référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2010-11/msg00020.html
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Re: TR: Tragedia dell'arte? Bernard da Sousa



Bonjour,

Quel texte surprenant. Marci d'en avoir diffusé une transcription. Il ajoute aux exemples de drames de la commedia donnés par M. Spielmann et Mme Verret, que je remercie. Cette dernière a raison, l'expression "commedia" dell'arte s'étendait à l'ensemble du théâtre.  Un peu comme la langue française étend "comédien" à la comédie et au drame, mais réserve "tragédien" pour la tragédie?

Polichinelle de Gouin semble donc un phénomène, dans ce décor. Mais étrangement, après le suicide du personnage par pendaison et laes mots de deuil prononcés par ses amis, il défait lentement le nœud et, avec la princesse, reprend le prologue comme pour recommencer la pièce. Comme pour dire qu'un polichinelle est éternel. Ça aussi, c'est surprenant, mais il avait cité deux fois auparavant le titre du rondeau de Guillaume de Machaut,  "Ma fin es mon commencement". "Il faut imaginer Sisyphe heureux", écrivait Albert Camus.

Cordialement,

Bernard Da Sousa



De : Behar [mailto:Henri.Behar@univ-paris3.fr] 

Envoyé : mardi 16 novembre 2010 15:37
À : 'mascarene@uqam.ca'
Objet : RE: Tragedia dell'arte?

 

Zut, j'ai déjà oublié la question initiale, mais ce passage extrait de Les Jours et les Nuits d'Alfred Jarry vous intéressera peut-être?

"— Ailleurs, dit Sengle, mais où j’ai éprouvé des jouissances toutes pareilles aux vôtres. Au Music-Hall du boulevard Jovial , où des mimes m’ont exprimé les passions les plus naturelles, sans exagération, telles qu’elles nous agitent tous.

« C’était une pantomime italienne, qui commença comme toutes les pantomimes italiennes, jusqu’à ce que Pierrot et Cassandre tuèrent Arlequin et que le Docteur, ayant couru trois tours à petits pas autour du cadavre, à la halte d’une bourse, l’emporta, à fin de dissection, dans son laboratoire.

« Quand Pierrot leva le mort et le colla contre le mur, en lui crachant derrière la tête, parce que la rigidité n’était pas encore faite ; qu’il voulut, lui tournant le dos, le charger sur soi et que le corps se déroba, jusqu’à trois reprises, en pliant les genoux, comme il arrive toutes les fois qu’on veut emporter son meurtre, et qu’on n’empoigne que le vide ; et qu’il se remit droit malicieusement quand Pierrot le regarda sous le nez ; qu’étant devenu raide le seul transport possible fut de le tenir par les hanches et de le pousser en sautant jusqu’à la porte du laboratoire, que Colombine, ayant soulevé la portière, devint d’une pièce aussi et qu’on dut pareillement l’emporter en sautant ; là il était évident que l’auteur du Mime savait en toute expérience la vie et la mort, et nous reconnûmes tous des scènes que nous avions vécues et des passions dans le sens des nôtres... Le Roi dit Nous.

« Mais où l’impression fut effroyablement exacte et la nature  même devant nous, c’est ici, et ce fut très beau.

« Pierrot s’assit pour supputer sur une feuille l’héritage du mort et le mort vint, ou plutôt la Mort, nu jusqu’aux os, derrière la chaise (parce que le mime disparaissait sous un maillot rouge, indiscernable de la toile du fond lie de vin, sur quoi étaient peints des os avec art, et des projections vertes animaient les os et détruisaient les chairs jusqu’au noir, comme on se regarde dans deux glaces inexactement à quarante-cinq degrés le bras, et deux images se superposent mal, laissant un radius mince entre leurs figures fluides), éteignit la bougie semblable à son doigt éclairant la gauche de Pierrot, puis celle de droite, quand la bougie de gauche eut été rallumée ; et il marchait rythmiquement, selon le pas des trombones. Et quand Pierrot se retourna et vit son Remords épouvantable, Cassandre accourut qui le ramassa blanc par terre et lui prouva qu’il n’y avait rien ; on rouvrit l’armoire du laboratoire où Arlequin se faisait de plus en plus calmement corps, pas encore disséqué. Et après cette constatation des sens, le mort revint vêtu que de la dentelle de ses os, et cela dura jusqu’à quatre fois, avec la peur inextinguible des deux figures de vieilles femmes, vérifiant vainement, au retour des airs de gigue, la chair du corps souriant avec son masque de fête et ses losanges multicolores.

« Et à la fin le squelette se mêla à tout le monde, dans l’apothéose d’un ballet. N’est-ce pas là du meilleur réalisme, et l’observation la plus subtile de notre vie de tous les jours ?"

Ce music-hall est Les Folies Bobino, café concert depuis 1880 au 20 rue (et non boulevard) de la Gaîté, à Montparnasse. Il tient son nom d’un clown acrobate italien.

Selon Pierre-Robert Lévy, « Pages retrouvées : Alfred Jarry et les clowns », Le Cirque dans l’univers, n° 127, 1982, Sengle mêle ici deux scénarios classiques de la commedia dell’arte : Arlequin mort et vivant, pantomime en deux tableaux (imprimée en 1847) ; et Arlequin squelette inspiré de Deburau (il est mentionné dans La Chartreuse de Parme de Stendhal).

Cordialement vôtre

Henri Béhar

1 rue Louis Le Vau

78000 Versailles

tel: 33 1 39 51 05 11

 

 

-----Message d'origine-----
De : owner-mascarene@uqam.ca [mailto:owner-mascarene@uqam.ca] De la part de Dr. Guy Spielmann
Envoyé : mardi 16 novembre 2010 06:43
À : Liste de discussion en francais sur le theatre
Objet : Re: Tragedia dell'arte?

 

 

>     Dans l'introductuion à l'édition critique de /La Trilogie

>     inachevée/, de Lomer Gouin, on renvoie à la notion de "tragedia

>     dell'arte" (Québec, L'Instant même, 2010. p. 11). C'est que le

>     personnage en tire de /Polichinelle/se suicide après avoir appris

>     que la princesse dont il est amoureux est sa propre fille.  Le

>     fragment de /Pierrot/ est aussi identifié par Gouin comme

>     tragédie. Serait-ce un cas unique de tragédie écrite pour des

>     personnages de la commedia dell'arte?  Il y a évidemment le cas de

>     l'auguste, mais ce personnage triste est plutôt dramatique que

>     tragique, il me semble.

> 

A la fin du XIXe siècle, on voit figurer le personnage de Pierrot dans

des pièces qui ne sont pas comiques et se terminent mal (La plus connue

est _Pierrot Assassin_ Pantomime de Jean Richepin (1882) dans laquelle

joua Sarah Bernardt---Nadar lui a tiré le portrait en costume de

Pierrot). Mais peut-on vraiment parler de "tragique" à propos de telles

pièces? Dramatique, voire pathétique, c'est certain, mais pas forcément

tragique au sens aristotélicien...

Un autre bon exemple, à peu près à la même époque, c'est bien sûr _i

Pagliacci_, l'opéra vériste de Ruggero Leoncavallo (1892) où un comédien

dell'arte tue en scène sa femme infidèle (qui joue Colombine). Ici

encore, reste à savoir si on peut qualifier l'oeuvre de tragique à

strictement parler...

 

Guy

 

Dr. Guy Spielmann

Department of French

Georgetown University

3700 "O" St., NW

Washington, DC 20057

U.S.A.

Ph. : [1] (202) 687-5852

Fax : [1] (202) 687-0079

spielmag@georgetown.edu

 

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