référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2010-02/msg00022.html
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Re : Une dramaturgie du "nous"? Anne Vernet



Title: Re : Une dramaturgie du "nous"?
Bonsoir,

Vous abordez une question particulièrement délicate, celle de “l’ensemble identitaire” qui, dans la plupart des cas (sinon tous) sous-tend le concept d’un “nous”.
Inévitablement vient alors à l’esprit que la polarité appelée par le “nous” n’est pas tant le “je” que le “eux” (le théâtre brechtien traite des “je” pris entre ces deux pôles).
Je ne suis pas sûre d’être convaincue de l’existence comme imaginaire constitué (ou ensemble identitaire) de ce que vous appelez le “nous global”. J’aurais plutôt tendance à comprendre ce concept, non comme un ensemble, mais comme un principe identitaire: l’humanité “transcendante” à sa propre diversité. Les droits humains, les libertés individuelles et collectives en font, actuellement, la seule “représentation”: ainsi, le sexe aujourd’hui, grâce à ce principe, ne signe plus une altérité naturelle et radicale des hommes et des femmes, mais seulement leur différence – et, avec elle, leur identité. Le droit à la transsexualité (malgré tous les obstacles auquel il s’affronte) exprime cette évolution. En même temps, ce sont ce droit et ce fait qui font très réellement émerger aujourd’hui que “la Femme existe” - contrairement à l’affirmation lacanienne.

Il existe peu d’oeuvres théâtrales qui abordent cette mutation. J’ai en tête Copi, mais aussi, tout à fait récemment en France, le spectacle d’une comédienne retraçant précisément son parcours de transsexualisation. Malheureusement, je n’en retrouve pas les références: peut-être quelqu’un d’entre nous peut apporter ces éléments?
Ce thème est particulièrement intéressant car, plutôt que de tenir un discours du “nous”, il donne à voir et à partager un trajet, voire une circulation, d’un “Je” qualifié vers un “nous” différent, revenant de nouveau vers un “je” transformé et à l’identité, pour ainsi dire, augmentée.
C’est aussi toute la question des transfuges, volontaires ou obligés (que Genet a considérablement approfondie).

Deux titres peuvent apporter beaucoup sur cette problématique.
Le premier est de Piera Aulagnier, psychanalyste, La violence de l’interprétation (PUF - “l’interprétation” ici ne fait pas référence directe au théâtre), le second de Cornelius Castoriadis (son époux, philosophe et également psychanalyste), L’Institution imaginaire de la société (Seuil). Rompant avec l’Ecole lacanienne, Aulagnier a été la fondatrice du Quatrième Groupe de psychanalyse.
Très grossièrement, on peut schématiser la genèse de la construction de soi par la dissymétrie suivante: d’une part, dans tout ce qui est transmis par l’éducation (qu’Aulagnier appelle “le discours de l’ensemble”), le trajet du “nous” (les institutions sociales) au “je” se fait par le “tu” (l’injonction éducative);
d’autre part, ce que l’individu renvoie au “nous” dont il participe est élaboré et agit par le biais du “il/elle”, autrement dit d’abord par sa détermination sexuée (le sexe n’apparaît qu’à la 3ème personne... aussi bien en grammaire qu’en psychanalyse).

Mais le “il/elle” peut être aussi bien modèle qu’exclu... Quoi qu’il en soit, la “3ème personne” ouvre toujours le lieu de l’écart, dans tous les sens du terme (exclusion/identification dans le couple “eux/nous” ou condition de l’autonomie). Or, on ne peut, au théâtre, tracer de rapport je/nous sans inclure l’écart. C’est pourquoi le masque, le “jeu à la troisième personne” (Strehler) ou “l’effet d’étrangeté” (“distanciation brechtienne) sont des passages obligés de la théâtralité.
Le jeu théâtral (y compris dans la composition même) est nécessairement, de par sa structure,  appel à l’autre et à la coopération créatrice.

Amitiés,

Anne Vernet



Le 13/02/10 18:07, « Louise . Forsyth » <louise.forsyth@shaw.ca> a écrit :

Bonjour,
 
Est-ce que la dramaturgie du “nous” signifie exclusivement des «créations collectives anonymes» et exclut tout autre spectacle, texte ou création où un nom d’auteur ou une voix personnelle apparaît? Si oui, c’est un champ plutôt restreint. Ne pourrait-on pas dire, par exemple, que Medium saignant de Françoise Loranger est une dramaturgie du “nous”?
 
