référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2002-09/msg00034.html
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Pour en finir avec lautisme du regard serge ouaknine



Pour en finir avec l’autisme du regard
Serge Ouaknine

Le présent débat pour savoir si « ce que nous voyons nous regarde » me semble
faire exclusion de la signification historique de la place des yeux dans notre
façon de penser.  Regardons nous le théâtre ? Et que voit le spectateur ?
Etes-vous sûr qu’il voit ? Mais qu’entendons-nous par voir ? Le poète René Char
disait « Et maintenant réfléchissons les miroirs… »… faisant entendre avec
humour que le miroir ne réfléchit que le corps des choses, la réflexion est
autre chose… Aussi la réflexion quant à savoir si la notion de théâtre est liée
à la présence ou absence de texte (avec une nuance juste celle de « parole »
apportée par le dernier mel d’ Anne-Caroline d’Arnaudy)  me pousse à compléter
ma première intervention (du 16 Sep 2002) :
***Le texte ne fait pas le théâtre. C’est la volonté de témoignage qui donne
sens à la représentation. Le théâtre est une intention avant d’être une
forme.***
Un élément devrait attirer notre attention. Nous avons tous pris pour acquis
que c’est le regard qui traduit notre relation au réel. Dans la culture
gréco-latine on parle de « spectateur » pour nommer le public (c’est l’œil qui
juge et voit le théatron)  alors que dans la culture anglo-saxonne on l’appelle
« audience » ( celui/celle qui entend!).
Peut-on entendre un théâtre sans texte (ou mieux sans parole ) ? Oui certes. 
Mais cela signifie une seule chose :  le regard est lié à la dimension
charnelle, physique de l’expérience théâtrale alors que l’écoute, elle, fait
appel à son « entendement » existentiel. C’est l’oreille qui comprend et le
regard qui juge. L’oreille globalise. Le regard segmente. 
Le regard nomme  le lieu et le corps tangible de l’énonciation alors que
l’écoute fait son entendement en tant témoignage lié à une « prise de parole ».
 Le vocabulaire juridique est de ce point de vue plus précis que le flou
artistique. Le témoin garantit la vérité du fait vu ou entendu. C’est le témoin
qui fait le théâtre ou la danse et non le texte ou la musique ou le corps de ce
qui est perçu.  
En justice,  quand il donne « sa parole d’honneur » , le témoin certifie une
relation à une quête de vérité.  Au théâtre nous attendons des acteurs ou
danseurs ( qu’il parlent ou se taisent) un témoignage exemplaire,  un « nouveau
regard »,  « une musique nouvelle » , « une nouvelle danse », « une réalité
nouvelle », « une tendance nouvelle » , « un théâtre nouveau », pour un
découvrement autre de vérité . Ce qui signifie que  nous devons entendre ce que
nous voyons,  pour le comprendre. Alors j’inverse le propos de départ : Ce que
nous entendons nous regarde. 
Ainsi il apparaît que des présupposés métaphysiques  nous travaillent dans la
façon dont nous nommons l’expérience théâtrale ou chorégraphique. Soit la
globalité signifiante que dessine la voix. Soit le référencié que cerne le
geste. Mais on pourrait dire l’inverse. C’est une différence de cultures.
L’expérience des yeux peut disparaître (le théâtre radiophonique ou une voix
live ou off sur une scène obscure !). Le peintre Francis Bacon dit : « La
peinture n’est pas une image ». Peter Brook dit : « L’imagination d’a pas
d’image ». 
Qu’entendent-ils sinon que la peinture n’est pas l’illustration d’un texte et
que l’intention créatrice dépasse son propre énoncé formel. Théâtre, peinture,
musique et danse sont des questions avant d‘être des réponses. Cela signifie
simplement qu’en art la forme n’est pas l’exposition d’un fond. Le créé n’est
pas le produit. C’est l’invisibilité du don de soi qui travaille le « témoin »
et non la rhétorique de la forme qui fait l’œuvre.
Mais il faut aller aux sources de ces récurrentes confusions. Pour les Hébreux 
et Grecs anciens,   le Voir donne seulement l’icône circonstancielle de
l’Écoute d’où procède le Verbe divin biblique ou le Poïen (le poétique  qui
fait bouger la perception de l’être) d’Homère.
Ce qui signifie que l’art procède d’un geste de «manifestation», d’énonciation,
d’interpellation etc.,  qu’il passe par le peint, le chanté, le dansé, le dit,
l’incanté, le psalmodié, c’est d’un « bougé » de l’être dans la perception
sensorielle et cognitive d’autres êtres dont il s’agit. L’actualisation de
l’artiste et le témoignage  du public sont le propre de cette transcendance des
langages… cette intention de partage diversement répandue…
Le langage est ainsi une maison vide où la parole ne cesse de bouger.  Sans
doute est-ce pourquoi, en notre époque incrédule, nous demandons tant de
réponses à l’expérience artistique. 
Mais il faut aller encore plus loin et remonter aux sources de certaines
confusions conceptuelles qui font prendre l’apparence pour le fondement de
l’expérience. Aux sources de la culture occidentale il y a une relation à 
l’invisible ( le « Yawé » des Hébreux ou le « Théos » des Grecs ). Mais pour
des raisons impériales, liées au pouvoir central de Rome, à son polymorphisme 
et polythéisme, les Romains ont mis un terme à cette demeure invisible de
l’être au monde. D’où leur chasse aux hébreux et aux premiers chrétiens, et à
tout ce qui pouvait bouger dans l’Empire jusqu’en Écosse et jusqu’aux confins
du Danube, d’où le schisme Orient/Occident,  et le partage du monde entre Rome
et Bysance,  jusqu’à la conversion au christianisme de Constantin. Les Romains
ont exemplifié le regard en coupant le cercle magique du théâtre grec car c’est
au Chœur que se faisait le geste et le chant, les icônes des « persona »
masqués se contentant d’être au second plan, derrière l’orchestra Les Romains
avides de choses tangibles et unidimensionnelles ont rapporté la scène du fond
au premier plan et fait triomphé le regard associé à  la parole du « personnage
» contre le mouvement du dansé/chanté collectif. 
Et tout vient de ce meurtre.  Ils ont substitué la parole politique et morale
au verbe d’essence mythique. Et notre débat en est là et peut durer sans fin.
C’est ce qui explique  que le théâtre dit à  l’Italienne, d’origine romaine, 
valorise les yeux (« spectacles » a donné le mot « lunettes » en anglais) et
que le théâtre élisabéthain (qui combine et équilibre la rotondité et
frontalité des deux sens) à développé le concept « d’audience »,   même si le
regard est aussi au travail.
Une chose est a méditer ce n’est ni le regard ni l’écoute qui, en tant que
source de l’expérience formelle, constitue  le théâtre (et donc ni le texte ou
son absence), mais la nature du partage de l’expérience. Le théâtre est une
intention avant d’être une forme.  Le poète montre la lune mais l’aveugle
regarde le doigt. Aussi longtemps que nous arrêtons le théâtre au regard nous
évacuons l’idée de transcendance et de pré-existence non nommable et invisible
qui travaille l’artiste (même s’il est athée). La sur-valorisation du regard
est de source païenne. La sur-valorisation de l‘écoute est de source
monothéiste.
Le théâtre procède des deux expériences simultanément. Et donne à chaque sens
la nostalgie de l’autre. Et ce débat, tel que posé au départ par Gustavo
Ramirez Nieto,  est fondamentalement source de confusions,  aussi longtemps que
nous privilégions l’autisme du regard… c’est à dire la dichotomie du corps (vu)
et de l’âme (entendue) …
Allons,  faisons un jeu,  et dites nous de quel côté vous vous placez (au
mieux)!
Serge Ouaknine

