail de formation parce qu'il répond à un contexte intime chargé des référents du moment et du passé. La culture est un travail qui se situe dans l’être et non dans l’idéologie. Les artistes ne naissent pas plus chrétien que marxiste, ils naissent d'abord eux même et quand ils écoutent leur vocation ils peuvent véritablement changer le réel, c’est à dire sa perception. Rien n'obligeait Michel-Ange à travailler ses sculpture "en non finito", à garder du marbre brut à côté de la pierre bien lissée (policée) sinon ses propres ombres. Au contraire les Médicis, les Sforza, les grandes familles  et la papauté rêvaient d'un "réalisme" bien léché, « réel » et bien pensant. Mais Michel-Ange a tenu le coup et c'est lui qui déplace les foules, pas l’obscur badigeonneur de pagnes qui vint ensuite cacher le  sexe de ses anges à la Chapelle Sixtine…et qui entendait « former » le regard du spectateur.

Au public, il convient de susciter de désir en regardant se faire la création, d’entendre l’intelligence du « faire » en donner un accès à un discours dont l'artiste à la vocation.Le  père de Mozart fit tout pour former son fils. Il eut plus de chance que Bach... Le petit Wolfgang a élevé les émotions humaines jusqu'aux cieux.  C'est la rumeur du temps qui lui fait écrire « Figaro », défi lié à sa propre expérience de valet de la musique auprès des princes... Sans ce vécu charnel, son mentor n’eut formé qu’un sot. C’est le regard de Mozart qui va forger l’écoute d’un nouveau  public, son regard à lui, le marginal qui connaît ses classiques… 

Cette idée de former le public ne peut apparaître que parce que nous vivons une vacuité de pensée et de croyance. Le système marchand est sur le point de gagner en nous faisant croire que l’art c’est les médias et la diffusion du savoir. Nenni ! L’art n’est pas une entreprise médiatique faite pour dire des choses. L’art ne dit rien. L’art dénoue. Il efface et répare. Et parfois, quand il est grand, il crée une légende ; c’est ce mytos qui « change le regard ». Il ne forme qu’au second degré. Il déforme et re-forme pour maintenir vivant le souffle du vivant. Le vivant ne dit rien. La forme est fruit de l’histoire et l’artiste s’y con/forme. Le jeu du vivant soulève et travaille cette forme du dedans.  Ce geste s’appelle l’art. Et personne d’autre que l’artiste (ou l’écrivant ou le parlant) ne le fait. L’idée du public est inscrite, incluse dans l’élan de ce geste. Quand la présence de cette altérité imaginaire disparaît, l’artiste se retire ou meurt. 

Ce sont les positiviste du XIXe siècle qui ont maximisé ( sous prétexte de sciences)  une fictive coupure entre  objet et sujet, entre  cause et effet, entre artiste et public, entre opinion et connaissance, entre pensée et action…  Toutes les dernières découvertes de la physique nucléaire renversent ce tapis de niaiseries et confirme l’artiste ( et le savant) dan son intuition créatrice. Le regard de l’artiste précède l’existence du public. Le regard est une conscience  ce n’est pas un objet ! Le travail de la langue/objet altère le réel et ne s’y conforme pas car il s’inscrit dans la perception de la mouvance. La formation du regard se fait par le geste innovateur et secondairement le public. En finir avec la dogmatique des formateurs et la merdouille et le vacuum  des « éducateurs d’opinions ». L’artiste travaille son être en travaillant le langage. Tous les politiciens ont rêvé pouvoir s’approprier cette Puissance (d’esprit) qu’il confondent à un Pouvoir (physique). Il y aurait des milliers d’exemples à donner. Le spectateur est le masque temporaire de cette cécité que l’art éveille à voir.

 Il faut retourner la question à sa source. Un folklore ne naît pas d’un peuple mais de quelques grios,  poètes et musiciens qui, ensuite, se laissent « approprier » par le clan, la tribu ou la société. C’est le grio qui, en Afrique, crée et entretient la mémoire de sa tribu. C’est lui qui en tient et en forme la mémoire collective. Lui le conteur acteur et pas un autre ! Un poète est le scribe de voix plus vastes que lui-même. Qu’on en finisse avec cette démagogie qui consiste à croire qu’on forme un public avec des concepts ! Merdouille ! Il y va d’une chair, d’une pensée tenue par un verbe. La langue, pas plus que  le regard, n’est anonyme ! Regards et spectateurs sont entretenus de noces, moins mécanistes qu'il n'y parait.  Il faut laisser l'art exister par delà et malgré les pressions du temps qui voudraient le confondre à un exercice de communication.

