référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2008-04/msg00016.html
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RE : "Rollenbuch": "conduite scénique": ou "partition" ? Serge Ouaknine



Bonjour,

Évoquée par notre collègue André Bourassa, la définition de la « partition » de
Patrice Pavis : ( Partition. Relevé synchronique de tous les arts scéniques, de
tous les codes ou tous les systèmes signifiants. Pavis 1987, p. 275-276.) à
l’avantage d’être concise mais au regard de l’évolution  des arts du spectacle,
elle correspondrait plus à la notion de « conduite de régie » que de partition
au sens entendu aujourd’hui et que sur laquelle je souhaite élaborer pour
éclairer le concept de "Rollenbuch". 

La notion de « conduite de régie » traduirait mal le concept allemand de 
"Rollenbuch", qui implique tout ce qui se fait sur scène de physique et
d’humain, sur l’axe narratif d’un spectacle. La notion contemporaine de «
partition » inclue celle de discours scénique, de manière très générale, et
quelque chose de plus du processus de jeu et  des actions scéniques qui ne
suivent pas forcément la ligne textuelle de la représentation. 

La partition renvoie davantage à la dimension rituelle du théâtre, à son 
élaboration souvent collective, au chemin de l’acteur ou du « performer », aux
repères obligés de sa performance. 
Je tacherais de distinguer la notion de « partition » de celle de « conduite de
régie ». 
La notion de « partition »  est commune à la musique, la danse et le jeu de
l’acteur au théâtre ( dit de création ou encore « expérimental »). 

Pour le théâtre classique et encore moderne, le texte demeure la ligne de
conduite des actions et des effets … à broder dessus. Il y règne une idée  plus
ou moins figurative du rôle ou encore psychologique du personnage, son sens,
son contexte, sa logique narrative, que le théâtre contemporain vient 
bouleverser.  La notion de « partition » vient compenser un déficit de
vocabulaire pour désigner des stratégies de création nouvelles. Elle plus
subtile et complète que la notion restrictive de « mise en place » ou de « mise
en scène »… 

C’est Jerzy Grotowski qui, à la fin des années soixante, introduit le concept
de « partition » sur le modèle partiel de sa signification en musique. Mais
déjà dans les années 20, le dramaturge, peintre et philosophe polonais
Stanislaw I. Wytkiewicz élabore le concept de « forme pure »,   faisant
référence à la possibilité de créer une partition scénique abstraite construite
« d’actions vitales » sur le modèle de la musique et de la peinture,
abstraction  « formelle » de Cézanne, de Matisse et de Picasso qu’il découvrait
en 1917 à Moscou!

Le but d ‘une telle partition  et d’élaborer une « forme pure » ( purifiée de
la vision narrative et anecdotique du monde ), capable de restituer le chaos
vivant  du réel, désordre du monde perçu comme non littéral et non
exclusivement littéraire.  Et ce n‘est pas un hasard si, ensuite, pour 
actualiser son rêve, Wytkiewicz va écrire son théâtre sur le mode d’un délire
concerté, à forte connotation surréaliste (un peu comme Claude Gauvreau au
Québec). 

Grotowski appartient  à la tradition slave russo-polonaise d’un théâtre vécu
comme une cérémonie quasi religieuse. Son effort syncrétique sera de reprendre
de manière géniale et pour la première fois,  un double vecteur d’influence.
D’un côté, du point de vue scénique,  le formalisme constructiviste  dérobé à
Meyerhold ( donc tout ce qui concerne  la construction visuelle, rythmique,
biomécanique, spatiale et musicale scénique du XXe siècle ) et, d’un autre
côté, tout ce qui concerne la part « invisible » du processus de jeu d’un «
acteur créateur », et dont le travail transcende celui plus classique «
d’acteur interprète ». 
  
C’est  ici que tout s’éclaire : La notion de personnage renvoyait à la
dramaturgie de l’âme, et  sa faillite sociale, genre Tchékov sur lequel
Stanislawski excella. Sauf que le dit Stanislawski  ne s’est pas satisfait  de
la vérité scénique réaliste , il a cherché une  psyché plus profonde, cachée à
la source de l’acte créateur de l’acteur et dont le personnage devient le
tremplin et non l’effet décoratif de la parole. 
Et  c’est de là que Grotowski rebondit et « invente » la partition, de la
possibilité de rendre compte de ce qui se passe quand, poursuivant la quête 
rituelle  ou « shamanique » du jeu, il transgresse la notion de vérité
figurative ( comme Artaud dans sa notion de « double »), et cherche la part «
métaphysique » et charnelle tout à la fois, d’une vérité de la « présence », et
non de la véracité de l’apparence.
Bien sûr une approche strictement matérialiste de la vie pourra contester cela.

