référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2003-04/msg00035.html
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Re: Commedia dell'Arte Fransoise Simon



Voici le chapitre d'introduction et des extraits de notes d'un cours que je donne sur l'histoire de la Commedia. Tout ce qui suit est développé dans les cours. Si vous voulez des détails, contactez-moi personnellement pour ne pas encombrer la liste. Toutes mes excuses à l'avance pour ce long message
Fransoise Simon
frrra@wanadoo.fr 
 
Origines de la cda
Afin de comprendre le phénomène de la Commedia il fau commencer par chercher à comprendre d’où elle vient. On parle d’origines, mais il faudrait plutôt parler d’influences ou simplement de convergences, de coïncidences ... ou encore rencontre de traditions communes (carnaval). On ne peut pas parler à proprement parler de réelle continuité artistique entre les différents phénomènes que l’on va observer, mais des ressemblances... Néanmoins on peut certainement trouver des éléments qui ont été le ferment et ont permis l’apparition de la CDA. C’est sans doute une erreur de toujours vouloir chercher une relation de cause à effet en histoire, il y en a une bien sûr, mais pas toujours aussi directe qu’on aimerait le croire pour se rassurer. C’est surtout aussi que les documents manquent souvent, et qu’on a vite tendance à tirer des conclusions.
 
Nous verrons plus tard qu’en fait, ce qui distingue la Commedia des autres types de spectacles ou de manifestations spectaculaires, c’est bien plus le fait commercial qu’artistique. Ou du moins comment ces deux aspects mêlés ont contribués à faire évoluer un genre dans une direction particulière. Parmi les différents métiers de théâtre, depuis le mendiant, saltimbanque, jongleur... au comédien, nous allons essayer de voir comment certains éléments se sont organisés pour donner, à un moment précis, la Commedia dell’arte.
 
Même si ces deux aspects sont liés, il faut donc faire la distinction entre la Commedia en tant que genre et en tant que métier. Souvent on ne parle de la Commedia que comme comédie improvisée, jeu masqué, grotesque,... mais on oublie l’aspect le plus caractéristique, qui a marqué par la suite, le théâtre comme nous le connaissons aujourd’hui : la place que le théâtre prend dans la société change totalement, c’est-à-dire le rapport social. Pour l’heure, on va tenter de repérer les sources possibles de cette commedia, du point de vue du genre (pourquoi elle est devenue Commedia dell’arte). Il importe de bien comprendre et de reconnaître les éléments qui annoncent (dans l'Antiquité, le Moyen-âge, le Renaissance) la commedia dans chaque filiation possible.
 
    Pour comprendre la réalité de ce concept de « CDA », il faut s’intéresser à l’époque, ne fût ce que pour situer le contexte dans lequel ce phénomène a eu lieu (fin du MA, guerres d'Italie, influences espagnoles...). On sort de la féodalité, la société se réorganise, on passe d'une économie féodale à une économie de marché, le théâtre s'inscrit dans ce circuit marchand.
 
Le théâtre devient donc professionnel dans cette Italie du 16ème. Cependant la réalité de ce terme est bien différente de ce qu’on en dit aujourd’hui. Si on en reste au mythe, le phénomène peut paraître si important qu’il en vient presque à se confondre avec tout le développement de l’âge et l’art baroque. Cependant, la réalité est telle que l’on ne trouve aucune mention des Comédiens dell’arte dans les documents sur l’art de cette époque. Comparés aux grandes manifestations culturelles de l’époque, ces comédiens vivaient de façon totalement marginale. Ce n’est que bien plus tard, en France, que le théâtre italien, pénétrant le théâtre français recueillera quelques lettres de noblesse. Le théâtre professionnel à l’époque est donc le théâtre marginal. Le théâtre fondamental est le théâtre amateur, celui des Académiciens des Cours et des Collèges de Jésuites principalement, où étaient élaborées les OEUVRES nouvelles. Un théâtre respectable car théâtre d’auteurs et non d’acteurs !
 
Le métier fait entrer l’acteur dans les salles où le théâtre était vendu. Les compagnies professionnelles et les petits théâtres vivent dans l’isolement et la lutte pour survivre et se développer. Cette conception est souvent oubliée car on étudie la Commedia depuis son rayonnement en France (où le théâtre marginal devint un objet intéressant car étranger, et se cristallisa, pour enfin décliner et disparaître) et non ce qui se passa en Italie.
 
