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Re: dramaticité et défense de ce brave Aristote qui n'a fait de mal à personne Loïc JOURDAN



 Bonjour à tous les membres de la liste.
 
En préambule, je remercie nos duellistes d'avoir un peu animé cette liste souvent aussi instructive que sobre autour d'une question essentiellement lexicale. Pour ma part, je généraliserais un peu le débat, car derrière cette question du sens de "dramaticité" se cache (bien peu d'ailleurs) la question de l'inadéquation des outils théoriques avec la forme qu'ils sont sensés traduire plus clairement. A nouvelle forme, nouveaux outils pour la comprendre ? C'est sans doute ce qui motive ce néologisme, à la manière de ce que les critiques littéraires ont pu forger comme outils après le Nouveau Roman.
Mais je vois poindre derrière le compte-rendu de Camille Rebetez une très ancienne odeur romantique quant à la création artistique, comme le souligne le mot "sève" ou les personnifications de son texte. Non qu'il faille concevoir la création de façon froide et méthodique, sans chercher à en percevoir l'esprit, car c'est un ecueil sévère pour la critique, mais il faut cependant bien différencier ce qui relève de la sensation, de la perception d'un côté, et ce qui relève de la réflexion de l'autre. C'est seulement à cette deuxième catégorie que l'interprète s'adresse. Et même à l'intérieur de celle-ci, l'interprète devrait veiller à ne pas mélanger vocabulaire (et concepts) philosophique(s) avec un trait qui relève de la dramaturgie (à savoir le fait d'écrire un texte théâtral) car derrière le concept philosophique, souvent mal maîtrisé par défaut de connaissance (je m'inclus dans ce groupe), se cache bien souvent la subjectivité qui ne dit pas son nom. Nous sommes tous subjectifs quand nous écrivons ou parlons (si vous en doutez, je vous renvoie aux textes de Barthes qui finiront de vous convaincre) mais nous devons l'être le moins possible. Et cela passe par la clarté de nos idées et de notre expression (et donc à éviter les parenthèses(c'est vrai,ça n'apporte rien)).
 
Revenons-en à ce compte-rendu. Je laisse de côté cette idée des différents âges du genre dramatique, sous-tendue par le concept de progrès de l'histoire et de l'art, car on peut trouver bien d'autres auteurs qui vous diront au contraire qu'on a fait que regresser depuis Eschyle... Je dirai juste un mot de l'ami Aristote : tout d'abord, si l'on suit la lecture de Dupont-Roc et Lallot, dans l'édition Seuil de la Poétique (que je conseille), on constate qu'Aristote n'a pas établi véritablement de règles. Il donne le compte-rendu d'un spectateur et juge de la qualité de l'écriture à l'aune de l'effet qu'elle produit sur le public. Il explique donc que tel type de rebondissement ou tel type de chute sera préférable car plus capable que d'autres d'émouvoir le spectateur. Il ne dit pas : "pour écrire une pièce de théâtre, il faut ça, ça, ça et ça" ; il prend les sujets grecs, loins d'être aussi figés qu'on le dit habituellement, et dans cet éventail de choix, désigne ceux qui ont fait le plus d'effet sur le public et cherche à comprendre pourquoi. C'est Horace, chez les latins, puis les différents auteurs-théoriciens du XVIIème siècle français qui en ont fait des règles à suivre. D'ailleurs sur ce point, il faut dire que les auteurs (Molière, Corneille, mais même le champion des 3 unités, Racine himself) ne s'astreignaient jamais à ces règles si ils ne les jugeaient pas efficaces (voir les Discours de Corneille et les préfaces de ces auteurs), et qu'il y a, d'autre part, une foule de mauvaises pièces qui respectent parfaitement ces unités.
 
On dira que le XVIIe siècle connaissait encore de grandes catégories génériques (comédie & tragédie) parce que le drame (et notamment le drame romantique) n'étaient pas encore passés par là. Mais la recherche nous prouve aujourd'hui qu'on n'a pas attendu M. Hugo pour pratiquer le mélange des genres et que les textes français de la période dite Baroque sont bien loin de la beauté classique ou des règles des unités. Pour vous en convaincre, comparez donc la première et la dernière version du Cid de Corneille ! S'il est commode de désigner par "drame" tout texte dramatique, cela amène un certain nombre d'inexactitudes quant aux contenus de ces textes. Le drame se distingue de la comédie et il se distingue de la tragédie. En son sein, le drame bourgeois et le drame romantique ne sont pas non plus à confondre. De même, si certaines pièces de Musset et de Hugo sont toutes deux désignées par le terme de drame romantique, elles ne recouvrent pourtant pas le même contenu. Il faut pouvoir être sûr qu'on parle tous de la même chose avant de polémiquer ! La connaissance permet souvent de vérifier que la nouveauté en art n'existe pas. Aujourd'hui, et même si beaucoup d'auteurs s'en défendent, le paysage dramatique, du point de vue des genres, n'a pas beaucoup évolué. On a toujours une hiérarchie des genres (qui comparerait Palmade, Devos, Py, Chaurette, Cixous et Nyanga ?) et certains auteurs ne font qu'actualiser des termes et des idées qui sont, par souci d'efficacité sur le public, toujours les plus aptes à susciter les émotions des spectateurs depuis l'aube des temps.
Pas de caricature donc sur l'évolution des dramaturgies.
 
