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Re:_ce _que j'entends_par_dramaticité... Serge Ouaknine



La « dramaticité » ou le vertige de l'infini 
Serge Ouaknine

La dramaticité est ce par quoi nous reconnaissons que l’art n’est pas la « mimésis » du réel même
s’il s’en inspire et nous en donne l’impression.C‘est-ce qui fait bouger notre perception d’une
action donnée qu’elle soit métaphorique, stylisée ou prétende au naturel.
Si le dramatique concerne l’action scénique et le travail assumé de l’acteur, la dramaticité
concerne, elle, la perception du public. C’est donc un lien linguistique perceptible et qui place
la représentation dans le champ du langage et de la conscience que l’on s’en fait. La dramaticité
est donc ce par quoi le « ce qui se joue » est perçu comme effet de langage et secondairement
comme prégnance d’une situation dont on est le témoin et non l’acteur. Qui dit dramatisation dit
donc conscience de distance et de proximité.

La dramatisation, elle, ne peut pas s’imaginer en dehors d’un échange palpable, alors que le
dramatique peut demeurer  virtuel et stoïquement littéraire. L’épaisseur sensible de la
dramaticité relève du subjectif  car elle est un échange kinesthésique d’odeur et de peau transmis
par la sensation de l’action faite par un autre. La dramaticité est ainsi le masque académique du
voyeur. Mais cette expérience, si elle fascine les dénominations universitaires, indique aussi
qu’elle recèle une part objective. On attribut au concept de « dramaticité » un potentiel de
signification propre à l’analyse des effets qu’une action éffective peut accomplir sur un sujet
témoin. Par cette tentation de mesure, la dramaticité  est la conscience en mouvement d’un
spectateur arpenteur. 

D’où la complexité d’avoir ou de pouvoir la définir. Elle est une mesure qui échappe à son propre
mouvement, appartient à un milieu culturel, à un moment, une circonstance précise puisqu’elle
opère la saisie d’un témoigne assigné à la fonction de spectateur. La dramaticité va alors se
concentrer sur des indices minimalistes,  comme le transport technique, esthétique et signifiant
propres au mouvement invisible de l’action. La dramaticité ne peut pas se confondre à la fable.
Elle est ce par quoi la fable fait sens, elle est l’indice mais non l’objet de sa fonction de
véhicule, à l’intérieur d’une action en représentation. 

La dramaticité serait dans un portrait de personnage du peintre El Gréco, la dentelle qui fait
croire qu’un visage est doué d’esprit. Elle ne fait pas le visage, elle le cerne et le désigne,
tout en étant dentelle, fioriture détachée et pourtant effet de style attaché irréversiblement au
personnage auquel elle donne un pouvoir vain et discret. Chez le peintre Vermeer ou le scénographe
et metteur en scène Robert Wilson, la dramaticité est donnée par le caractère éminemment souverain
du paysage, la lenteur, la répétitivité des gestes, la lumière frisante qui donne aux pierres, aux
corps, une étoffe de présence désignant son propre retrait, un vide et un être là, ni moins ni
plus important qu’un clavecin ou un visage de jeune fille. Ce geste minimal, cette distorsion
lisible est la dramaticité  particulière des tableaux maniéristes, où ce n’est pas l’action qui
est éloquente mais le fait qu’elle soit rappelé au regard, donc soulignée par une légère
distorsion. 

Si la dentelle d’une collerette amidonnée  faite la dramaticité d’un visage c’est que ce qui
ajouré (donc vide) fait la lumière d’un regard qui doit demeurer secret. La lumière de la dentelle
agit autant comme illusion que prégnance irréversible. 
Hamlet rejouant devant sa mère et son beau-père la scène du meurtre figuré de son père commet un
action dramatique qui en retour éclaire le contexte du drame; la dramaticité du re-jeu, sa vertu
cathartique, n’est pas seulement inscrite dans l’écrit de Shakespeare mais sera ce en quoi  elle
est réactualisée avec succès, « hic et nunc »,  aujourd’hui, pour nous, maintenant, ici, afin d’en
acquérir un frisson analogique. La dramaticité ne vient pas de l’action objective d’Hamlet mais de
l’effet de sa ruse. La dramaticité relève du principe de plaisir et d’effroi, plaisir de jouir de
ce qui est agit devant soi et qui agit sur la psyché et, effroi, car la condition du spectateur
est de demeurer « interdit », saisit par ce qui l’affecte.
La dramaticité est donc un concept baroque puisque présent et fuyant, tout en même temps,
obsession résurgente de la culture Occidentale à vouloir saisir l’innommé,  depuis qu’il est dit
que Dieu est lettre morte. La dramaticité est ce par quoi du sens instruit néanmoins le témoin
d’un monde dépourvu de créateur. Le drame c’est être coupable d’un acte non commis. La dramaticité
est de s’en savoir témoin. Quand Einstein dit  E= Mc2, Picasso en déduit le cubisme, afin de
mesurer l’expérience relative de la finitude de tout regard sur un tableau. 
 
Le dramatique se distingue de la dramaticité en ce qu’il appartient à un monde clos, fini et figé.
Une action est dramatique parce qu’elle est circonstanciée. Si on se reporte sur le cadran
cosmique d’un univers en expansion, la dramaticité serait, sur une scène de théâtre, ce qui nous
donnerait la sensation de cet infinitude, ce mouvement irréversible vers notre propre
inachèvement. 
Placé à une échelle infinitésimale, voire absurde, au seuil d’une dramaticité absolue, notre vœux
inconscient est de trouver de l’eau sur Mars, pour quitter justement l’existentiel du dramatique
et vivre le relatif de la dramaticité. Au théâtre ce petit indice de rien, la « présence », est ce
par quoi l’acteur donne trace d’une forme de nécessité, une expérience cognitive qui sait qu’elle
ne sait rien sinon d’être une parole et un réceptacle de parole. La dramaticité est alors ce qui
rend le verbe action. Elle nous sensibilise au décalage perceptible propre à l’art, de donner au
corps en représentation une vertu de parole,  même s’il ne dit rien, même s’il n’est rien. La
dramaticité est donc cet effet de présence qui se sait vide par effet vital de mouvement. 

Amusez-vous avec ça!
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Serge Ouaknine
Directeur du Doctorat en Études et pratiques des arts
Université du Québec à Montréal
Pavillon Judith-Jasmin, Local J-2681
C.P. 8888, succ. Centre-Ville
Montréal (Québec)  H3C 3P8 Canada

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Info UQAM : www.unites.uqam.ca/doctorat_arts 

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