référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2010-02/msg00021.html
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Pour en finir avec la dramaturgie du "nous"... Serge Ouaknine



Bonjour,


Je lis vos commentaires et réferences sur la “dramaturgie du nous”.

J’avoue que je suis de plus en plus perplexe. Il y aurait-il  une seule dramaturgie au monde qui ne soit pas du “nous” ?  Sinon que signifie la fonction vocation du theatre ?  Qu’est-il sinon une interpellation  intime et collective, en mĂŞme temps, l’écho d’une humanitĂ© ouverte? Je n’ose mĂŞme pas parler d’universalitĂ©. Il y a t-il une seule oeuvre de théâtre qui ne soit pas portĂ©e par un dĂ©sir de rĂ©paration symbolique oĂą le “je” veut se dĂ©mettre d’un nous trop puissant ou trop faiblard. Alors si je me penche sur ce qui s’écrit, parlons-nous de théâtre ethno-centrique, sexuĂ©, politique ? Des petits bouts de nous…


Le “nous” en toute dramaturgie,  est chargĂ© d’un souffle trop vaste ou trop petit, en regard d’un colportage provincial ou ethno-centriste qui voudrait s’en enparer. Le monologisme d’un peuple, d’une tribu, voire d’une secte ou d’un apartheid auto-proclamĂ©  ( qu’il soit  QuĂ©bĂ©cois ou du Burkina Faso)  et dont le dĂ©sir lĂ©gitime serait d’accĂ©der Ă  une maturitĂ© et prise en main de son destin, peut se nommer par toutes les formes de la parole, et toutes les mises en jeu de son manquement, ses mensonges, fausses promesses ou espĂ©rances, lyriques ou platement didaciques.


MaĂŻakowski,  en rĂŞvant d’un "nous rĂ©volutionnaire" soviĂ©tique, et Ă©pique,  n’a pu s’empĂŞcher (sans doute  comme un mĂ©decin malgrĂ© lui) de faire de l’ironie, Ă  faire tomber cela mĂŞme qu’il entendait Ă©difier ( Les Bains, La Punaise) .

Mais de quoi parlons-nous? De la dĂ©fense d’une langue, d’une idĂ©ologie qui entend changer les rapports de classes ( salut Brecht!) ou d’une carence Ă  fonder un language dont l’urgence et le style dĂ©ploiraient et sa mythologie  et ses utopies. Le nous est-ce, ce qui nous manque ou ce que nous avons en trop? 

Un inachèvement frustré de l’avoir ou de ne pas avoir, ou un mal-être?


Il n’y eut pas de “nous” plus dévasteur que la dramaturgie comique dans le triangle bourgeois du siècle denier: le mari, la femme, la bonne chez Feydau et tous le suiveurs du “théâtre de boulevard”. Est-ce un “nous” mineur?

Depuis quand le jeu n’est qu’un je? “Je est un autre” dit Rimbaud, le magnifique.


“Nous” surgit quand le Je devient allĂ©gorique de tout un peuple en souffrance, mais alors  Akropolis  ou le Prince Constant de Grotowski sont  des chef-d’oeuvres absolus du nous , un “nous universel” et pas seulement catholique polonais, quand on pense que ce sont des dramaturgies romantiques vieilles d’un siècle et demie et totalemnt  actualisĂ©es au point d’en avoir Ă©tĂ© des emblĂŞmes du thĂ©Ă atre d’avant garde des annĂ©es 60/80 aux quatre coins de la planète.


Il y aurait-il un  nous ou un eux, ou un ça, dans MĂ©re Courage de Brecht ? Quel “nous manquant” merveilleux que  ces Six personages en quĂŞte d’auteur de Pirandello!

