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=?utf-8?B?TGEgdsOpcml0w6kgZGUgSmVhbiBHZW5ldA==?= Serge Ouaknine




Bonjour pour donner suite aux demandes d'Info sur Jean Genet, je vous fais parvenir l'interview suivante d'Albert Dichy.

 

Directeur litt√©raire de l‚ÄôIMEC,( Institut des M√©moires de l'√Čdition Contemporaine √† l'Abbaye d'Ardemem a Caen)  sp√©cialiste de Jean Genet dont il a co-√©dit√© les oeuvres compl√®tes dans la Biblioth√®que de la Pl√©iade, Albert Dichy est √©galement l‚Äôauteur d‚Äôouvrages, articles ou √©missions de radio sur Kateb Yacine, Marguerite Duras, Georges Schehad√©, Pierre Guyotat et Antoine Vitez.

La vérité de Jean Genet

05-03-2005 | V√°clav Richter

Dans le cadre de la Semaine Genet organisée, fin février, par l'Institut français de Prague, on a présenté la traduction tchèque du roman "Pompes funèbres" suivie de la projection d'"Un chant d'amour", film muet réalisé par Genet en 1950. Albert Dichy, directeur littéraire de l'Institut Mémoires de L'Edition Contemporaine (IMEC), connaisseur, éditeur et biographe de Jean Genet, était également invité à Prague pour une conférence, occasion pour s'entretenir avec lui sur l'oeuvre et la vie de l'écrivain qui, longtemps après sa mort, ne laisse pas indifférent.

Qu'est ce que l'oeuvre de Jean Genet représente pour vous. Est-ce que Genet a changé votre vie?

Ah, on commence par une question assez personnelle. Oui, en tout cas il a chang√© mon regard. C'est √† dire, lorsque j'ai commenc√© √† travailler sur l'oeuvre de Genet, je pensais que j'allais travailler sur une oeuvre litt√©raire parmi d'autres. J'avais choisi Genet par ce qu'il √©tait un peu plus scandaleux, un peu plus provocateur. Je pensais que Genet √©tait un grand √©crivain parmi d'autres. Et je me suis rendu compte qu'en travaillant sur son oeuvre, en accompagnant durant des ann√©es son oeuvre qu'on ne peut pas traiter Genet comme un autre √©crivain, que c'est quelqu'un d'√† part qui vous fait entrer √† l'int√©rieur d'un autre monde. Sur le plan personnel, j'ai peu de rapport avec Genet ou avec ce qu'il √©tait. Je suis plut√īt du milieu petit bourgeois, plut√īt tranquille et je suis rentr√© √† l'int√©rieur d'un monde qui est violent, peupl√© de voleurs, d'assassins, de figures marginales, et en m√™me temps j'ai appris √† travers lui beaucoup de choses, j'ai appris √† voir ce monde, √† voir aussi la beaut√© du monde violent, que le monde de la marginalit√© peut receler, √† voir aussi son humanit√©, son caract√®re de r√©volte."

Il est certain que Genet a scandalisé ses lecteurs. Est-ce que vous aussi avez été scandalisé en lisant ses oeuvres?

"Je ne crois pas qu'on puisse lire Genet comme on boit un verre d'eau. Si quelqu'un lit Genet sans avoir √©t√© boulevers√© et scandalis√©, comme vous d√ģtes, c'est qu'il n'a pas lu Genet. On aborde son oeuvre aussi par ce bouleversement. Oui, il y a chez Genet des choses qui m'ont scandalis√©, que j'ai mieux comprises par la suite, il y a des choses qui restent scandaleuses pour moi, mais je pense que ce qui m'int√©resse chez Genet, c'est qu'il pose un probl√®me. On se heurte √† quelque chose qui vous interpelle, qui vous d√©range, qui vous touche aussi, mais qui vous oblige √† r√©fl√©chir. Et r√©fl√©chir vous fait avancer."

Est-ce que cette oeuvre continue encore aujourd'hui √† choquer et √† scandaliser ? "Apr√®s avoir √©t√© sacralis√© pendant longtemps, gr√Ęce au grand livre de Sartre "Saint Genet, com√©dien et martyr", √©crit √† l'√©poque o√Ļ Sartre est le philosophe le plus c√©l√®bre au monde et qui porte Genet aux nues, Genet √©tait consid√©r√© comme un grand √©crivain, mais tout en √©tant pas tellement lu. Et aujourd'hui, en France en particulier, les gens red√©couvrent les romans de Genet et cela reprovoque des scandales avec √©norm√©ment de malentendus, en particulier sur le rapport de Genet avec le nazisme par exemple ; un livre comme 'Pompes fun√®bres' est plein de ce genre de r√©f√©rences. Et si on le lit mal, si l'on ne comprend pas ce qui int√©resse Genet dans le nazisme, on peut faire d'√©normes erreurs, d'√©normes contresens. Aujourd'hui Genet suscite une vraie pol√©mique autour de ce probl√®me."

