référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2006-06/msg00014.html
     Chronologie       
     Conversation       

Considérations sur la dramaturgie scénique THÉÂTRE 3R



Title:
Bonjour à tous,

Bonnes fêtes « nationales » à ceux qui ont toujours une nation !

Revenons au sujet que j’avais évoqué il y a deux semaines : les préceptes dramaturgiques. M. Chapleau ayant bien discuté autour de la chose, je vais tenter de reprendre les principaux concepts énoncés par Serge Ouaknine (désir, écoute, résistance), les renommer pour les intégrer dans une volonté de synthèse.

Ainsi, peu de réponses à mon appel lancé à la communauté théâtrale, tant de la part des praticiens que des théoriciens, et comme le constatait Menez Chapleau, ce « petit guide des principes de l’exécution théâtrale et de la composition scénique » ne semble pas exister… De quoi l’on parle donc quand il s’agit du travail théâtral : de recettes ?? de principes ?? de secrets d’initiés ?? Tant qu’à réfléchir, apportons à notre tour notre modeste contribution.

La dramaturgie, une discipline écologique
Étant moi-même biologiste de formation, spécialisé en écologie « l’étude des milieux vivants » ou comment le tout et les parties sont intimement liés pour créer la vie ; ma manière de comprendre le théâtre est donc fortement imprégnée par l’idée que la représentation, la fameuse « mimesis » d’Aristote, soit un système qui cherche à recréer la vie. J’emploie le mot dramaturgie, non pas pour son aspect passéiste, mais bien parce qu’il résume le concept « d’exécution théâtrale et de composition » exposé par Menez Chapleau. Étymologiquement, « drama » signifie action, et « ergon » travail, l’organisation des forces, donc la dramaturgie scénique, c'est l'art d’organiser les actions scéniques, comment elles sont agencées dans la partition que devient le cahier de régie, où toutes les actions (sons, éclairages, mouvements des acteurs, etc.) sont calibrées et reliées ensemble. Mais avant toute chose, définissons ce qu’est une action, pour faire ensuite le lien avec le théâtre.

L’action est à la base de la vie
De manière générale, l’action est la stratégie et l’effort nécessaire pour vaincre l’inertie et réaliser une intention ou une impulsion. Pour l’être vivant, l’action naît d’abord d’un besoin, souvent vital, qui fait jaillir le désir et pour l’assouvir, il faut agir. Nous avons besoin d’agir : manger, dormir, respirer, etc., pour nous sauvegarder de la maladie qui mène à la mort. L’action est un principe de vie. Sans action, il n’y a pas de vie. Mais pour agir efficacement, il faut bien connaître le milieu dans lequel on évolue, faire un effort et donner un sens au mouvement. Perçue par les différents sens de celui qui agit, l’action est constamment réorientée par la rétroaction afin qu'elle atteigne son objectif.

Tout est mouvement
D’abord, il faut comprendre une chose essentielle : tout est en mouvement, toute la matière autour de nous et en nous est en mouvement. Il n’y a rien de fixe. Tout procède par le mouvement, même à travers l’espace vide. Donc, pour agir, il faut vaincre l’inertie du mouvement « en place ».

Au théâtre, si l’on accepte le fait que « tout sur une scène est action », par définition (drama), que faut-il ajouter au mouvement pour que sur la scène, il devienne action, au sens théâtral du terme ? Le sens, c’est-à-dire le but, les objectifs, ce qui détermine le besoin et les moyens actifs pour répondre au désir; tel est ce que tente de circonscrire le sens. L’action serait donc la résultante d’un mouvement auquel on a donné un sens.

Mouvement + Sens = Action
Dans un monde qui ne semble pas avoir de sens prédéterminé, où la théorie du chaos prédomine, il n’y a que du mouvement porté par une certaine inertie. On ne reconnaît plus de dieu actif, une pensée directrice qui agirait sur nos vies. Le sens, c’est l’être humain qui le donne, qui transforme le mouvement en action selon son désir, ses besoins. Sans sens, il n’y a pas d’action, il n’y a que du mouvement. Dans les petites comme dans les grandes choses, c’est le sens donné qui nous mène à agir.

En donnant un sens au mouvement, l’artiste agit
Le rôle de l’artiste, de manière générale, est d’agir, de transformer par son mouvement la matière qui lui est propre (sons, lumières, verres, tissus, mots, couleurs, etc.), de lui donner un sens, une cohérence. À la différence de la vie, qui ne semble pas avoir de sens prédéterminé, tout sur une scène est action, par conséquent tous les mouvements scéniques se sont vus attribués un sens dont les paramètres sont vérifiables. Toute modification de ces paramètres affecte la partie et le tout, c’est-à-dire l’action elle-même et la représentation dans son ensemble. Les principaux paramètres du mouvement sont la durée (temps) soudaine ou soutenue, l’amplitude (espace) directe ou indirecte et flexible, ainsi que la force (intensité) faible ou forte. Le rythme quant à lui est créé par l’agencement de successions d’actions.