À l’égard de La nef des sorcières, les écrivaines, les comédiennes, Jean-Louis Roux et des techniciennes se sont réunies autour d’une table et dans des salles de répétition et ailleurs pendant un an parce qu’elles partageaient toutes (et lui) la même préoccupation sur notre condition. Dans chacun des monologues la comédienne dit, d’une façon ou d’une autre, «Je parle». C’est bien sûr le pronom singulier à la première personne, mais ce n’est pas l’individu qui parle en son nom, mais plutôt une femme qui exerce la profession de comédienne, d’ouvrière ou de ... et qui affirme au nom de cette collectivité son droit de parler et d’exister. L’écrivain dit dans le dernier monologue: «J’exhibe pour moi, pour nous ... ».
 
Je pense que cette intervention de Bernard da Sousa soulève une question capitale sur le statut ontologique du «je» et du «nous» dans notre société quand c’est une femme qui emploie ces pronoms et qui met en évidence le fait que c’est une femme qui parle. Les mythes et le symbolique de nos traditions socioculturelles n’accordent pas le même statut à la femme qui parle ou qui pense ouvertement sur la place publique qu’à l’homme. Elle n’est pas spontanément et naturellement assimilée au «nous» global. Lacan a affirmé, sans que beaucoup de penseurs le contredisent, que «La Femme n’existe pas». Il est certain que nous avons fait des progrès depuis un certain temps en ce qui concerne le droit des femmes de participer aux débats et de faire représenter sur les scènes publiques leurs expériences et les images qui proviennent de leur imaginaire. Il reste néanmoins vrai que les femmes, quand elles se positionnent dans leurs énoncés, leurs textes et leurs oeuvres en tant que femmes, sont immédiatement classées comme féministes, c’est-à-dire marginalisées. Leur «nous» n’est pas normalement reçu comme l’expression des expériences, des idées ou des désirs de la collectivité en général. Et c’est pourquoi les artistes et écrivaines femmes, quand elles veulent qu’on prennent au sérieux leurs idées conçues à travers leurs yeux de femmes, sont souvent obligées d’employer le pronom «je» pour affirmer la réalité de leur existence en tant qu’êtres humains à part entier. Si non, la spécificité qui sous-tend leur «nous» est facilement occultée et le «nous» global de la collectivité continue de véhiculer surtout les préoccupations des hommes.
 
Je vous donne à titre d’exemple de ce phénomène tenace le fait que, jusqu’au moment où Patrick Leroux soit intervenu hier soir pour citer les pratiques de dramaturges hommes et femmes, personne n’avait mentionné un seul nom de femme ou de compagnies mixtes ou de femmes comme exemple d’une dramaturgie du “nous,” malgré l’énorme vague de «nous» qui saute aux yeux à partir des premières années du théâtre-femmes.
 
Louise H. Forsyth
 


From: owner-mascarene@uqam.ca [mailto:owner-mascarene@uqam.ca] On Behalf Of Bernard da Sousa
Sent: February 12, 2010 08:59
To: Liste de discussion en francais sur le theatre
Subject: Re: Une dramaturgie du "nous"?

Bonjour,

Je vous avoue que je me sens réticent devant la plupart de ces titres. Il s'agit de grands textes d'un théâtre à caractère social, féministe dans certains cas, mais je ne voudrais pas confondre cela avec le refus du 'je', le rejet de l'auteur individuel. À ma connaissance, il sont tous signés par des femmes bien connues et respectées pour leur démarche d'écriture. Même le collectif La /Nef des sorcières regroupe des textes d'écrivaines aujourd'hui célèbres. Vous savez que Loranger a fa intenté un procès à des comédiens (qui n'étaient pas de satroupe)pour violation de son texte lors d'un incident survenu pendant une représentation de Double jeu? Si proche qu'elle ait été des problèmes sociaus,elle y tenait à son "je", comme à son jeu :-)



Il dut y avoir pourtant des créations collectives anonymes dans ce milieu riche d'idées et de réalisations.

Cordialement,

Bernard da Sousa




Il y a de nombreux exemples de la dramaturgie de “nous” parmi les textes au féminin des années 1970 et 1980: Môman travaille pas, a trop d’ouvrage; La nef des sorcièresI, À ma mère, à ma mère, à ma mère, à ma voisine; Les fées ont soif et .... Il y a aussi des dramaturges de qui les textes tournent autour d’une problématique de “nous” : Françoise Loranger, Antonine Maillet, Marie Laberge, Abla Farhoud et ...