référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2010-11/msg00025.html
     Chronologie       
     Conversation       

Re : Tragedia dell'arte? oui oui Ruzante Serge Ouaknine




Oui vous avez raison La Moschetta ( La Mouche) de Ruzzante est une tragédie bucolique.
La pièce commence par un long monologue de complainte pas comique du tout  malgrĂ© la convention supposĂ©e du reste de la pièce qui, en fait, se sert de la convention gestuelle pour y infiltrer une rage au bord du tragique, pour  dĂ©noncer la condition misĂ©rable de la classe paysanne exploitĂ©e par les nobles qui avaient en plus, pour humilier  et dominer les hommes  de campagne, le droit de cuissage sur leur femme...On a ici un cas  pathĂ©tique d'un cadre formel dĂ©tournĂ© - quasi a-historique - une espèce de Brechtisme prĂ©monitoire. 
Le trio comique boulevardier fonctionne bien Ă  l'intĂ©rieur d'une mĂŞme classe ( car noblesse et bourgeoisie partagent des intĂ©rĂŞts communs - et un nĂ©goce entendu de la gens fĂ©minine -- et lĂ  la notion de pouvoir ne dĂ©passe pas l'alcĂ´ve).  Mais quand le conflit de classe met en scène un cocu d'un niveau social "impuissant" Ă  Ă©merger de sa condition, alors le cadre comique s'inverse en son contraire, car le dominĂ© n'a pas de recours sur le dominant...
VoilĂ  pourquoi  une ComĂ©dia oĂą le petit peut bastonner le grand devient Tragique,  quand le grand bastonne le petit, sans recours possible de ce dernier.
bien Ă  vous 
Serge Ouaknine



De : anne Vernet <jipeva@no-log.org>
Ă€ : Liste de discussion en francais sur le theatre <mascarene@uqam.ca>
Envoyé le : Mer 17 novembre 2010, 19h 34min 10s
Objet : Re: Tragedia dell'arte?

Bonsoir,

Merci de rappeler Ruzzante, que la rapidité de ma réponse a malencontreusement esquivé.

Le Théâtre de la Girandole a monté l’année dernière un spectacle autour de son œuvre – qualifiée de “tragi-comique” par les critiques contemporains assez mal éclairés, puisque le terme de “tragi-comédie” n’ait rien à voir avec la Commedia: ainsi “Bérénice” de Racine correspond à la définition historique de ce “mixte” selon l’aristotélisme de la théorie des genres française à l’époque: une “tragédie qui ne finit pas mal”, autrement dit qui fait simplement l’économie de la mort...

Ces résistances aristotéliciennes sont étrangement vivaces, faut-il croire, et aussi curieux ce subit retour à la mode d’un souci de discrimination/mixité des genres dans la réflexion critique sur le théâtre – archaïsme qu’on aurait cru enfin évacué, notamment avec Brecht.
Il n’est peut-ĂŞtre pas inutile de rappeler que le fait de penser notre rĂ©alitĂ© selon une dualitĂ© tranchĂ©e, aux polaritĂ©s mutuellement impĂ©nĂ©trables  â€“ voir certains combats contemporains du “bien” contre le “mal” -  relève d’un manichĂ©isme qui faisait dĂ©jĂ  prĂ©cisĂ©ment l’objet du combat humaniste, Ă  la Renaissance, combat dont la Commedia fut, Ă  mon sens, l’un des plus beaux vecteurs.
Le mixte de la Commedia n’est pas générique, “tragi-comique”, il est organique, c’est-à-dire continuellement les deux, et c’est cela qui ouvre (qui ouvrait) la conscience du spectateur pour les créateurs du genre...

Les informations (en français) sur le travail de la Girandole à propos de Ruzzante:

http://www.educationpopulaire93.fr/IMG/pdf/Ruzzante_Cie_de_La_Girandole.pdf

Pour ma part, dans la trop brève étude que j’ai menée sur Ruzzante, je n’ai malheureusement pas pu aller au-delà des travaux de Mortier et de Dario Fo, pour ce qui concerne une approche théorique de l’œuvre: si vous avez des titres en français à me proposer à ce sujet, je vous en serais bien reconnaissante, puisque je pratique trop mal l’italien, et encore moins les dialectes multipliés dans son écriture “internationale” déjà à l’époque, ce qui l’a sans doute amené à construire des figures qui transcendaient d’une certaine manière les barrières linguistiques.

Je pense que vous voulez parler de La Piovana, des Discours et des Dialogues...?

Amitiés,
Anne Vernet



Le 17/11/10 16:16, « Tibor Egervari Â» <egervari@uottawa.ca> a Ă©crit :

Bonjour,

Il me semble que certaines pièces "noires" de Ruzzante donnent une bonne indication de l'étendue du répertoire des "comédiens de métier" de l'époque en question.

