référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2002-12/msg00006.html
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Re: Molière et Corneille in illo tempore



Serge,
et vous tous

La semaine dernière, je disais à tes (nos) étudiants que je sentais à 
l'écoute des textes de Molière comme un long geste continue dont les 
souffles étaient la résonnance spontanée d'une collectivité d'os. Il y a 
chez Molière une humanité hétéroclite heurtée par une vie démesurément 
infini. Je comprends de Molière l'os par lequel se précise et rend visible 
le mouvement (la volonté d'une voix). Je vois par l'os, les restes de la 
vie, ce par quoi un être respire sa révolte enfin après sa mort, comme un 
nouveau-né sortant de l'enclos maternel. Comme chez Giacometti avec ses 
personnages filamenteux, brulés et vagabonds, Molière fait surgir des restes 
humains une voix jadis dépossédée parallèlement à un mouvement nécessaire.

Je sens chez Corneille l'image d'un monolithe cherchant à se polir 
impassiblement par une pluit diluvienne. Ce n'est pas la résurrection qui 
porte la parole, mais plutôt le pressostat d'un fatum gramatical. La voix 
n'est pas une ré-action comme chez Molière. La voix chez Corneille est le 
résultat d'un grincement d'une machinerie vertical et syntaxique. Deus ex 
machina.

