référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2008-12/msg00004.html
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Contribution ( corrigée) de Serge Ouaknine aux CAHIERS ARMAND GATTI Serge Ouaknine



De la condition juive à la représentation --
ou comment le théâtre est venu à Armand Gatti
Serge Ouaknine

Au cours d'une rencontre amicale Gatti me raconte sa découverte du théâtre.  Grâce à un rabbin dans un camp de concentration. Il me confia un récit  émouvant, un récit fondateur de sa vocation de dramaturge et de metteur en scène militant. Gatti me surprit aussi en me confiant  sa passion pour un des maîtres les plus mystérieux de la  Kabbale juive : Aboulafia, célèbre pour sa quête extatique de Dieu et le Gaon de Vilna ! Enfin il me raconta un fait surprenant, presque  inconnu de sa vie. Alors qu’il était enfant, sa mère, en Italie,  était femme de chambre d’une famille juive fortunée : les Fo. La mère de Dario était fort bonne et généreuse… Ainsi Armand le fils de la servante jouait et bâtissait toutes sortes d’univers avec celui qui deviendra Dario Fo, le dramaturge prix Nobel. Gatti, italien catholique, a ainsi connu enfant les fêtes juives, sa propre mère aidait Madame Fo au ménage rituel de Pâques et à la préparation du shabbat !!!! Armand a donc grandi, témoin d’un milieu lettré et progressiste et pieux.  Puis les Gatti ont émigré en France pour « mieux » vivre ... La pièce de théâtre  « La vie de l’éboueur Auguste G. »  est en fait celle de son propre père, prolo et qui eut la gueule cassée pour ses activités syndicales… C’est là que vient jouer chez Gatti la part du militant politique… et sa solidarité avec toutes les causes d’opprimés qui ne cessèrent jamais de traverser son œuvre et sa vie.
Ceci explique l’empathie de Gatti pour la Bible, les émancipations et les causes humanitaires.

Quand  survient la guerre, Gatti a 15 ans 1/2 et va rejoindre le maquis, il est attrapé. Il connaît alors le poids  humain de la déportation et de l’enfermement, puisque lui-même faillit être fusillé, mais à la vue de son âge, l’officier fasciste lui épargne la mort et l’expédie vers différents  camps de travail en Allemagne. Dès lors sa condition existentielle va se confondre à l’écriture, et de l’écriture à la dramaturgie et sa mise  en scène.
Gatti évoque dans son journal que le même, officier français vichyste qui l’interroge lui demande : «  Mais petit, qu’est-ce que tu es venu faire dans le bois avec ces scélérats! ». Et Gatti de répondre : «  Je suis venu faire tomber Dieu dans le temps! »
L’officier s’exclame : «  Ce gamin est fou, et on ne peut pas l’exécuter ! ». Mais que signifie cette  petite phrase qui lui sauve la vie et le consacre, plus jeune prisonnier de guerre dans un camps, avec des politiques de toute l’Europe. Faire tomber Dieu dans le temps  c’est mettre du poétique dans l’existence,  un brin d’Éternité dans le fil des jours. C’est comprendre aussi, si jeune, que l’inspiration n’est pas seulement affaire humaine et que cet art vers lequel il va se diriger consiste à donner souffle et foi et raison d’être à tous les opprimés. De l’Allemagne, il sera envoyé au Nord de la Pologne près de Gdansk… et moi, raconte Gatti : «  Je traduisais pour les italiens et français, j’ai rapidement appris l’allemand et l’anglais et un jargon des langues de toute l’Europe… Nous étions l’internationale des délabrés. »

Là, Gatti découvre toutes les autres catégories de prisonniers dès l’arrivée les officiers nazis opèrent un tri : sortis des  convois les  juifs sont exterminés, à l’exception d’une minorité qui échappent à la mort vers les travaux forcés.