C’est donc le commerce du théâtre qui fait la spécificité de la CDA et c’est en cela qu’il est le germe de l’institution théâtrale moderne. Les premières troupes n’étaient donc rien d’autre que des petites familles, petites cellules sociales et corporatives (selon le modèle médiéval) et petits commerces qui cherchaient à s’infiltrer entre les mailles du filet plutôt que d’entretenir un dialogue avec la culture dominante de l’époque. Le trait caractéristique est donc la transformation du théâtre en marchandise, on passe d’une économie de fête à une économie de marché, d’un statut de divertissement (amuseurs publics) à un statut de profession. Les compagnies vendaient leur spectacle ce qui diffère du système de mécénat. L’art de la laine, de la soie, des cadreurs ou des teinturiers est le même art que celui des acteurs, c’est-à-dire un métier d’artisan. Les autres étaient des Artistes. Ce qui n’exclut pas du tout les notions de qualité, d’habileté, de talent... au contraire, les Artistes se réclamant plutôt de la grâce divine ! Quant au Comédiens de métier, on parle de travail : travail au sens de contrat et de rémunération, et aussi au sens de travail de l’artisan qui s’entraîne et perfectionne ses habiletés.
 
Il faut donc parler d’une série de compagnies et théâtres qui n’adhèrent pas à la culture dominante, même si par la suite, ils seront identifiés à ce qui se rapproche le plus des goûts de cette culture. On est en présence d’une alternative radicalement différente à la culture des 16 et 17èmes siècles. La CDA se trouve dans une zone intermédiaire entre le théâtre reconnu et le théâtre populaire, dans une zone d’épicerie, de commerces, de bureaux de notaires.... L’acteur devient donc un professionnel, à mi-chemin entre la foule d’artistes virtuoses et celle des saltimbanques et bouffons de l’époque. Tout ceci concourt à démystifier la CDA comme tradition populaire (cette vision est due à l’exotisme que les Français y ont vu, à la vision des spectateurs étrangers où la CDA s’exportera et trouvera alors un climat plus propice ).

 
Commedia dell'arte
 
""" Appelée aussi Commedia all’improviso (à l’impromptu), Commedia a soggetta (à canevas), commedia popolare, en opposition avec le théâtre littéraire (commedia sostenuta). On cite également comédie mercenaire, comédie italienne..... Essayer de s’y retrouver dans tout cela et de saisir les nuances qui vont permettre de comprendre la spécificité de la Commedia dell’arte au-delà du mythe.
 
La Commedia dell’arte est née en Italie vers le milieu du 16ème siècle (1545, date du premier contrat professionnel signé entre une compagnie et un directeur de troupe). On situe l’âge d’or de cette forme de théâtre au 16ème et 17ème siècle. Elle met en scène des personnages de la vie quotidienne dans des situations inspirées de la vie sociale de l’époque. D’où son caractère populaire, plus que le côté rue, misère... On verra que l’image de saltimbanques crève-misère n’est pas nécessairement la meilleure lorsqu’on parle de Commedia dell’arte, les compagnies ont été invitées dans les meilleures cours d’Europe. Alternance de moments de gloire et de périodes plus creuses est plus juste pour désigner cette réalité, qui n’est pas sans nous rappeler la réalité du métier encore maintenant.
 
Les scènes jouées étaient improvisées sur base de canevas. Quand on parle de personnages, il faudrait dire TYPE, car les personnages masqués représentent plus des types que des humains et caractères particuliers. Le masque va mettre à distance l’individu et mettre en évidence les caractéristiques essentielles d’un type humain (le travail du masque relie ainsi le corps, l’aspect et les caractéristiques physiques, et le tempérament, le caractère). Après avoir pris naissance en Italie, la Commedia s’exporte ensuite en France, c’est là qu’elle y connaîtra son succès et son déclin au 18ème siècle pour faire place à un théâtre plus littéraire (théâtre de texte) et de plus en plus « psychologique » (on ne parle plus de types, mais de caractères, les masques se font personnages, on enlève les masques).
 
On peut dire que l’existence (brève) de la Commedia est d’un siècle à peu près, puis cette forme a disparu dans la forme que nous lui supposons aujourd’hui. Il s’agit d’un phénomène assez unique et fulgurant dans l’histoire du théâtre, l’apparition d’un genre qui marque fondamentalement le théâtre et disparaît totalement par la suite. Ce n’est qu’au 20ème siècle que l’on va y revenir pour s’y intéresser de très près à notre époque. Mais même si cette forme disparaît, ce qu’elle apporte de nouveauté dans la façon de faire le théâtre est considérable. C’est toute la réflexion que l’on fera sur le métier des Comédiens de l’Art.
 
