référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2010-04/msg00011.html
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Re : Jouer à chaud? Eric-Christophe Dross



Chers amis, cher Monsieur Da Sousa,

au risque d'être hors-sujet, je tiens à vous faire part d'une expérience personnelle qui serait, quelque part, une sorte de contre-pied. Mon premier métier a été celui de comédien. Et je venais du Rugby et du Karaté (Sports que j'ai pratiqué parallèlement sur une période de 11 ans). Piètre comédien ayant perdu sa passion, désorienté, je me suis alors engagé pour 9 années dans une unité militaire. (Je n'aime ni les termes "spéciale", ni "élite"). Je fus envoyé sur ce que l'on appelle des "théâtres d'opérations extérieures". Quelques années plus tard, je fus victime d'une dépression post-operationnelle. Là, se rejoint cette expérience et votre sujet. Dans une totale isolation sociale de plusieurs semaines et en m'appuyant inconsciemment (aprés coup) sur ma formation d'arts dramatiques et celle aux arts martiaux, j'ai refait le chemin inverse: ressortir du rôle du soldat et redevenir ... tout simplement. Monsieur Ouakine: Grotowski était également de la partie mais plutôt dans une attitude telle que Jürgen Gorsch la mettait en pratique vers la fin de sa vie (ainsi que les arts martiaux la préconise depuis toujours et ce avant d'être devenus arts ou sports): une surcharge physique à l'exercice jusqu'à ce que le corps en vienne à libérer l'esprit et lui rende/redonne/offre/l'accompagne vers une évidence des instants. Je n'ai jamais compris la tyrannie du débat contre la psychologie et ce soucis d'en détruire la présence, la représentation ou les suggestions. L'usage de la pratique corporelle est un moyen de donner un mouvement palpable/visible/ressenti à la psychologie/la réflexion/l'esprit. Il n'y a pas distanciation mais davantage "réunification"  (Wiedervereinigung - Einigung) , rassemblement. Tout autant le chemin inverse peut être envisagé et pratiqué afin de rétablir le déséquilibre né du trop plein de surcharge émotionnelle. Ceci n'est pas une recette universelle, juste un commentaire sur une expérience personnelle, que j'ai acceptée de mettre en scène la saison prochaine, ici en Allemagne, près de 30 années plus tard.
Si je devais m'être écarté du sujet, pardonnez-moi.
Bonne journée à tous
D.
 
Dov E. Dorozkhin
"La Compagnie" - Victor Jara
Zschochersche Str. 12
04229 Leipzig



De : Bernard da Sousa <bernardasousa@videotron.ca>
À : Liste de discussion en francais sur le theatre <mascarene@uqam.ca>
Envoyé le : Mer 7 avril 2010, 16 h 35 min 58 s
Objet : Re: Jouer à chaud?

Bonjour à tous,

N'est-ce pas dans l'articulation de ces deux mouvements, interne/externe, que se situe le risque de dérapage identitaire?

On m'a rapporté qu'un comédien devant interpréter Roberrto Zucco a suivi des cours de buto pour ne pas avoir à assumer une mentalité de criminel en série durant des heures, chaque jour. Que pouvait lui apporter le buto? une attention plus particulière aux signes physiques, comme l'aurait permis la tradition de Meyerhold?

J'ai remarqué que les étudiants de théâtre qui avaient fait des arts martiaux avaient une longueur d'avance sur les autres, sauf s'ils en avaient trop fait, car ils avaient alors des problèmes à éviter les stéréotypes, ce que donnerait peut-être aussi un kathakali pur et dur.

. La transe grotowskienne n'est-elle pas aussi une source de stéréotypes, donnant des comédiennes et comédiens qui joueraient toujours le même personnage, quel que soit le rôle? J'avoue, à ce propos, ne pas voir de logique dans la première phrase de la réponse de M. Ouaknine comme, quoi la transe mènerait à la distanciation; l'affirmation est pour le moins paradoxale...

Merci de vos commentaires,
Bernard da Sousa


Stanislavski et plusieurs autres après lui avaient compris que le fait d'imaginer : une émotion, une situation, une intention, permet à l'acteur de trouver des actions physiques vraisemblables pour le personnage, à partir de son propre répertoire moteur. Cette "identification" est utile surtout lors de la recherche des actions physiques du personnage ; le travail de l'acteur consiste ensuite à s'inspirer des actions physiques trouvées par l'imagination et de les insérer dans leur jeu. En spectacle, le fait pour l'acteur de vivre l'émotion du personnage devient alors accessoire, car ce sont seulement les actions physiques qui sont interprétées par les spectateurs.