tardivement,
jeanmarc noël





>From: Serge Ouaknine <serge_ouaknine@yahoo.fr>
>Reply-To: queatre@uqam.ca
>To: Liste de discussion en francais sur le theatre <queatre@uqam.ca>
>Subject: Re: Molière=Corneille?
>Date: Mon, 2 Dec 2002 08:32:48 +0100 (CET)
>
>Pour Molière
>Serge Ouaknine
>
>Mon cher André,
>
>Il est clair que le génie de Molière aura consisté à voler aux italiens une
>épaisseur charnelle du théâtre et de l'induire dans le théâtre des mots.
>La dichotomie entre acteur-parleur et acteur-bougeur de l'époque aura été
>déstabilisée par le grand dramaturge qui a insufflé une présence du geste 
>dans
>l'univers du texte. Mais plus encore Molière nous présente une série de
>personnages déplacés non seulement dans la thématique des situations et
>intrigues: le Bourgeois gentilhomme, les Précieuses ridicules, le Malade
>imaginaire, le Misanthrope, Monsieur de Pourceaugnac  des êtres  en manque
>d'identité sociale, des instables en rupture de certitude. Il faut monter
>Molière avec des acteurs pour s’apercevoir que la sonorité, la rythmique de 
>sa
>langue génère des pulsions différentes que ces thèmes analogues chez 
>Corneille.
>  Leur démesure est différente. Corneille met en bouche une morale ou 
>l’honneur
>est une surenchère canonique quand Molière met en action une transgression 
>qui
>veut réparer dans l’être même de la blessure.
>La similitude des aspects thématiques ne suffit pas. Chaque époque 
>possèdent
>ses thèmes récurrents et ses clichés, surtout quand le beau parler est
>circonstancié à une classe sociale close sur elle même.
>Molière écoute la mutation sociale de ses figures, ses farces cachent des
>tragédies existentielles, celles  de Corneille restent des mascarades 
>urbaines
>empruntées à des savoir-faire dont il ne court pas les risques.
>Les deux hommes se connaissaient et se sont mutuellement inspirés mais avec 
>des
>souffles différents. La glose informatique ne peut pas décoder le 
>sous-texte
>charnel d’un texte. C’est ça le propre d’un texte dramatique. Le théâtre
>commence quand la page s’éclipse. Les statistiques peuvent décoder des 
>figures
>rhétoriques mais non des potentiels d’incarnation. Même à Versailles 
>Molière
>reste un homme de terrain, quand Corneille ne déroge pas à la bienséance de
>cour.
>
>Déjà, il y a une quarantaine d’années un universitaire (pardon,  j’étais
>adolescent et le nom m’échappe) faisait paraître un livre « Corneille sous 
>le
>masque de Molière ». C’était là une démarche littéraire. Une analyse 
>dramatique
>mais non un décodage dramaturgique. Le théâtre ce n’est pas de la 
>littérature
>en costume… C’est une  « parlure », une stance, une cadence qui s’acharne à
>vouloir faire bouger les choses autrement. Ce n’est pas le thème qui fait 
>le
>jeu mais le soubassement opaque de la langue. Ce que la lecture linéaire ne
>voit pas. Et Molière écrit en homme de jeu, en acteur de scène.  L’ombre 
>cachée
>de la parole propulse le corps autrement. Molière procède par saccade et
>bégaiement pulsionnel.  Corneille avance en oblique, il fige les corps pour
>demander aux voix une propulsion sans mouvement.  Molière fait danser
>(indépendamment des ballets qui lui étaient greffés). Corneille suspend le
>corps, il est un parleur et non un bougeur… Cette différence  d’effet du 
>texte
>sur la chair des comédiens  vient de la dimension nomadique de 
>Jean-Baptiste,
>quand Pierre, comme son prénom l’indique, demeure un sédentaire.
>La subversion rythmique et la danse cachée des mots de Molière lui viennent 
>du
>vent de ses voyages dans le Midi, les pulsions de sa  langue des terroirs 
>où il
>a fait ses armes et des Italiens enfin dont il s’empare de la charge 
>organique.
>Ce que Corneille ne fait que socialement par la figure du paraître sur les
>butées du devoir, par la défense du droit et de l’honneur, Molière 
>l’ordonne et
>l’inverse par une revendication qui entend dénouer  les règles figées. 
>Molière
>voit la misère du monde et la condition injuste faite aux femmes Corneille 
>se
>sert des femmes pour des argumentations seulement chevaleresques laissées 
>aux
>hommes seulement. Molière aime les femmes et leurs donne une voix. 
>Corneille
>s’en sert comme dérive ou bouclier. Quand Molière réclame un supplément 
>d’être,
>Corneille tranche avec un excès d’action. Aucun ordinateur ne peut décoder
>cela. Seulement des êtres de passion chargés d’impulsions créatives…
>C’est sur la scène que se juge un texte théâtral, dans la faconde qu’il 
>génère
>et non au filtre d’une compilation statistique d’algorithmes linguistiques. 
>  La
>statistiques ne fait pas le grain d’une voix ni ne restitue le tempo-rythme 
>de
>la hargne, à souffrir de disgrâce ou d’injustice. Et quand bien même ( et 
>cela
>est possible) l’un aurait écrit pour l’autre, c’est l’ humus des désirs et 
>des
>pertes qui, en définitive,  signe la voix.
>Amitié
>Serge Ouaknine
>PS
>J’écris ces lignes sous l’effet de recherches actuelles que j’entreprends 
>avec
>la langue de Molière puis que je travaille actuellement « Monsieur de
>Pourceaugnac » avec  mes étudiants.  À première lecture ( au décodage 
>seulement
>littéraire)  la pièce est une farce légère. Un jeu de masque, un bon tour 
>fait
>à provincial qui monte à Paris épouser une jeune fille qui n’est pas de sa
>condition. Mais cette intrigue (à l’italienne) est trompeuse, en ses 
>abysses se
>joue une tragédie contemporaine : tout ce qui est hétérogène est évincé, 
>tous
>les rêves d’ascension brisés… En fait, « Monsieur de Pourceaugnac » est un
>drame cruel, absurde et enjoué sur l’exclusion ! Molière emprunte un 
>procédé
>comique ( son prétexte formel)  pour exposer un  véritable drame. La farce 
>est
>une tragédie inversée. À la fin tout est effacé. Et l’homme sans visage, de 
>son
>identité détruite quitte Paris en fuyant…
>  --- BOURASSA ANDRE G <bourassa.andre_g@uqam.ca> a écrit : > Bonjour!
> > J'ai hésité à lancer aur Quéâtre ce vieux débat ravivé par Roger Duchêne
> > à la suite de nouvelles allégtations supposément appuyées sur une étude
> > informatisée. Mais, aux réponses que j'ai lues, j'aimerais finalement
> > apporter quelques arguments additionnels. La génétique des textes mrite
> > qu'on les prenne à la lettre.
> > 1- Molière a la même formation jésuite que Corneille, bien que ce ne 
>soit
> > pas au même collège, ce qui est une cause inévitable de ressemblances
> > linguistiques et rhétoriques.
> > 2- Molière a joué Pierre Corneille; il a collaboré avec lui à une |uvre
> > commune (_PsYché_), et sa femme a demandé à Thomas Corneille de préparer
> > l'éditon posthume de _Don Juan_. Rien n'empêche que Molière ait déjà
> > demandé à l'un ou l'autre des frères Dorneille de revoir des textes
> > avant leur publication. On sait qu'il a demandé l'avis de Boileau à qui 
>il
> > a lu pe premier acte du _Misanthrope_ et que Boileau lui a soumis une
> > satire. Ces collaborations entre auteurs étaient tout à l'avantage du
> > progrès de la littérature dramatique.
> > 3- Les classiques avaient les mêmes censeurs et les mêmes éditeurs, et 
>ils
> > étaient suivis de près par la même Académie. Il s'ensuit forcément des
> > rapprochements dans les signes susceptibles d'être analysés par
> > informatique.
> > 4- Je n'ai rien contre les analyses infromatisées du texte littéraire. 
>Les
> > algorythmes peuvent fournir d'étranges rapprochements formels. Mais, 
>dans
> > le cas présent, il me paraît y avoir de sérieux problèmes 
>méthodologiques.
> > Il est en effet incorrect de faire ce genre d'études sur les versions
> > actuelles, car elles ont toutes été passées sous le rouleau compresseur
> > des normes dontemporaines de l'orthographe et de la ponctuation. Avant 
>de
> > prétendre faire quelque rapprochement que ce soit, il faut travailler 
>sur
> > les écitions parues du vuvant des auteurs et autorisées par eux, ou même
> > sur l es manuscrits pour contourner l'apport des censeurs et des 
>éditeurs
> > souvent trop zélés.
> > Pour l'instant, ce genre de contestation de paternité me paraît tout 
>aussi
> > faux qu'inutile.
> > Amitiés, André G. Bopurassa.
> >
> > ------------------
> > En ce moment, en France, est à nouveau sorti le famaux serpent de mer
> > lancé naguère par Pierre Loys sur Corneille qui aurait écrit des pièces
> > de Molière (désormais : toutes). Cette "thèse" se prétend cette fois
> > étayée sur une étude informatique. J'ai reçu diverses demandes me
> > demandant de faire un point à ce sujet sur web17. Je remercie tous les
> > collègues qui voudraient me donner de bons arguments pour réfuter une
> > thèse que je crois absurde, mais que je ne sais réfuter que par des
> > arguments de bon sens qui ne touchent plus guère. Amicalement.
> >
> > ------------------------------------------
> > Web 17, un site préparé par Roger Duchêne
> >
> > http://web17.free.fr/
> > http://perso.wanadoo..fr/roger.duchene/
> >
> >
> >
> >
>
>=====
>Serge Ouaknine - Montréal (Québec) Canada
>
>Email : serge_ouaknine@yahoo.fr
>Sites Internet via :                                   
>http://www.khryss.com/r34424/kdr02.html
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