Aujourd’hui, on s’intéresse à nouveau au genre théâtral, ce qui n’est pas simple car il s’agissait :
- d’une part de tradition orale et non littéraire,
- d’autre part, ce n’était pas la culture reconnue à l’époque, donc, il y a des documents mais qui ne se trouvent pas dans les histoires de l’art officielles, 
 
Quoi qu’il en soit, on a cherché à replonger dans cet univers. Différents éléments ont joués dans ce regain d’intérêt : la Commedia est basée essentiellement sur l’art de l’acteur et représente donc un apport considérable pour le jeu de l’acteur (qui questionne les gens de théâtre depuis une vingtaine d’années). On parle de création (puisqu’il s’agissait d’impro), mais aussi jeu physique, jeu mêlant toutes les disciplines qui peuvent contribuer rendre un spectacle vivant, intéressant... Un refus de l’esthétisme au profit de la vie fait de la Commedia, au-delà d’un genre et d’une tradition enfermée dans une époque, une base de travail et de réflexion extrêmement riche pour les acteurs et le théâtre contemporain. Cette façon, si elle constitue une richesse, a aussi ouvert la porte à toutes les dérives, puisque tout est permis pour que le spectacle marche, on finira aussi par tout se permettre pour plaire... au détriment de la qualité. Ce qui a fait la force d’un théâtre en a fait aussi ce qui précipite son déclin. Aujourd’hui, comme hier. Au 18ème siècle, les acteurs sont virtuoses, mais il n’y a plus grand chose pour satisfaire le public. Il faut y revenir, en parlant plus en profondeur de la forme artistique, du jeu, des personnages et masques, et ensuite des influences sur la création théâtrale et le théâtre contemporains.
 
Plusieurs sources (développées dans un cours )sont avancées pour définir les origines de ce genre théâtral. Les avis sont partagés et contestés. En bref :
·       Développement d’un genre populaire en vogue à l’époque, des farces rustiques (paysannes) jouées en Italie (notamment dans la région de Sienne) et qui mettaient en scène les personnages du lieu, nigauds et autres maladroits qui jouissaient de la faveur du public.
·       Les historiens font remonter les origines de la CDA à l’Antiquité romaine : les Antiques Fabulae Atellanae, en français « Atellanes », du nom du village d’Atella en Campanie (près de Rome), farces populaires et grossières jouées au 3ème siècle A.C.N. Elles reproduisaient des scènes de la vie paysanne et du petit peuple, étaient improvisées par des acteurs masqués. On y retrouve une prédilection pour le mime et la parodie de la réalité.
·       Le théâtre populaire médiéval des foires et places publiques : on voit apparaître dans les mystères, épisodes de la vie du Christ joués sur le parvis des églises, des personnages de la vie quotidienne. Le jeu devient de plus en plus libre et est marqué par les amuseurs publics et autres mimes qui caricaturent les types humains sur le mode de la farce et la parodie grossière.
·       D’autres sources encore se réfèrent à la tradition du Carnaval, à ses bateleurs, à des dialogues de bouffons vénitiens entre un maître et son seigneur préfigurant sans doute les types de Pantalon et Zanni (< Giovanni), le duo essentiel de ce genre théâtral.
 
    Vers la fin du 15ème siècle, une comédie populaire se perpétue et se développe en dépit d’une comédie érudite qui voulait éduquer le monde de l’époque. Elle est le fait d’acteurs isolés ou groupes restreints et occasionnels, qui erraient de ville en ville, jongleurs, saltimbanques, et autres charlatans qui s’exhibaient sur les places publiques ou dans les banquets. À côté (sans que jamais un pont ne soit tenté entre les deux), les seigneurs et acteurs de cour permettent le développement d’une tradition proche de la littérature dont le texte est la base. Cette comédie érudite met en valeur les procédés esthétiques classiques, alors que la comédie populaire (qui deviendra « dell’arte ») met en œuvre tout ce qui peut rendre un spectacle intéressant, elle veut amuser et divertir et pour cela offrir quelque chose d’extrêmement vivant et libre. C’est ce qui fait sa force et son originalité : elle ne dépend pas de critères esthétiques, ni de principes rationnels, et cependant se crée un théâtre fort, vivant, avec une unité de style qui va enthousiasmer progressivement toutes classes confondues (populaire car va s’adresser à un public populaire et bourgeois et non à la seule classe dominante, qui d’ailleurs y viendra en cachette !). Elle puise ses influences partout où cela convient. C’est probablement dans cet aspect qu’elle intéresse les acteurs d’aujourd’hui : dans leur recherche de créer des formes vivantes et de faire un théâtre populaire parce que nécessaire (opposé à esthétisant). On parlera de Ruzante, qui à l’époque a contribué au développement de cette forme.

 
L’AVENTURE THÉÂTRALE ( la Commedia devient « dell’arte ») :
Troupes, entreprises, contrats actés, ...
 
