référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2011-10/msg00003.html
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Re: Théâtre etcancérologie -- L¹art théâtral au service de la médecine. anne Vernet



Title: Re:  Théâtre et cancérologie -- L’art théâtral au service de la médecine.
Cher Serge Ouaknine,

(et dans l’emploi du terme, “cher” n’est pas formule de politesse, tant votre message m’est une joie – pour autant qu’on puisse oser en éprouver sur le sujet qui nous occupe – disons “joie morale”, ou “joie intellectuelle”... bref, une joie qui soulage, simplement...)

Je suis bien évidemment à votre disposition pour tout échange personnel sur ce sujet, mais je pense que ma réponse pourra intéresser tout le monde (et c’est aussi un sujet qui nous intéresse tous – ce qui n’exclut rien, et n’oblige en rien, bien entendu).

Votre témoignage du travail que vous menez avec des médecins est on ne peut plus précieuse: oui, je souscris tout à fait, ici, au “service” que le théâtre peut rendre à ceux qui ont la parole en matière de maladie, c’est-à-dire : les médecins et les malades.
Le théâtre n’a pas à “mettre en jeu” une relation du malade à sa maladie : c’est quelque chose qu’on m’a souvent proposé de faire, et que j’ai toujours refusé, du moins jusqu’ici.
Le théâtre n’a pas la parole en matière de maladie...
Par expérience de l’analyse, je sais à quoi “l’artiste”, dans l’hubris, pardonnez-moi, imbécile, de sa vocation, peut s’exposer.
Et, toujours par expérience, je sais qu’il n’a pas les moyens (l’art n’est pas là pour les lui fournir? C’est une autre question, et c’est celle de l’art) de réagir à un contre-transfert autrement que par la “rupture”, de quelque manière qu’elle se dise et se fasse...

Nous visons dans une société effroyablement traversée de violence et de convoitise. Toute “vérité” à ce propos (et à fortiori toute prétention à “guérir” une telle société), proférée par nous à l’alibi du théâtre mais hors de nos scènes devient une ob/scénité au sens strict.

Toutefois, je voudrais partager ici avec vous, et avec tous ceux et celles à qui elle peut être utile, une réflexion seulement théâtrale:

Brecht, qui fut d’abord médecin (comme Büchner et Tchekhov) écrivit que “le théâtre ne pouvait être et ne serait jamais un vecteur direct de l’émancipation des hommes
...

Je vais même plus loin: non seulement l’art ne “guérit rien”, mais la médecine non plus...
La vie est une maladie mortelle...
La médecine, au meilleur d’elle-même, “sauve des vies”... Mais ça s’arrête là, et c’est déjà pas mal...
L’idée de “guérison” (autrement dit revenir à “l’état de santé d’avant la maladie”) ressort de la pensée magique (miracles et autres merveilles)

Mais là où la médecine et l’art nous apprennent la même chose, c’est à vivre avec la maladie physique comme à comprendre le mal social, nos “maux” et nos mots...
Changer le monde, y assurer la plus belle et longue vie à chacun, n’est affaire ni de jeu (pour le théâtre) ni de profit (pour la médecine)...

Quoi qu’il en soit, la raison d’être première de tout “spectacle”, c’est la mort – chose que Debord n’a pas vu dans sa critique, pour moi assez démagogique, de “la société du spectacle: c’est peut-être cela d’ailleurs que celle-ci tâche, inconsciemment, de dire, à chacun, par son excès même...).

Car la mort ne s’approche jamais par les vivants que comme spectacle: celui de la mort de l’autre. Sinon c’est que le mort, c’est toi.

Oui, il y a là, dans le fondement ontologique du théâtre ce qui nous dit que nous sommes vivants parce que nous voyons la mort.
Les vieux Grecs savaient ce qu’ils faisaient en nommant cet art-là “Théâtre” - le vu voyant, traduction aléatoirement poétique que je propose.

A partir de cela, oui, le théâtre a sans doute à faire et à dire – pour peu qu’il s’assume comme tel, mais c’est là une toute autre question...

“Voir” la mort est précisément ce qui nous signe comme vivants...

D’où mon impossibilité d’aborder la pratique de “théâtre thérapie” avec des malades...