En vérité, il semble que ce que vous désignez finalement sous le terme de dramaticité ressemble fortement à ce qu'autrefois l'on nommait style. La même imprécision, le même besoin d'y fourrer tout l'indicible qu'on n'aura pas su caser ailleurs s'y repêche. Je serai surtout bien curieux de savoir si ce terme se suffit à lui-même, auquel cas il n'interessera que peu, ou s'il permet d'éclairer de façon nouvelle et intelligible le travail de... Mais de qui, au fait ? Du dramaturge ? Du critique ? Critique littéraire ? Critique théâtral ?
Que Jean-Luc Picard-Bachelerie excuse ce ton péremptoire et ce point d'histoire littéraire un peu longuet mais je le croyais bienvenue dans cet intéressant débat autour d'une vanité.
 
Loïc Jourdan.
poclouicou@worldonline.fr
 
-------Original Message-------
 
Date: jeudi 12 février 2004 15:04:04
Subject: dramaticité
 
Bonjour et merci à toutes et à tous d'avoir autant animé le débat.

Je crois que j'ai réussi grâce à vos interventions à davantage saisir
ce concept de dramaticité, fût-il quelque peu abstrus. Je vous livre en
deux mots le résultat provisoire de ma réflexion. Je vous invite
naturellement à le compléter ou à le corriger.

À noter toutefois que ce concept n'est pas sorti de nulle part. Je ne
pense pas, quoique sa démonstration soit brillante, que monsieur
Ouaknine en est l'inventeur. Ce terme figure dans la littérature qui
s'intéresse à ces questions sur la dramaturgie contemporaine. Je l’ai
notamment repéré dans un article de Joseph Danan dans le numéro
d’Alternatives théâtrales intitulé « Ecrire le théâtre aujourd’hui ».
Quant à la formule de « noyau de dramaticité absolue », elle figure dans
une intervention quelque peu polémique de Denis Guénoun au Forum du
théâtre européen intitulé… Ecrire pour le théâtre aujourd’hui.

Je pense que la dramaticité correspond en fait à l’âge adulte du genre
dramatique. Il aura fallu une lourde crise d’adolescence durant laquelle
celui-ci s’est livré à de multiples expériences mettant en cause sa
propre identité pour retrouver un certain équilibre. Sous le joug de
normes très strictes dictées par l’école d’Aristote, le drame, jaloux de
la liberté dont jouissaient ses congénères sur le plan formel – les
genres épique et lyrique –, a fait exploser toutes ses normes pour en
retrouver l’essence après une perte complète de repères, après la
dissolution de tous ses attributs. Il n’y a plus véritablement de normes
dans la dramaturgie contemporaine. Il y a une sève - la dramaticité -
qui permet au drame de se définir par rapport aux autres genres
littéraires. Les normes qui ont sauté sont les principes tels que le
continuum, les règles des unités, la vraisemblance. L’essence de celles
qui demeurent se situe davantage du côté de l’action et d’une tension
que le drame peut faire naître mieux que tout autre texte, n'en déplaise
à Viez. Une porte entrebaîllée est plus dramatique qu’une porte ouverte!
Quelque chose de plus mystérieux, de plus dramatique, est susceptible
d’y survenir. Les auteurs contemporains s’avèrent donc les légataires de
cette crise d'adolescence du drame en ce qu’ils peuvent jouir d’une
liberté nouvellement acquise d’après la spécificité de leur écriture. Et
cette liberté donne lieu à de multiples variations de cette dramaticité
contemporaine. Une dramaticité dépouillée et nucléique est palpable chez
un auteur comme Fosse ; une dramaticité ténue et fraîche chez Evelyne de
la Chenelière ; une dramaticité survoltée chez Srbjlanovic ou chez des
auteurs de la nouvelle génération formée à l'école du film ; ... Je vous
laisse compléter la liste à l'envi.

J'espère ne pas trop m'être fourvoyé.

Merci à tous.

Camille Rebetez
Etudiant

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