L’action définie par ses paramètres
À partir des différentes combinaisons des trois premiers paramètres, Rudolf Laban a extrait huit actions fondamentales, chacune portant le nom d’un verbe d’action qui décrit les qualités physiques du mouvement.

Durée        Amplitude        Force        Action résultante
Soudaine    Directe            Faible          Tapoter
Soudaine    Directe            Fort             Frapper
Soudaine    Indirecte         Faible           Épousseter
Soudaine    Indirecte         Fort              Fouetter
Soutenue    Directe           Faible           Glisser
Soutenue    Directe           Fort              Presser
Soutenue    Indirecte       Faible           Flotter
Soutenue    Indirecte        Fort              Tordre

Comment se décline l’action scénique
À partir de ce tableau, nous allons tenter de définir quelques applications scéniques. Par exemple, pour un moment dans un spectacle où le personnage principal se sent seul, envahi par un profond sentiment de découragement, quel pourrait être les différentes propositions des secteurs de création ?
Il faut d’abord bien identifier le sentiment que l’on veut exprimé, le moment particulier de la partition du spectacle, pour ensuite le décomposer en ses différents paramètres. Il est question d’un sentiment dépressif, qui se prolonge dans le temps donc d’une durée soutenue, de grande amplitude parce que la peine est multiforme, de forte intensité et de rythme inégal puisque le mal d’être est profond et irrégulier. Ce qui pourrait correspondre ici à l’action de « tordre », comme si le personnage passait dans le « tordeur » de la vie.
Sur le plan sonore, ces paramètres correspondent à une musique lente, élancée voire lyrique, ample, et forte, presque oppressante. Ce pourrait être une musique « soul » très rythmée avec des « blues » lancinants. Le saxophone comme instrument de musique peut donner cet effet de torsion.
Sur le plan de la parole, une diction lente, étirée, avec des notes aiguës et des notes plus basses, un rythme cisaillé avec quelques cris bien ancrés.
Sur le plan lumineux, une couleur très présente, de fréquence élevée (bleue violacée), sombre et envahissante, qui réduit le personnage, tendant à le rendre invisible. Un effet de contraste pourrait mettre le personnage en valeur, une zone d’éclairage réduite, furtive, de faible intensité et de plus basse fréquence (jaune orangé) à travers cet éclairage général sombre.
Sur le plan de la scénographie, un décor très présent, tant dans le temps que dans le lieu, envahissant la partie publique et ouvrant sur un grand espace, avec des montagnes au loin, ou la mer, ou devant une immense cité. Une impression forte, un personnage perdu, secoué par l’espace.
Il est également possible de faire des transpositions pour les costumes, le maquillage et la mise en scène en général, tout en créant de nombreux contrastes. Le but n’est pas de créer une uniformité, mais plutôt de prendre conscience des différentes composantes du mouvements scéniques, de constater l’interrelation entre chacun, en plus de comprendre leurs caractères communs.

Une partition d’actions scéniques
De ce point de vue, la représentation théâtrale devient une suite d’actions simultanées (sons, lumières, jeu, diction, danse, etc.) auxquelles on donne sens. Le rôle de l’artiste de la scène est de transformer le mouvement, à partir de la matière que sont les différentes ressources, en lui donnant un sens. L’organisation de l’ensemble des action scéniques est la dramaturgie dont il est question, où tout est fonction du mouvement et s’y rapporte, et où toute modification des paramètres affecte un tant soit peu la représentation.

Et l’émotion dans tout ça ?
D’abord une définition brève de l’émotion : c’est une réponse, voire une constellation de réponses, à la perception d’un objet, événement, situation ou autre mouvement responsable du déclenchement de l’émotion. En fait, tout ce qui est perceptible peut déclencher une émotion. Les mouvements ne créent pas l’émotion, ils ne font que la suggérer ; c’est l’individu ayant perçu qui crée l’émotion, en donnant un sens à ce qu’il ressent. En d’autres mots, l’émotion, c’est le sens que l’on donne au mouvement, voilà pourquoi elle est si liée à l’action !

Au théâtre, la perception regroupe tous les moyens physiques pour ressentir les mouvements et par conséquent pour vivre et faire vivre des émotions. Par la rétroaction, la perception guide l’action des créateurs et des acteurs dans la mise en forme des mouvements scéniques. Pour accéder à la représentation, les spectateurs doivent d’abord percevoir les différents mouvements scéniques afin de leur donner du sens. C’est la perception du mouvement qui produit l’émotion, la qualité émotive reposant sur l’exécution de celui-ci et les sens possibles qui peuvent être dégagés.

La dramaturgie, une approche globale
Cette approche de la dramaturgie scénique entraîne de profonds changements dans la manière de concevoir la création théâtrale. Les objectifs sont clairs : mieux percevoir, mieux agir, de manière plus localisée et efficace sur un mouvement particulier, mieux diriger la création et les créateurs, mieux comprendre ce qu’ils font et utiliser plus efficacement leur travail, sans heurter leurs susceptibilités.

Voilà, somme toute, un petit résumé de mes considérations.

Yannick Legault