Tibor Egervari
On 2010-11-16, at 13:47, anne Vernet wrote:

Bonsoir,

ConsidĂ©rer la “Commedia” dell’Arte selon les critères du seul comique dĂ©passe l’oxymore, cela frĂ´le le contresens dans la mesure oĂą le terme “ComĂ©die” est ici Ă  entendre comme synonyme de “Théâtre”. Et il l’était d’autant plus Ă  l’époque (Renaissance), oĂą la crĂ©ation théâtrale italienne (et Ă©lisabĂ©thaine) se faisaient en rĂ©action contre l’aristotĂ©lisme discriminant les genres. C’est en quelque sorte un prĂ©jugĂ© très “français” de n’entendre le terme “ComĂ©die”, surtout  dans l’Europe de la Renaissance et hors de France, en un sens gĂ©nĂ©rique.
Même au plus fort de l’offensive baroque, Corneille, avec l’Illusion comique, traite de l’illusion théâtrale – autrement dit défend, contre les théoriciens de la “vraisemblance” (Mairet, d’Aubigné, etc), la puissance de réalité que possède la fiction théâtrale en son pouvoir de jeu.

Il y a à cette époque, et dans l’Europe entière, un énorme enjeu, esthétique, politique et social, qui se noue précisément autour de la question de la “Comédie”, laquelle, aux yeux des anti-aristotéliciens, est tragédie (voir Giordano Bruno, Dante, Shakespeare, etc.). Comme le dit un aphorisme humaniste de l’époque: “à son point culminant la tragédie doit faire rire et la comédie pleurer”.

La figure de la Commedia qui exprime exactement cette dynamique est le couple-maître du genre, le duo des Zannis Brighella/Arlequin: la masque du Brighella étant celui de la cruauté “pure” (et ainsi bête), le masque d’Arlequin, initialement souffre-douleur, s’émancipant peu à peu, par la ruse et l’instinct d’abord, par la finesse et l’illusion ensuite, de la domination du premier.

L’influence de la “beffa” qui innerve la Commedia implique indiscutablement le tragique dans le genre (on peut lire là-dessus: Michel Plaisance, “La dernière comédie de Lasca”, in “Cultures et Marginalités au XVIe siècle, Paris Klincksieck 1973, pp. 75 à 86).

Evoquer (ou invoquer?) une “Tragedia dell’Arte” aujourd’hui relèverait donc, de ce point de vue, du contresens. Toutefois, vu la guignolade à laquelle reste toujours soumise la compréhension de cette forme, “remettre du tragique” dans la Commedia, c’est simplement revenir à l’esprit qui gouverna le genre à sa création: se moquer de la mort, rire du pire, se jouer de la réalité – autrement dit le Carnaval.


Amitiés,
Anne Vernet

Le 16/11/10 16:59, « Andre G. Bourassa » <bourassa.andre_g@uqam.ca <x-msg://29/bourassa.andre_g@uqam.ca> > a écrit :

Bonjour,

Je crois que Guy touche un point. si on s'en tient aux définissions classiques. Le Polichinelle de Gouin, cette tragédie avec des personnages qui réfèrent à la comédie populaire, est comme un vaste oxymore.

Dans l'introduction, du point de vue esthétique, je réfère au Pierrot lunaire d'Arnold Scönberg, dans la mesure où il y a là comme une déconstruction de la "gamme" comique traditionnelle. Référence aussi aux Petruchka et Pulcinella d"Igot Stravinski, parce que les cubistes se sont emparés de Stravinski et que Lomer Gouin as laissé des tableaux d'inspiration cubiste. Il y a quelque chose de l'oxymore dans le Pierrot lunaire, qui est fondé sur un mélodrame. Pour lews scénariuos de Stravinski, j'avoue mon ignorance, mais je doute qu'il s'agisse de tragédies.

Amitiés,

André G. Bourassa


A la fin du XIXe siècle, on voit figurer le personnage de Pierrot dans des pièces qui ne sont pas comiques et se terminent mal (La plus connue est _Pierrot Assassin_ Pantomime de Jean Richepin (1882) dans laquelle joua Sarah Bernardt---Nadar lui a tiré le portrait en costume de Pierrot). Mais peut-on vraiment parler de "tragique" à propos de telles pièces? Dramatique, voire pathétique, c'est certain, mais pas forcément tragique au sens aristotélicien...
Un autre bon exemple, à peu près à la même époque, c'est bien sûr _i Pagliacci_, l'opéra vériste de Ruggero Leoncavallo (1892) où un comédien dell'arte tue en scène sa femme infidèle (qui joue Colombine). Ici encore, reste à savoir si on peut qualifier l'oeuvre de tragique à strictement parler...

Guy

Dr. Guy Spielmann
Department of French
Georgetown University
3700 "O" St., NW
Washington, DC 20057
U.S.A.
Ph. : [1] (202) 687-5852
Fax : [1] (202) 687-0079
spielmag@georgetown.edu <x-msg://29/spielmag@georgetown.edu>

Projet OPSIS - Centre virtuel de ressources sur les arts du spectacle aux XVIe-XVIIIe siècles
http://opsis.georgetown.edu <http://opsis.georgetown.edu/>


>