Nous croyons conna√ģtre la vie de Jean Genet parce que nous avons lu Le Journal du voleur. Dans quelle mesure peut-on se fier √† ce que Genet dit dans ce livre? Ce livre correspond-il √† la r√©alit√© ou y a-t-il beaucoup de fiction?

"Disons que c'est cette fiction qui est peut-être la vérité de Genet. Genet a d'emblée dit que il ne fallait pas s'attendre à trouver dans ses livres la restitution exacte des faits de sa vie. Il a voulu construire ce qu'il appelle sa légende. Sa légende était pour Genet, en tout cas lorsqu'il écrivait en prison, une façon de survivre à la négation de son existence qui était projetée durant des années sur lui. Donc exister, se faire un nom (il a un nom dont il n'est pas très sur, parce que pendant des années il ne sait pas exactement si c'est le nom de sa mère ou de son père, si son nom s'écrit comme ça) donc se faire un nom, exister c'est vraiment la mission de son oeuvre. Oui, il y a une vérité qui est donnée par son oeuvre, mais ce n'est pas la vérité factuelle, c'est une vérité peut-être plus profonde, celle de son existence intérieure." Dans le Journal du voleur il parle de son séjour en Tchécoslovaquie. Est-ce que ce séjour a laissé d'autres traces dans sa vie ou dans ses écrits. Quel a été son rapport vis-à-vis des pays d'Europe centrale?

"A l'√©poque o√Ļ il arrive en Tch√©coslovaquie, il est d√©serteur de l'arm√©e, il traverse en vagabond toute l'Europe de l'Est. Mais il a eu un rapport particulier avec la Tch√©coslovaquie. Il a pass√© dans ce pays quatre ou cinq mois, dans la ville de Brno. Il a √©t√© accueilli l√† dans une famille de juif allemands. C'est l√† qu'il donne des le√ßons particuli√®res √† une jeune femme qui s'appelle Anne Block et c'est probablement la seule relation amoureuse de Genet qu'on connaisse. Il n'y a pas eu une vraie relation amoureuse. Cette femme √©tait mari√©e et puis elle a du fuir l'invasion nazie. Elle a √©chapp√© de justesse √† l'arrestation. Elle a gard√© avec elle six lettres que Genet lui avait envoy√©es apr√®s avoir quitt√© la Tch√©coslovaquie et qu'on a retrouv√© aujourd'hui. C'est la trace d'une vraie affection amoureuse. Donc c'est quelque chose qui a compt√© dans l'oeuvre de Genet et pour laquelle il a gard√© pendant toute sa vie une sorte de nostalgie."

On a beaucoup spéculé sur le rapport de Genet vis-à-vis de la société. Etait-ce de la haine ou c'était un rapport beaucoup plus complexe?

"La haine a jou√© un r√īle important dans la vie de Genet. Il s'est construit sur cela, il s'est construit sur le rapport l'opposition √† la soci√©t√©, au monde bourgeois, au monde des gens de bien. Cependant, une fois qu'on a dit √ßa, il faut voir aussi l'autre c√īt√©. Ce n'√©tait pas une haine g√©n√©ralis√©e, c'√©tait une haine contre un certain monde, un certain mode de vie, un certain mode de penser qu'il a conserv√©e pendant toute sa vie. Mais il y a aussi l'autre versant de l'oeuvre de Genet, le versant inverse qui est l'amour. L'amour pour tous les exclus, pour les jeunes gar√ßons qu'il croisait, qui sortaient de colonies p√©nitentiaires, de maisons de correction, de prisons, l'amour qu'il a conserv√© jusqu'au bout, puisque dans le dernier livre de Genet, publi√© un mois apr√®s sa mort, on retrouve le terme essentiel, Un Captif amoureux; le mot amour revient donc en titre de son oeuvre."

 

 

Albert Dichy 
secrétaire de l' autre bureau de 2000 à 2006


(D.R.)

  

 

 

Né à Beyrouth en 1952, il vit à Paris depuis 1975.
Directeur litt√©raire de l'IMEC (Institut M√©moires de l'√©dition contemporaine), Albert Dichy est sp√©cialiste de l'Ňďuvre de Jean Genet, co√©diteur dans la " Biblioth√®que de la Pl√©iade " des Ňďuvres compl√®tes du po√®te.
Il a participé également à la grande biographie de référence de Jean Genet, que l'on doit à Edmund White, et il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles parus dans le monde entier, dont : Jean Genet, essai de chronologie
(BLFC de l'Université de Paris-VII, 1998), La Bataille des Paravents (IMEC, 1991) et L'Ennemi déclaré (Gallimard, 1991), une édition critique des textes politiques de Genet.
Il est aussi coauteur, en 1991 et 1992, d'un film documentaire en deux parties : Jean Genet, le vagabond
(1991) et Jean Genet, l'écrivain (INA et la SEPT).
Il a produit pour France Culture deux émissions " Radio libre ", l'une sur Jean Genet et l'autre sur Pierre Guyotat.
Il est également l'auteur - en collaboration avec Olivier Corpet - de Kateb Yacine, éclats de mémoire
(IMEC, 1998) et, avec Danielle Baglione, de Georges Schehadé, poète des deux rives (IMEC, 1999).