professeur titulaire
École Supérieure de Théâtre – UQÀM
Montréal,  20 sept- 2002
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 --- Anne-Caroline d'ARNAUDY <arnaudy@wanadoo.fr> a écrit : > Merci Michèle de
votre réponse. et vous avez raison, bien sûr. Je rajouterai
> "vous aussi", si vous le permettez. Théâtre sans texte ou texte sans
> théâtre, Danse sans musique, musique sans danse... Nous abordons là, par
> cette réflexion de Gustavo, le domaine de la profondeur de l'être de son
> introversion, peut-être et de cette forme d'autisme presque indispensable à
> l'artiste. Fabriquer son monde et accepter de la partager avec l'autre, le
> lui offrir comme un cadeau,
> Le théâtre sans le texte, c'est aussi le mime : le comédien, par la force et
> la précision du geste, n'a plus besoin de parler.
> Et ce n'est pas le texte, que nous remettons ici en question, car ce texte
> existe presque toujours, dans sa forme la plus simple, tel le canevas des
> comédiens italien, ou la transcription rapide de la tradition orale. Le
> texte nous est nécessaire dans notre étude et notre analyse des personnages
> et de la pièce. mais le texte entraîne t'il impérativement l'usage de la
> parole ?
> Alors, oui, je pense que plus que du théâtre sans texte, c'est du théâtre
> sans parole dont on peut débattre. Théâtre du geste, théâtre du regard,
> théâtre muet...
> Bien à vous
> Anne-Caroline d'ARNAUDY
> arnaudy@wanadoo.fr
> http://membres.tripod.fr/ANNEK/index.html
> ----- Original Message -----
> From: Michèle Febvre <febvre.michele@uqam.ca>
> To: Liste de discussion en francais sur le theatre <queatre@uqam.ca>
> Sent: Thursday, September 19, 2002 5:06 PM
> Subject: Re: ce que nous voyons nous regarde ?
> 
> 
> > Chère Anne-Caroline
> > pour continuer vos questions, on pourrait ajouter celle-ci : Qu'en est-il
> > de la musique sans danse ? il me semble que cette question pourrait
> > paraître incongrue.Alors pourquoi pas les autres ?
> >
> > Quant à la danse,il me semble que la danse a, depuis très longtemps,
> montré
> > qu'elle pouvait se passer de musique : Trisha Brown, Simone Forti, Deborah
> > Haye, Françoise Sullivan et beaucoup d'autres bien ou peu connus. La
> > plupart des chorégraphes actuels travaillent souvent sans musique pendant
> > tout le processus de création (comme Merce Cunningham par exemple) ce qui
> > fait que la musique n'est pas la source, ni le soutien de la danse,
> parfois
> > tout au plus une ambiance,un partenaire autonome.
> > Bien à vous
> > Michèle Febvre
> >
> >
> > Michèle Febvre
> > Directrice des études de 2è cycle en danse
> > Département de danse
> > Université du Québec à Montréal
> >
> >
> >
> 
>  

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Serge Ouaknine - Montréal (Québec) Canada

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