référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2000-10/msg00074.html
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Re: Theatre d'extreme droite Jean-Marie Apostolides




La reponse que donne Serge Ouaknine a cette question sur "le theatre
d'extreme-droite" est interessante (comme tout ce qu'ecrit Serge),
troublante et eminemment discutable. Si elle ouvre des portes, elle seme
aussi la confusion, en plaquant des categories directement issues du
politique sur un phenomene qui depasse de beaucoup le politique, et
s'apparente davantage au religieux. Je n'ecris pas cela pour nier les
multiples affinites entre politique, rituel religieux et theatre
(permettez-moi de rappeler que j'ai publie "le prince sacrifie" il y a plus
de 15 ans), mais pour dire qu'avec sa generosite coutumiere Serge ouvre le
debat mais fait perdre a la question posee par notre correspondant sa
portee etroite et limitee.

Peut-etre n'y a-t-il pas de theatre d'extreme-droite en soi? il n'y a
peut-etre que des auteurs d'extreme-droite qui ont parfois ecrit pour le
theatre? Je n'en sais rien. Autorisez-moi neanmoins a rappeler quelques
faits qui, dans le cadre strictement francais, pourraient servir de point
de depart a une recherche sur ce theme, a savoir l'invention d'une
esthetique theatrale originale, issue des milieux d'extreme-droite. En
1907, avant meme la transformation du journal "L'action francaise" en
quotidien, Maurice Pujo et quelques complices (Maxime Brienne, Plateau,
Lacour) fondent le "Theatre d'action francaise" a Paris. Le premier
spectacle donne fut "Les Nuees", une adaptation d'Aristophane par ce meme
Pujo. Dans le programme accompagnant cette creation, qui est litteralement
une declaration d'intention d'extreme-droite, Pujo ecrivait que "de la
satire vigoureuse de notre monde deliquescent, du monde de Rousseau et de
Tolstoi, pouvait jaillir un esprit neuf, un rire nouveau, plus irresistible
et plus communicatif que celui qui s'essouffle encore sur les tetes de
turcs de la vieille societe." Un  second spectacle, eut lieu l'annee
suivante, en 1908, l'adaptation de "La princesse de Cleves" par Jules
Lemaitre, apres quoi l'equipe se dissout pour fonder "Les camelots du roi".

A cote de ces tentatives rapidement avortees, il faudrait aussi regarder la
recuperation par l'extreme-droite des classiques francais a la meme epoque.
Car ce theatre d'Action francaise se voulait (dans sa pretention quelque
peu arrogante) dans la continuite des grands classiques, revus et corriges
par leurs soins. Dans le meme expose programmatique cite plus haut, Pujo
faisait remarquer que "la nouvelle matiere comique" (i.e. la Republique, la
democratie parlementaire) "etait tres semblable a celle qu'Aristophane
avait tiree de la Democratie athenienne et aussi a celle que Moliere avait
trouvee en France au lendemain de la Fronde." (Je ne commente pas
l'amalgamme et le confusionisme de Pujo, cela va sans dire).

Enfin, il nait dans ce meme milieu ce que j'appellerai un veritable theatre
d'extreme-droite avec, quelques années plus tard, la creation de la Revue
annuelle des Camelots du Roi. Les 2 premieres Revues s'appellent
"Degonflons l'Youtre" en 1911, et "Les petits Pie se degourdissent"  en
1912. Parmi les auteurs des sketches, des noms aujourd'hui bien oublies,
Maxime Brienne, le dessinateur Jabon, Max Regnier, Leon Daudet meme, et
l'inevitable Pujo. Toujours selon ce dernier, voici ce qu'avaient en tete
les Camelots: "sans chercher a representer les types generaux des
caracteres et des moeurs du temps, ce sont les hommes eux-memes, les
adversaires qu'ils avaient vaincus, qu'ils mettaient en scene sous leurs
vraies figures et leurs vrais noms." Des acteurs professionnels
participaient a cette revue annuelle,  entre autres l'animatrice Lena
Bruze, (qui fut remplacee en 1934 par Fanny Lancret), M. Boury, Yvonne
d'Estrees, etc. Les spectateurs etaient aussi invites a participer, dans la
mesure ou on leur distribuait avant le spectacle le texte des chansons qui
seraient chantees sur scene et qu'ils devaient reprendre au refrain.

La Revue, qui meriterait certainement une these (mais y a-t-il des
archives?) s'est poursuivie avec plus ou moins de bonheur jusqu'en 1935 au
moins, dans des salles prestigieuses comme la salle Pleyel a Paris. Des
acteurs connus venaient y figurer, pour cachetonner ou par conviction,
ainsi que des figures marginales comme Jehan Rictus, qui recitait ses
poemes en premiere partie. La participation de Rictus aux manifestations
d'extreme-droite devrait nous permettre de relire d'un oeil different son
pamphlet contre Edmond Rostand, "Un bluff litteraire. Le cas Edmond
Rostand", qui constitue egalement une declaration d'esthetique theatrale.

Pour terminer ces notes rapides (que certains trouveront trop longues!) sur
une pratique theatrale peu connue aujourd'hui, je reviendrai a une citation
de Pujo, resumant ce que devait etre dans son sprit la Revue annuelle des
Camelots: "une revue de leurs victoires, une revue des services rendus par
eux a la cause de la France et du Roi. Si leur dure tache leur a impose des
sacrifices de toutes sortes, ils ne veulent plus se le rappeler en ce jour
ou ils n'ont cure que de rire et de faire rire leurs amis. Mais au public
qui sait le prix de leur effort, il appartient de s'en souvenir pour les
applaudir et pour les aider."

JMA



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