Il se produisit alors un moment épiphanique, déclencheur  de sa vocation.  Un soir dans la  baraque, un de ces prisonniers, un rabbin, s’adresse à sa communauté désespérée et leur dit :
« Notre destin ici est de mourir. Nous sommes déjà morts. Nous sommes dans la maison de la mort. Quand un homme n’a plus de vie, alors il peut commencer à faire du théâtre ».  Et d’ajouter : «  Il nous faut faire le théâtre de notre vie puisque nous nous en sommes dépossédés » Nous allons raconter ce qui fut : nos souvenirs, nos bonheurs, notre nostalgie. Ce qui est : la vie quotidienne du camps en forme de satire, de portrait cru et d’ironie, car il faut rire si nous voulons survivre. Et le  future: Notre rêve d’humanité meilleure,  notre espérance en la terre promise »

Et ils se mirent tous à préparer un spectacle en trois parties, au fil de ces trois thèmes. Juifs et non juifs, ensemble. Politiques et prisonniers communs. Gatti ajouta : « Tu sais,  il est remarquable aussi de se souvenir que nos gardiens savaient, tous savaient et personne n’a dénoncé personne. Les représentations eurent lieu. Secrètement.  Dans les baraquements. Certains mouraient et leurs rôles étaient remplacés, jusqu’à un matin de 1945 quand l’armée rouge libéra le camps ».

C’est ainsi dit Gatti, que le théâtre est entré dans ma vie. Et que depuis cette libération,  il ne m’a plus quitté.

Bien à vous,

Serge Ouaknine
 


--- En date de : Jeu 11.12.08, Olivier Neveux <oneveux@club-internet.fr> a écrit :

    De:
    Objet: CAHIERS ARMAND GATTI
    À: "Liste de discussion en francais sur le theatre" <queatre@uqam.ca>
    Date: Jeudi 11 Décembre 2008, 19h47

    CAHIERS ARMAND GATTI
    APPEL À CONTRIBUTION
    Date limite : 12 janvier 2009

    Cahiers Armand Gatti

    AG, Cahiers Armand Gatti, revue annuelle consacrée à l'oeuvre d'Armand Gatti (voir le texte de présentation ci-dessous), s'organisera autour du traitement d'un thème ou d'une question. Pour son premier numéro, elle se propose d'interroger l'actualité de l'oeuvre de Gatti, en privilégiant sa dimension artistique : influences et héritages, renouvellement scénographique, hybridation générique, invention poétique, rapport aux autres arts (musique, peinture, opéra…).

    Les propositions d'articles (1500 signes maximum, titre inclus) et les notices biobibliographiques sont à adresser à


    Catherine Brun : catherine.brun.2.3@numericable.fr
    et
    Olivier Neveux : oneveux@club-internet.fr


    avant le 12 janvier 2009.

    Après acceptation du comité de rédaction, fin janvier, les textes (30 000 signes maximum) seront à remettre pour le 12 avril 2009.
    Le second numéro, consacré à Gatti et au cinéma, sera prochainement ouvert à propositions.


    Cahiers AG

    Comité de rédaction : Bernadette Bost, Catherine Brun, David Faroult, Jérôme Hankins, Jean-Jacques Hocquard, David Lescot, Olivier Neveux, Anne Roche, Pierre Vilar.

    La Parole errante, titre d'un des grands livres d'Armand Gatti, vaut manifeste : parole qui ne se laisse ni saisir ni immobiliser, parole en recherche, jusqu'à aujourd'hui, inlassablement, parole obstinée à mettre en échec les qualificatifs qui ont tenté de la réduire - à un courant théâtral, à une époque.


    Quelques dates, quelques faits, quelques formules, plus connus que d'autres (Gatti et ses « loulous »), ont pu faire croire qu'en parlant de « théâtre social », de « théâtre engagé », on avait dit l'essentiel… Or, précisément, cette oeuvre excède les limites. Radio, journaux, sérigraphie, poésie, vidéo, cinéma, théâtre : rien de ce qui peut rendre l'homme créateur ne lui est étranger. Son projet : « Donner aux hommes / et à leurs images / leur seule dimension habitable : / la démesure » (La Première lettre).


    Ce projet, sa cohérence, le combat permanent pour qu'advienne « un homme plus grand que l'homme » ne signifient pas cependant que l'oeuvre bégaye : éloigné des plateaux institutionnels depuis 1968, le « théâtre des possibles » applaudi par Bernard Dort dans les années 1960, après avoir travaillé à abolir spectateurs, acteurs et personnages, a pris d'autres formes, celle, notamment, de la « Traversée des langages » philosophique, scientifique, poétique entreprise par Gatti dans les années 1990.


