référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2002-05/msg00017.html
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Re: R: MISE EN ABYME : jean anouilh Cristina Iovita




Bonjour.

La mise en abîme chez les auteurs dramatiques du 20ème siècle est souvent une réponse aux tendences naturalistes excéssives des différentes écoles d'écriture et de mise en scène contemporaines. La" théâtralisation" du théâtre, en tant que méthode, cherche à rétablir la réalité de l'illusion théâtrale dans ses droits et privilèges anciens, s'opposant en cela à l'illusion de la réalité promue par les naturalistes. Le cinéma ,en effet, se charge entièrement de donner aux spectateurs la sensation de réalité immédiate à laquelle ils puissent s'identifier; le théâtre, si toutefois il veut survivre à cette compétition, doit replonger dans ses sources mythiques, y retrouver ses moyens sacrés et sacramentaux, récupérer sa fonction magique par la restauration du concept de "convention théâtrale". L'idée n'est pas nouvelle, il suffit de suivre la dispute Goldoni/ Gozzi au 18ème siècle, concernant la Commedia dell'Arte; quant au cinéma il vaudrait la peine de s'informer sur les théories du néo-réalisme italien, ou de la Nouvelle Vague française, la "Sculpture dans le temps" de Tarkowski, etc. pour voir combien ce médium est loin de rester à sa définition complaisante de "véhicule" du quotidien.
Pour revenir à Anouilh, son procédé de théâtralisation tente de définir toute réalité scénique comme une réalité exemplaire. Le quotidien est mis en état de suspension lorsqu'on entre dans une salle de spectacle; que le sujet de la pièce soit tiré des temps anciens ou de la contemporanéité, la représentation doit être en dehors du "temps", l'identification se faisant au niveau de la nature humaine profonde qui ne change pas avec les âges et qui est notre seul sujet d'étude au théâtre. Bref, on ne vient pas au théâtre pour voir s'étaler nos petits problèmes sur la scène, on n'y reste pas deux ou trois heures assis sur des sièges qui nous meurtrissent le dos pour voir si Jeanne d'Arc prenait de la drogue afin d'entendre ses "voix"ou si son père était alcoolique, ou bien si Dunois ou d'Alençon la comblaient au lit entre deux batailles; on vient voir un
" mystère", une histoire "merveilleuse" où rien n'est expliqué ni explicite, on vient pour regarder la mécanique d'une légende.
Ceci se passe également pour les sujets contemporains où l'espace théâtral en tant que tel assure le "saut" dans l'"autre réalité"; si on sait d'emblée que l'histoire se passe dans un théâtre ou bien que les personnages se transforment en acteurs sur le parcours d'un jour ou d'une soirée" normale" de leur vie( Senlis, par example) on est averti que l'action toute entière sort de l'ordinaire. Pour les sujets mythiques(Tu étais si gentil...) la théâtralisation fonctionne comme un "miroir"- c'est à dire qu'on voit, au niveau du langage, des costumes,etc. que le monde sur la scène nous ressemble mais l'identification reste "conventionnelle", passe par le niveau de l'apparence pour atteindre celui de l'essentiel.
Comment on soutient cette vision de l'écriture dans la mise en scène, comment on la "traduit" en jeu d'acteur et en visualisation scénographique, cela est un autre chapître de l'histoire théâtrale contemporaine qui n'est pas près de toucher à sa fin ni d'avoir à proposer une méthode cohérente. Les" actualisations" qu'on voit souvent en Amérique du Nord ne font que souligner l'abîme entre le sens philosophique de l'écriture et la concrétesse des moyens scéniques; J'ai vu à Boston, par example, une production du Huntingdon de l'Alouette où tout le monde se déménait à la manière des chanteurs de rock, Gilles de Rais était carrément un "punk", Jeanne une adolescente troublée et ainsi de suite, complet avec la Cour de France en uniformes de camouflage de la guerre d'Algérie; eh bien, tout ce raffût a échoué de convaincre précisément ceux qui étaient censés s'y identifier, voire les jeunes, les étudiants dans la salle qui ne comprenaient pas pourquoi on s'intérésserait encore à ce genre de "vieilleries" historiques qu'on a tant de peine déjà à "gober" à l'école.
La mise en abîme donne aussi un sens prononcé de "sécurité" au niveau du spectateur;" ceci ne se pourrait pas passer de nos jours, pas chez nous, pas à l'âge du progrès scientifique," etc sont les réactions premières du public "averti". L'extraordinaire des faits et des personnages s'impose non pas par un choc mais par une mise en garde, par une excitation qui tient de la vigilence et non pas de l'adrénaline que la peur fait jaillir dans nos veines; le pouvoir de réflexion s'en trouve aiguisé et non pas "anésthésié" par ce procédé. En fait, c'est le spectateur qui est mis en abîme, qui descend au fond de l'enfer humain comme en rêve, conscient de rêver et cependant connaissant toutes les affres d'une expérience jusque là "étrangère", lointaine, voire "impossible" dans la réalité courante.
à la prochaine,
Cristina Iovita