référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2001-04/msg00021.html
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Re: Votre avis ? jean reinert



Bonjour,
en contribution à votre question, voici le texte ci-dessous, écrit il y a quelques années (2 ou 3) en réaction à une série de pièces "techno", vues d'affilée, ce qui en explique le ton polémique. Je réagissais au subit envahissement de la scène par ce type de spectacle et non pas à la question de la "légitimité" d'une recherche en ce sens, qui à mon avis ne se pose pas, toute recherche me semblant légitime. Par contre la question de l'impérialisme de la "techno" se pose (voir pour la musique ou la video en "art plastique": il suffit d'aller visiter une expo de travaux d'élèves dans un quelconque conservatoire), en surtout dans l'espace restreint des scènes théâtrales : il y a une facilité de remplissage d'un vide conceptuel par la techno et aussi, semble-t-il, une facilité d'en mettre "plein la vue", à certains institutionnels (pourvoyeurs de moyens de création).
Ecrit il y a deux ou trois ans, ce texte avait été publié par un quotidien local (Le Midi Libre) et un hebdo (Politis). Finalement, comme on n'a pas éradiqué le public de l'espace théâtral (je parle ici pour la situation locale de théâtre subventionné qui échappe à la logique marchande), le théâtre "techno" a rejoint grosso modo la place que ce public lui accorde. 
Bien cordialement à tous,
 Jean Reinert
Montpellier (France)
jreinert@club-internet.fr
«  jr dramaturgie » :  http://perso.club-internet.fr/jreinert
 

Lettre ouverte à des compagnies montpelliéraines

Jean Reinert -auteur dramatique-

 Une tendance se dessine au sein de troupes installées sur Montpellier qui prend l'allure d'une mode, mode qui n'est pas sans rapport avec la place qu'a l'écriture théâtrale en France.

 Cette tendance est celle-ci : on prend les matériaux de base du théâtre -lumière, son, déplacements et texte- et à partir de ces éléments, on produit un mixte qu'on appelle spectacle théâtral. La séduction des techniques de la lumière et du son, plus ou moins bien maîtrisées par les concepteurs du spectacle, apparaît bien ici ainsi que l'influence (elle aussi plus ou moins bien maîtrisée) de la danse, ce qui est naturel pour Montpellier.

 Toutes les recherches sont louables, au théâtre comme ailleurs, mais recherche signifie aussi examen critique et exigence. Dans ce que je vois, il y a une erreur qui me semble rédhibitoire pour le théâtre : le texte n'est pas un matériau comme un autre.

 J'ai dit ailleurs que le théâtre, c'était du réel, de l'imaginaire et du symbolique : réalité de chair et d'affect des actrices et acteurs, imaginaire d'un lieu appelé scène établi en connivence avec le public (et j'insiste ici avec cette nécessaire connivence avec le public) et enfin symbolique d'un métalangage appelé action (et qui est plus qu'une action). Je ne suis moi-même auteur que lorsque, bouleversé par l'avènement du réel -l'événement- par sa brutalité, son incohérence, sa confusion -son idiotie, dixit le philosophe Clément Rosset- se révèle une forme, une cohérence, un fil symbolique. Etre auteur, c'est toujours cette sensation  aiguë que "la vie est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie et qui ne signifie rien" et que notre condition d'homme est d'y apporter des fragments de sens, même si ce n'est que l'espace d'une représentation.

 L'erreur de base est de croire qu'au théâtre, le verbe est un matériau comme un autre. On peut prendre de très bons textes, classiques ou contemporains, les passer à la moulinette techno, qu'obtient-on ? A part quelques fragments où l'esprit continue à briller, le son est devenu du bruit, le mouvement de l'agitation et la parole (et pourtant parfois quelles paroles !) du bavardage. Au bout du compte, ce qui surnage de cette mixture, c'est le narcissisme des concepteurs -le nombrilisme, devrais-je dire. C'est désolant parce qu'il y a tout un investissement d'énergie, de travail, il y a aussi et toujours ce don de soi qu'est la prestation de l'acteur. En pure perte.

 J'achève par une citation de la sociologue Marie-José Mondzain :

"On ne communique pas dans les ténèbres, où chacun se tient en tant qu'individu, mais en partageant ce qu'on a en commun : les symboles et au premier titre, la langue. L'art de la tragédie consiste à tirer des ténèbres      l'affect individuel pour le mener dans la lumière du partage de la langue… et de l'espace civique, qui est le théâtre. Théâtre signifie : lieu de la parole et du regard commun."

 J.R.