Dans ce jeu de force et de résistance  que signifie « l’art de former » le spectateur sinon de le ramener à sa « cause », celle que l’on défend, que l’on croit juste, qu’il convient de placer du côté du bien (fut-il temporaire) ou de quelques intérêts. Le vrai débat est donc de définir d’abord les valeurs que l’on entend instituer…  Et quand elles existent, elle sont implicites. Une formation n’est jamais neutre. Pas plus qu’un livre d’école. Former un spectateur ce serait imprimer un regard sur le monde. Et on sait ce qu’il advient de ce type de ce type de tentation, aussi je préfère le compromis des artistes, leurs méandres, leurs efforts à dire et à cacher,  il y transpire une pérennité plus intéressante (et plus vraie) même quand ils veulent séduire et tenir leur  public.… C’est l’artiste qui résiste encore le mieux à la corrosion et à la corruption…  Je me méfie de toute forme de fonctionnariat de la « formation » qui ne s’inscrit pas dans un processus créateur, pas plus que je ne crois aux dites « sciences de l’éducation »…

 Les chemins de la création échappent à la doxa. Il n’est d’art et d’humanité que de résistance à celle-ci. Former un public c’est confirmer une doxa.  Et on sait, où ça mène. Et donc c’est à lui, l’artiste, que revient ce rôle. Le « tricotage », comme disait Liotard, c’est son rôle. L’artiste à pour métier non de former mais d’informer des états de la perception. du monde. C’est l’œuvre qui forme le regard. Et rien d’autre. Un regard prend du temps. C’est donc ce temps que l’on veut rendre plus immédiat. A quoi ? À la consommation ? Si c’est à la connaissance, il arrive que quelques professeurs philosophes, parfois un critique ou quelques artistes y arrivent.  Mais je ne laisserai cette tache à personne d’autre.  Trop d’intérêts incontrôlables et trop de pouvoir s’y attachent déjà. Quant au public. Il fait son chemin. Aussi. À sa façon.

 Désolé encore, l'art se vole, il ne se donne pas. Le public, à sa manière, va chercher ce qui le travaille.  L’art est cet oiseau qui s'attrape ni avec du sel, ni avec du vinaigre.

Il faut laisser les cages ouvertes. Le monde fabrique ses propre grilles.


Bien à vous,


Serge Ouaknine


----- Original Message -----
From: Jean Reinert <jreinert elel n'a pas changé d'uniota@wanadoo.fr>
To: Liste de discussion en francais sur le theatre <queatre@uqam.ca>
Sent: Tuesday, July 04, 2000 12:25 AM
Subject: Re: Formation du Regard du spectateur


> Bonjour,
> il n'est pas choquant en soi de proposer aux amateurs de théâtre des
> références, des moyens d'analyse, des outils conceptuels... La
communication
> d'Emile Lansman ne propose pas autre chose.  C'est la notion de "formation
> du public" qui est incompatible avec l'essence même du théâtre (à ce
titre,
> l'appellation "formation du regard du spectateur est malheureuse).
Pourquoi
> ? Parce que le public est un élément fondateur au même titre que le jeu,
> l'acteur, l'action et ce lieu de l'imaginaire qu'on appelle "la scène". Au
> point que c'est lui qui a donné son nom au théâtre : lieu où l'on met sous
> le regard commun. Le théâtre est essentiellement cette fonction (sociale)
:
> projeter des zones d'ombre de la société sous la lumière du regard commun,
> celui du public, celui des citoyens, de ceux par qui la cité est.
> Ce n'est pas par esprit rétro que je défends cette vision-là du théâtre,
il
> y a un enjeu quand, pour la troisième fois dans le siècle, le modernisme
(ou
> le progrès...) est prétexte à camouflage des tendances totalitaires de la
> société (pour l'heure, dite "libérale").
> Cordialement,
> Jean Reinert
> Em : jreinert@wanadoo.fr
> "jr dramaturgie" :    http://perso.wanadoo.fr/jean.reinert/
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