On me propose, en revanche, des ateliers d’écriture... que jusqu’ici j’ai toujours éludés, mais en approfondissant la réflexion, là, peut-être, y a-t-il une vraie “valeur” à soutenir et nourri une parole à donner “à ceux qui viendront après”...

Très sincèrement à vous,
Anne Vernet


Le 02/10/11 09:02, « Serge Ouaknine » <serge_ouaknine@yahoo.fr> a écrit :


Bonjour Anne Vernet
Je souscris totalement à votre critique. Je crois en l'art et non en la thérapie ( dans le sens où vous l'énoncez) .
Depuis cinq ans je travaille avec des cancérologues et, en aucune façon, avec des malades. L'idée est que la personne qu'il faut aider est le médecin ( et par ricochet le malade), si on veut espérer une relation plus "humaine" de la la relation médecin/malade dans ce qu'il est convenu d'appeler "l'annonce" en milieu médical.  Il y a là, dans "l'annonce" une connotation quasi religieuse en Occident. Mais ici l'Annonce n'est pas, celle bienheureuse de la naissance de l'enfant mais la tragédie du cancer ou de sa récidive. Parce que le monde médical est traversé par de plus en plus de détresse et même de réaction de violence, j'ai été approché  par un homme exceptionnel le Professeur Marc Ychou, médecin oncologue et professeur de cancérologie à la Faculté de Médecine de Montpellier. Voilà six ans. Ensemble nous avons conçu un projet pour les médecins cancérologues débutants ( nous avons aussi  donné des Ateliers à des étudiant de 4e et 5 e années)  et aussi des médecins hautement spécialisés, ayant de 10 à 20 ans d'expériences. Je ne fais pas de thérapie mais un travail de conscientisation active, des actes et paroles du médecin, mettant en action une expérience de bientôt une quarantaine années dans le théâtre expérimental et la formation de l'acteur. Je ne rencontre pas les malades ou leur famille, sinon par la narration des médecins que je mets en situation et à qui je m'adresse "comme s'ils étaient des acteurs". Les témoignages sont bouleversants.
Voici ci-dessous un maigre résumé de notre travail. Un livre est en préparation pour édition en 2012.

L’art théâtral au service de la médecine.

Souvent devant un scanner, une IRM, un rapport reçu par email, lettre d’introduction accompagnée d’un CD, le médecin cancérologue reçoit le malade et peut se trouver confronté à 3 types de situations :
1- L’annonce d’un diagnostic de gravité. 2- L’annonce d’une récidive. 3- Le lien aux proches et à la famille.

Le médecin est alors un acteur à plusieurs visages devant confronter des situations auxquelles il n'a pas été préparé. Il construit  ses procédures et routines qui rapidement deviennent sa forteresse. Le moindre mot, le moindre geste ou silence du médecin prend valeur de signe à déchiffrer, une simple interjection peut prendre une connotation dramatique, au regard et à l’écoute de celle ou de celui qui attend un verdict sur sa vie. Les rapports des malades face au médecins et à la médecine sont accablants! Le malade attend un supplément d’être et une écoute personnalisée alors que le médecin est trop souvent sous la pression d’un temps contraint.
C’est à ce temps intime, à l’être même du malade, que l’Atelier <<Les mises en scène du cancérologue>> sensibilise le médecin et l’invite à mieux se préparer à la relation médecin-malade.

Depuis l’aube des temps, théâtre et médecine sont nés du désir de réparer la vie, d’élucider des conduites à suivre, de repousser la peur, la douleur ou le spectre de la mort.
Le cancer renvoie à la mort, à la sensation physique et mentale que désormais le temps est compté. Le diagnostic d’un cancer, ou l’annonce de sa récidive, instaure et éveille chez le malade une relation soudain différente à sa propre vie : déni, mutisme, fragilité, sentiment de culpabilité ou de colère, parfois curiosité compulsive sur Internet.

Le médecin a été formé aux actes diagnostiques et thérapeutiques dans une inflation technologique qui le place à distance d’une relation sensible au malade et à ses proches.Les mises en scène du cancérologue se déroulent au fil de deux weekends intensifs, sur la scène d’un vrai théâtre. Il n’y a pas de public, il ne s’agit pas de voir ni de faire un spectacle et ce ne sont pas davantage un cours de recettes ou de procédures de communication. Les Ateliers n’ont pas pour objectif de juger des performances ou des attitudes.