On comprend alors que ces notions abstraites et ambigues de « présence » et «
d’acte créateur » ( et non seulement d’intelligibilité de « interprète » ) 
sont fondées sur le postulat très concret des  « actions physiques » définies
et méthodiquement élaborées par Stanislawski. Grotowski ne peut plus se
satisfaire de la notion de  « mise en place » du personnage.  Le personnage
éclate, il devient une construction de signes cohérents dans un flux  rythmique
incantatoire (le retour refoulé du shamanisme  slave pré-chrétien). Et voilà la
partition! Pour suivre cette route d‘acteur « possédé », d’acteur en transe, il
faut un chemin construit, des repères intimes et des repères relationnels : la
partition des « contacts ». 

C’est ainsi que prenant au vol, l’ultime réflexion de Sanislavski sur le
processus psychique de l’acteur fondé sur ses actions physiques et sur le
formalisme récurrent, des années 20, Grotowski, efface la notion de « conduite
scénique » fondée sur la ligne narrative du personnage classique. Et voilà
comment jaillit l’idée  non encore égalée de partition. 
Ainsi la partition ne concerne plus seulement  la « quincaillerie » des effets 
(lumière , musique , décor etc. ) mais la ligne de conduction  des actions et
interactions humaines  et qui peuvent fonctionner sur des repères  textuels ou
sur des repères humain thématiques et relationnels,  à partir de jeux
improvisés. 

Désormais on ne peut plus se limiter à distinguer la notion classique de «
conduite de régie » et la notion contemporaine de « partition ». Selon le
balancier des artistes,  ça ira tantôt à droite ( le théâtre a tendance
scénographique avec ou sans texte)  et à gauche  (le théâtre fondé sur les
paradoxes du jeu, qu’il soit  soutenu par un texte ou élaboré sur la trace des
improvisations sans armature a fortiori textuelle).

Mais aujourd’hui, le concept a de partition a grandement évolué, toutefois il
reste fidèle à son ontogenèse. La  partition d'acteur peut être comprise de
deux façons : du dedans par la ligne « invisible » psycho organique et
relationnel et,  du dehors,  par la ligne « visible » des effets humains  et
des effets  technologiques ou virtuels. Il semble que la tentation de la
virtualité  l’emporte. Elle est le masque de l’inaccessible, le signe certain
de l’apparat  métaphysique d’un monde rendu seulement visible. 

C’est la raison pour laquelle  la notion de partition peut inclure de manière
organique, et les trace du jeu et celle  de son environnement  audio-visuel. On
parle alors indifféremment de partition pour des  effets d’écran ou sonores, à
valeur égale a ceux des effets humain. 

L’acteur ne s’est pas perdu dans la régie, il est devenu « effet de présence ».

S.O.©2008-04-07 
Note : Pour toute personne intéressée à la notion  de « partition », plus
spécifiquement et de manière encore plus exhaustive, je me permets de vous
référer à mon étude sur la présentation et analyse de la partition du spectacle
de Grotowski «  Le Prince Constant ( surtout les p. 38-43 )  in Les Voies de la
Création Théâtrale Vol 1 ( 1971) CNRS. Étude élaborée in situ, au Théâtre
Laboratoire de Wroclaw de Jerzy Grotowski ( 1966 et 1967). 

"Andre G. Bourassa" <bourassa.andre_g@uqam.ca> a écrit :

    Bonjour,
    Un collègue dont l'adresse est en voie de  modification demande de vous
transmettre sa réponse, que voici.
    Je vous invite par ailleurs à lire la définition de "partition"
<http://www.theatrales.uqam.ca/glossaire.html#P>.
    Cordialement,m André G. Bourassa.


>     De : cl.j.pl@orange.fr
>     Date : 4 avril 2008 17:12:26 HAE
>     À : gervais.jean@uqam.ca, bourassa.andre_g@uqam.ca
>     Objet : Re Rollenbuch
>     Répondre à : cl.j.pl@orange.fr
>
>     « Rollenbuch »
>     Le terme  « livre de conduite » semble recouvrir autre chose en français
; Moussinac dans le Traité de la mise en scène, parle de la conduite générale,
qui est un  manuscrit «  composé des notes prises au cours des répétitions, des
indications essentielles et des détails de la mise en scène » destiné au
régisseur ; ce manuscrit permet de distribuer à chaque responsable d'un domaine
du spectacle une conduite particulière : l'électricien, le bruiteur,
l'accessoiriste reçoivent chacun une « conduite ».
>     Mais il ne semble pas qu'il soit question, dans ces cahiers de régie,
d'indications concernant le jeu des acteurs.
>     gnès Pierson, dans le Dictionnaire de la langue du théâtre (Le Robert,
2002) consacre une entrée à l'expression livre de conduite ou livre de régie, «
registre, dit l'article, dans lequel l'assistant du metteur en scène inscrit
les placements des acteurs en une sorte de notation chorégraphique très
personnelle, puisque ceux-ci ne font pas l'objet d'une codification »
>     Il ne semble pas que les notes destinées à l'acteur fasse l'objet d'une
dénomination particulière.
>
>     Bien cordialement
>
>     Claude Jaëcklé-Plunian





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