Le Je intime des dĂ©licieuses pièces de RĂ©jean Durcharme, au QuĂ©bec, ne traduit pas seulement une “adolescence locale” mais une impossiblitĂ© Ă  ĂŞtre, et Ă  se jouer le mal-ĂŞtre, et les simulations de l’être,  oĂą tout ĂŞtre de la planète pourrait se reconnaitre…

Mais alors tout Beckett et Duras , dans les facéties de Oh les Beaux jours ou de l’Amant portent une désespérance du Nous amoureux. La perpétuelle nostalgie d’un nous qui emporterait un moi. Sinon chers amis, repensons ce que le rituel théâtral installe par-delà les mots.


ll  y a des solitudes qui sont les chariots de la foule, et des foules qui sont le masque de l’individualitĂ©.  Sincèrement ce “nous “ me gene, car il est le refuge du clan et non de la gens humaine. Le particulier ne devient un “nous” que s’il est portĂ© par une trancsendance de la langue, pour ne pas parler de religion ou de mĂ©taphysique ou d’un dĂ©sir de contourner ou d’échapper Ă  la mort.

La mort prĂ©sente, imminente ou celle que l’on fuit ou provoque ou celle dont on est tĂ©moin,  la mort vituelle ou rĂ©elle rĂ©git, peut-ĂŞtre, le seul “nous” authentique  qui soit au théâtre, car si on meurt seul, c’est un nous qui fait deuil ou interdit ( Antigone est un bel exemple d’un nous solitaire). Et quel merveilleux “nous” que ces Paravent de Jean Genet, quand les blancs sont noirs et les noirs grimmĂ©s de blanc. 


Il y a t-il une seule  dramaturgie qui ne mette pas en place un sacrifice? Une perte. Une inversion. Seule la mĂ©diocritĂ©, ou le totalitarisme veut un nous sans ambiguitĂ©.

Il est lĂ  le “nous”,  dans ce vide non discernable oĂą la rage de n’être pas rejoint la nostalgie d’avoir Ă©tĂ©, ou d epouvoir ĂŞtre, ou par le rire de ce que l’on croit ĂŞtre se confond Ă  ce qu’on n’est pas. ( merci chers, Molière, Marivaux, Ionesco, Gombrowicz, Wytkiewicz, Genet).

Alors pitiĂ©,  arrĂŞtons cette liste de cadavres dramaturgiques .


Enfin, il me semble que l’on confonde “processus crĂ©ateur” ( par exemple, la crĂ©ation collective fut-elle hĂ©tĂ©ro , lesbienme, homo, noire, juive , catho ou kabyle…)  avec un contenu dramaturgique. CrĂ©er ensemble ne garantie aucun nous. Un auteur peut y pourvoir.


Si le nous est un clan sexuĂ© qu’on l’annonce clairement et qu’on en fasse l’apologie ou le procès. Si une parole de femme prĂ©tend ĂŞtre au théâtre, en excluant l’homme, au diable les fĂ©ministes et si le “nous” masculin interdit le Je et le Jeu des femmes,  car il serait narcissique, dĂ©risoire ou dangereux, au diable les machos!

Le “nous” c’est la perte  ou l’attente du gain, le deuil ou le dĂ©sir d’une reconquĂŞte.

Alors “les Trois soeurs “ de Tchekhov  me vont très bien, quand elles  s”esclament dans un grand nous dĂ©suet : Ă€ Moscou Ă  Moscou !... oĂą elle n’arriveront jamais.


Ne feriez-vous pas un raccourci , en limitant le nous à une apologie nationaliste ou sectaire…

Le Rhinocéros, de Ionesco le Roumain, peut parler aujourd’hui pour tous les ratages politiques de la planète… Un nous prophétique, en regard de la chute du Mur de Berlin.

Il y a t-il quelque chose dans King Lear ou Hamlet qui serait moins du “nous” que le 1789 de Mnouchkine, ou la Classe morte, de Kantor…


Le “nous”  au théâtre ne serait-il pas l’appel Ă   faire ou re-faire “son “ histoire...

Le Nous est la matrice de tous les abus de pouvoir. Le Je est le paravent de toutes les possibles alternatives de soi. Voilà pourquoi toutes les grandes dramaturgies évoquent un nous “qui n’est pas là” car implicite au langage en sa portée sociétale.

Alors que l’on veuille bien m’expliquer les balises que l’on  attribue Ă  ce nous.

Merci d’avance !


Serge Ouaknine