Les médecins interagissent avec un couple d’acteurs qui se prêteront à différents rôles, sous le regard et la conduite d’un metteur en scène professionnel. Acteurs, médecins et metteur en scène seront tous ensemble sur la scène, parfois en duo, ou en petits groupes.
Ils vivent un état de convivialité, de découverte mais aussi de moments de partage d’expériences, de narration ou de mises à distance réflexive et de scène jouée et improvisée.

L’Atelier, Les mises en scène du cancérologue, a été conçu par Marc Ychou, médecin oncologue et professeur de cancérologie à la Faculté de Médecine de Montpellier, et Serge Ouaknine, metteur en scène et professeur d’université. Leur projet est né au carrefour vital de la médecine et des arts, afin de bonifier la relation du médecin aux malades et aux proches.
Cette action a été accueillie avec enthousiasme par le corps médical, la Ligue contre le Cancer et la Faculté de Médecine de Montpellier. Ils sont assistés pour chaque atelier par la présence constante d’un acteur et d’une actrice professionnels, initiés à l’univers du médecin. L'Atelier de 2012,  est le cinquième. Le groupe des médecins ne dépasse pas 10 personnes, pour un maximum d’attention et de relation qualitative.
Toutes les séances sont échafaudées sur une alternance d’exercices organiques préparatoires et de mises en situation et en jeu.

Pour ne pas appesantir ce sujet sur la liste de Mascarene, démarche somme toute très spécialisée et intimiste, si vous  le souhaitez, je vous propose de poursuivre cette communication de manière privée, en demandant au responsable de la liste de vus transmettre mon email.
Bien cordialement,

Serge Ouaknine





De :
anne Vernet <jipeva@no-log.org>
À : Liste de discussion en francais sur le theatre <mascarene@uqam.ca>
Envoyé le : Lundi 26 Septembre 2011 23h16
Objet : Re: théâtre thérapie

Re: théâtre thérapie  
Bonjour,

Un site propose quelques pistes et quelques références d’ouvrages sur la question:

http://art-en-therapie.fr/recherchesscientifiques.aspx

Pour ma part, je reste extrêmement sceptique sur la valeur en général de “l’art thérapie”, et du “théâtre thérapie” en particulier.
Ma position est même très critique: certes, ce sont là des “débouchés” pour beaucoup d’artistes – débouchés que nombre d’institutions encouragent sous la forme de “missions”... (dans l’esprit que “là, au moins, le théâtre sert à quelque chose”, parole que j’ai entendue).
Cette instrumentalisation, souvent “caritative”, et parfois obligée, vise souvent à pallier, au moindre coû,t les carences générales des encadrements thérapeutiques médicaux et psychologiques appropriés, qui font défaut.

Bien entendu, cette critique ne vise absolument pas les qualités humaines, ni la valeur du travail réalisé par les artistes et les troupes. Et encore moins la solitude et la détresse de malades qui, souvent, ne trouvent qu’au théâtre la chaleur du lien qui adoucit leur souffrance.

Mais il y a là le risque d’apporter caution à la faillite même d’une organisation sociale bien moins soucieuse de l’humanité que de son “coût social” - à partir du moment où les individus ne sont plus “productifs”...

Et, au-delà, de voir le théâtre servir des “méthodes” quasi sectaires, ou para sectaires, de pseudo “thérapeutiques” (et j’en ai vu).

Reste une question: il est étrange qu’aucune troupe n’ait, à ma connaissance, le courage de se saisir, elle, de la critique du procédé...

Je choque ici, peut-être – mais parfois faut-il aussi dire les choses comme on les pense.

Amitiés,

Anne Vernet


Le 26/09/11 19:18, « nath laul » <laulnath@gmail.com> a écrit :

Bonjour à tous,
 
Je suis à la recherche de documentation concernant le théâtre thérapie...en particulier utilisé enn cancerologie. Si quelqu'un a de références à me communiquer je lui serais très reconnaissante.
Bien à vous,
Nathalie