    La publication de ses oeuvres complètes, en 1991, aux éditions Verdier fut un événement. Se matérialisait, sous la forme de trois gros tomes, une vie d'écriture en grande partie développée en-dehors des réseaux médiatiques, institutionnels, universitaires, éditoriaux. Quinze ans plus tard, cette somme est devenue incomplète : de nombreuses pièces sont venues enrichir la liste impressionnante des oeuvres de Gatti. Des oeuvres lues, jouées, créées, étudiées un peu partout : en Espagne, en Italie, aux Etats-Unis, en France. Cette aventure d'écriture, depuis cinquante ans maintenant, indifférente aux modes et aux consécrations, a tracé une voie unique dans le champ littéraire, théâtral et poétique. La revue AG, Cahiers Armand Gatti entend rendre justice à cette voie, à cette histoire. Elle voudrait aider à en penser la singularité, la nouveauté : ce qu'elle promet et ce qu'elle accomplit.
    Car si l'oeuvre d'Armand Gatti nous importe, c'est qu'elle n'ignore aucun des espaces de lutte de notre temps, de la Commune aux guérillas sud-américaines, du spartakisme à la révolution cubaine, des mouvements anarchistes russes à la longue marche, de la guerre d'Espagne aux mobilisations de l'IRA, de résistance en résistance, de catastrophe en catastrophe, aussi, toujours, inévitablement : c'est de cet enclos-là qu'elle (ne) sort (pas).


    C'est aussi le théâtre et ses réflexes appris que l'oeuvre de Gatti fait bouger. Les aires de jeu se multiplient, les temporalités se télescopent, le décadrage se généralise, l'hybridation gagne, le personnage ne survit pas à la débâcle, le spectateur est arraché à sa passivité congénitale.


    Gatti a un rêve : celui d'un théâtre sans spectateur, d'un théâtre qui renonce au spectaculaire, qui s'arrache aux contraintes commerciales, qui s'impose comme lieu de célébration du verbe, de combat par le verbe et pour le verbe, c'est-à-dire, aussi, par et pour ceux qui s'incarnent en lui. « Au commencement était le verbe. Et le verbe était Dieu. Voulez-vous être Dieu avec moi ? » - voici comment Gatti engage chacun à s'approprier la parole, à porter haut l'exigence et le souffle poétiques.
    Pour un tel théâtre, il ne saurait plus y avoir de lieu ni de temps assignés. Le théâtre doit être où plus rien n'arrive, d'autant plus centripète que périphérique, d'autant plus centrifuge qu'arrimé à une cohérence, à une ligne de conduite. Déjouer les positions dominantes, les exclusivismes réciproques implique aussi de ne pas accepter la séparation des genres, la hiérarchie des formes, les abnégations esthétiques. Gatti se fait poète au théâtre, cinéaste en poésie, dramaturge au cinéma, vidéaste ou chef de choeur. Toujours, il déporte son oeuvre au-delà d'elle-même, l'ouvre à ce qui l'excède, rappelle ce qui la sous-tend : la pensée chinoise, la tradition hébraïque, la physique quantique, la poésie, la peinture… La revue aura à manifester sur pièces (d'archives) cette richesse et cette diversité. Elle aura aussi à rendre compte de quelques-uns des ouvrages qui entrent en résonance avec elle.
    Oui, l'entreprise de Gatti a quelque chose de démesuré ; oui, elle nous oblige à repenser les catégories apprises ; oui, elle défie la totalisation. Des études inédites, organisées en dossiers thématiques, s'efforceront d'éclairer cette profusion et ces bouleversements.


    Proposer des entrées dans l'oeuvre, mais aussi bien des sorties hors de l'oeuvre à partir de l'oeuvre, penser avec et depuis Gatti, les mutations de l'Histoire, du théâtre et des formes, restituer la force active d'une trajectoire précieuse de son entêtement, telles seront nos ambitions, tel notre projet.