    Le phénomène est tel que les acteurs s’organisent en troupes qui s’enregistrent officiellement. Le métier d’acteur devient reconnu par opposition aux saltimbanques et autres mendiants... ou encore comédiens « dilettanti », comme par exemple la troupe de Ruzante. Des troupes de comédiens de métier (dell’arte) signent (Padoue, les « Gelosi » - le 25 février 1545) des contrats chez un notaire :
« compagnies fraternelles sous l’autorité d’un chef, dont il est dit qu’ils joueront les comédies en tous lieux et à qui les compagnons doivent obéissance en improvisant comme il leur ordonnera. »
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit là d’une toute nouvelle manière d’envisager le métier. Et en plaçant l’acteur au centre du travail théâtral. C’est sur lui que repose la qualité du spectacle. Son engagement et sa responsabilité deviennent réglés de manière officielle. L’itinérance et l’impro sont donc actés dès l’origine. On peut lire, dans la correspondance avec les nobles et maisons royales qui se les arrachent, de quoi renverser les idées de bandes de comédiens crève-misère battant la campagne sur quatre planches. Le succès est énorme, les comédiens voyagent à travers toute l’Europe jusqu’en Suède et en Russie. C’est ce rayonnement qui, tout en contribuant au succès de la Commedia, va également en amorcer la disparition : l’Italie est désertée des meilleurs acteurs, les influences étrangères sont fortes (style fort, mais périt peut-être de ce qui fait sa force : prendre tout ce qui le nourrit. Hors de l’Italie, il se dilue). 
 
À cette époque, on continue à improviser en Italie sur des canevas de Gozzi, tandis qu’en France, Goldoni tente de répondre à un besoin de renaissance, de souffle. Mais les meilleurs improvisateurs sont partis d’Italie. L’époque a changé. Les types se personnalisent, la comédie s’écrit. On assiste à une réforme importante du théâtre européen, avec Molière et Goldoni et en même temps, la Commedia disparaît. En 1761, Goldoni est directeur de la comédie italienne a Paris. Nous sommes au 18ème siècle. Nous parlerons plus en détails de cette période qui marque à nouveau un tournant dans l’histoire du théâtre en Europe).
 
L’aventure artistique :
    Par contre en ce qui concerne le jeu improvisé, les sources originales manquent. Les contrats et documents donnent beaucoup de renseignements tels que listes d’accessoires, canevas qui tracent les lignes de l’action, énumèrent les personnages et indiquent les entrées et sorties... Des dessins, croquis, gravures et peintures... qui malheureusement sont statiques et montrent des attitudes figées. La Commedia a disparu soudainement au début du 18ème et a laissé peu de traces concrètes.
 
Il a fallu retracer le chemin d’une attitude à l’autre pour qu’aujourd’hui on joue à nouveau la Commedia. C’est en étudiant les travaux de ceux qui se sont inspirés de la Commedia ou dont le travail en est fortement empreint que l’on peut retracer le fil et tenter de comprendre ce qu’était le jeu (improvisation, masques et caractères, canevas, lazzi ...).
 
Le 20ème siècle :
La tradition a survécu dans des marionnettes et des petites poupées que l’on enfilait sur les doigts (18ème siècle et aujourd’hui). En Italie, après Napoléon, les Autrichiens et leur forte censure théâtrale, seules les marionnettes perpétuent une forme de Commedia. En Russie, cependant, au 19ème siècle, la dernière troupe travaillait le Tsar Nicolas II : Meyerhold y a puisé de quoi reconstituer la tradition, mais encore là, Staline a enfoui les traces de ce travail. C’est Marcello Moretti (1910-1961) qui redécouvre le costume d’Arlequin dans l’armoire d’un de ses professeurs et le propose à Strehler. C’est à Giorgio Strehler et la création du Piccolo Théâtre de Milan et de l’École (Jacques Lecoq) que l’on doit la résurrection de la Commedia. C’est le début d’une recherche intense dans les milieux universitaires italiens. En France, le travail de Charles Dullin et Jacques Copeau, en Allemagne, Max Reinhardt renoue avec Meyerhold à la même époque.......
Aujourd’hui, la Commedia signifie pour nous jeu physique, énergie de l’acteur, jeu masqué, archétypes... Tout cela est en quelque sorte le bout de l’entonnoir....
 
----- Original Message -----
From: Maurice R.
To: Liste de discussion en francais sur le theatre
Sent: Saturday, April 19, 2003 9:49 PM
Subject: Commedia dell'Arte

Bon jour!
 
Est ce que quelqu'un pourrait m'éclairer davantage sur les conjonctures qui ont fait éclore la Commedia dell'Arte; je sais qu'il y a pas mal d'ouvrages qui décrivent le "à-peu-près" du début, mais je cherche a savoir un peu plus, a comprendre (si l'on peux...) le "quoi", le "comment", le "pourquoi" (oh, combien difficile... ).
 
Merci!
Maurice R.