référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2011-03/msg00025.html
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=?Windows-1252?Q?Hommage_=E0_?= =?Windows-1252?Q?Andr=E9_G._B?==?Windows-1252?Q?ourassa?= Chantal Poirier



Hommage à un mentor,

 

Je suis, comme plusieurs d’entre vous, bouleversée par la mort d’André G. Bourassa, un pionnier amoureux des autres et du théâtre.  Passionné de l’histoire qui nous rappelait constamment notre devoir de mémoire.  Si nous pouvons aujourd’hui communiquer entre nous, partager des informations et échanger sur ce fil de discussion, c’est à lui que nous le devons.  J’ai eu la chance de connaître André et de travailler avec lui et ce, jusqu’à la fin et je veux ici lui rendre hommage et permettre, peut-être, à celles et ceux qui l’ont moins connu, d’apprécier la grandeur de cet homme.  André était un homme d’exception, rien de moins. Oui, je l’appelais André et le tutoyais… même si cela me prenait des efforts surhumains.  J’avais un immense respect pour lui et tournais souvent mes phrases à la Radio-Canada… le prénom suivi du vouvoiement... jusqu’à ce qu’il me chicane.  Pour lui nous étions des pairs.  Pour moi, il était un modèle.

 

Pour la petite histoire, j’ai eu le privilège de le rencontrer et de commencer à le côtoyer un peu avant le tournant des années 2000 alors qu’il a accepté de diriger mon mémoire de maîtrise.  Nous nous connaissons très peu à l’époque.  À vrai dire et pour être honnête, il ne me connaissait pas du tout.  Moi, je n’avais eu vent que de sa réputation, ma foi fort impressionnante et qui m’intimidait sincèrement.  Au fil des ans, j’ai non seulement pu bénéficier de ses conseils, de sa connaissance encyclopédique, voire chirurgicale du théâtre et de son histoire, mais j’ai rencontré un homme affable pour lequel j’ai développé un immense respect et une profonde amitié.  L’intimidation, il la dissipait par sa générosité.

 

Le hasard de la vie a voulu que nous habitions à quelques rues l’un de l’autre.  Je me rappelle les rencontres prévues avec lui, sur le balcon de son appartement, rencontres au cours desquelles il me donnait ses commentaires sur l’état de mon mémoire.  Mais rencontres surtout remplies de digressions sur la vie, sur l’enseignement et, son sujet de prédilection, sur la petite histoire du théâtre québécois.  Ma foi, il aurait fallu faire ces rencontres avec un magnéto!  Comme je chérissais ces conversations qui, à vrai dire, s’avéraient souvent être des monologues dont je m’abreuvais et que j’entrecoupais de questions ou de commentaires qui le relançaient. Après le dépôt de mon mémoire, ces rencontres s’espacèrent.  Nous n’avions que des échanges virtuels, ou presque.  Quelques années plus tard, la vie, encore elle, nous a offert un prétexte magnifique lorsqu’il a fait parvenir son manuscrit à l’Instant même.  Il ne savait pas encore à ce moment que je dirigeais, depuis peu, la petite collection sur les arts de la scène.  Notre vie professionnelle nous avait réunis.  Nous avions un autre prétexte pour nous rencontrer.  Au café du coin, cette fois.  Nous avons bien planifié quelques rencontres, mais c’est surtout le hasard qui nous réunissait et qui nous permettait de casser la croûte ou de simplement échanger autour d’un café.  C’est d’ailleurs lors de l’une de ces rencontres qu’il m’a confié qu’il croyait que je voulais lui rendre la pareille en acceptant de publier son livre regroupant les textes de Lomer M. Gouin… c’est dire l’humilité de l’homme.  C’est lui qui nous honorait en publiant chez nous.

 

Après la publication, les rencontres, à mon grand plaisir, ont continué de se faire.   Nous échangions sur son travail et sur les aléas de la vie.  Bien sûr, nous y parlions également, je dirais même principalement, de son livre sur l’histoire du théâtre qu’il aurait tant aimé tenir entre ses mains, je le sais, mais la vie en a malheureusement voulu autrement.  Il m’apportait des pages de manuscrits ou me les faisait parvenir par courriel.  Il voulait que je le commente… Ouch!  Je ne vous dis pas le syndrome de l’imposteur qui m’a envahi lorsqu’il me l’a demandé!  Moi, relire M. Bourassa?  Commenter les textes d’André, un peu comme il l’a fait pour moi il y a 10 ans ?  Wow!  Toute une marque de confiance, mais je ne me sentais pas à la hauteur… jusqu’à ce qu’il me rassure.  Comment refuser?  Il semblait si content qu’une de ses anciennes étudiantes puisse faire ce boulot.  Malheureusement, il tenait tellement à compléter cette œuvre qu’il s’en est rendu malade, il faut croire… mais de ça, je ne m’en étais pas aperçu.  Et de ça, il ne me parlera jamais.  Il me confiera sa peur de ne pas se rendre au bout, peur que je tentais de calmer, mais que je croyais non fondée... on avait le temps.  Beaucoup de temps devant nous.  Mais sa crainte, je l’ai comprise le jour où il m’a fait parvenir des documents quelques minutes avant de se rendre à l’hôpital... quelques heures plus tard, il était sur la table d’opération.  Dans ce courriel, il me rassurait.  À moins que ce soit davantage pour se rassurer lui-même : « Je pars dans quelques minutes pour l'Hôpital Notre-Dame: malaise cœur et/ou estomac. Je t'envoie donc les ajouts, au cas où on me garderait un temps, ce qui m’étonnerait. Le passage sur les Treize suivra au retour. »  Je l’ai appelé à quelques reprises à l’hôpital pour avoir des nouvelles.  Mais comme il me parlait beaucoup de boulot, alors que je ne m’intéressais qu’à son état de santé, j’ai peu appelé, histoire de tenter de l’obliger à relaxer… on ne change pas quelqu’un à son âge.  La dernière fois, c’était deux jours avant son décès.  Il avait une bonne voix et était content.  Du moins c’est ce qu’il m’a dit : « Enfin une voix amie! » s’est-il exclamé en m’entendant… avant d’enchaîner sur la soutenance de thèse à venir et sur l’épilogue incomplet… aux autres, il pensait.  Sa santé, c’était un obstacle entre lui et ce qu’il voulait accomplir, pour les autres, pour la mémoire, pour la continuité, pour la postérité.  C’est du moins ce que j’ai compris.  S’il n’y avait pas eu ces problèmes de santé, s’excusait-il.  Et moi, je tentais de le rassurer pour qu’il essaie de penser à lui.  Nous t’attendrons, André.  Nous attendrons ta remise sur pied…

 

De directeur de mémoire, à voisin, il est devenu un ami et un mentor.  Un homme dont on se rappelle, un homme à qui on veut ressembler.  Avec lui, la relation maître-élève comme l’entendaient les humanistes, prend tout son sens pour moi.

 

Comme il m’a enseigné que nous avions un grand devoir de mémoire, je travaillerai à la concrétisation de son dernier projet. J’espère que j’aurai bien retenu ses leçons.

 

 

Chantal Poirier