référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2011-10/msg00008.html
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Re: =?windows-1254?B?VGjp4nRyZQ==?= et=?windows-1254?B?Y2FuY+lyb2xvZ2ll?= -- =?windows-1254?B?TLlhcnQ=?==?windows-1254?B?IHRo6eJ0cmFs?= au service de la=?windows-1254?B?belkZWNpbmU=?=. anne Vernet



Title: Re: Théâtre et cancérologie -- L¹art théâtral au service de la médecine.
Bonjour Costas,

Merci pour vos remarques, qui m'appellent à “méditer”.

à propos de l’interaction corps/soma/mental...
Vous parlez avec raison d'interaction entre maladie "corporelle" et maladie "dite mentale".
 
Ce que je développerai, c’est que, d’une part, cette interaction, sur un plan médical, s'identifie de 3 manières:

Si, maintenant, d’autre part, vous entendez entend par “interaction” le fait qu’une maladie physique atteigne le mental, oui: la douleur constante nourrit la dépression (sans parler des effets psychiques d’un pronostic fatal, lesquels effets vont aussi parfois, cependant, en sens inverse de ce qu’on redoute – mais il s’agit là des approches, par le sujet, de sa mort annoncée, et c’est un processus très spécifique).
J’ajouterais que lorsqu’on aborde le “corps” au théâtre, là aussi, il faut distinguer entre corps et soma.

Psyché
Sur la triade que vous posez, corps/âme/esprit: il me semble qu’ici manque... Psyché!
On peut sûrement avancer que la psyché est en quelque sorte le “théâtre intérieur” par lequel nous nous structurant en tant qu’êtres sensibles/pensants, en organisant, voire en créant, les représentations (toutes) et la “dramaturgie” qui les anime - ici on peut alors évoquer le logos à l’œuvre dans l’imaginaire (voir Castoriadis, un “vieux Grec” – legein/teukein etc. - c’est lui qui m’a rendue allergique à Debord...).

Mimesis...
Dès qu’on parle de “représentation”, on touche Mimesis (c’est d’ailleurs l’une des traductions – mimesis comme “représentation”, épouvantable! – donnée dans une énième version française de la Poétique et qui la rend carrément absconse).
Je préfère traduire Mimesis par “figuration”: cela en garde l’aspect participatif que vous soulignez (aussi bien dans le psychique que dans l’art).
La distinction que vous faites ensuite entre spectacle et mimesis, oui, je la comprends, au sens artistotélicien du “En premier lieu vient le spectacle” (Poétique) dans l’opération de la mimesis et je dirais de toute mimesis (qu’elle soit “théâtrale”, au sens strict de l’art, ou non: au nouveau-né s’impose un “spectacle”, qui d’ailleurs l’assaille, et va immédiatement mettre en branle une “mimesis”: création et ordonnancement de représentations, extrêmement rudimentaires, mais qui feront la matrice de l’identification).

Catharsis
Mais lorsque vous parlez de Mimesis, il y a quelque chose qui manque... (ou l’appelez-vous par là?)
On ne peut pas dissocier Mimesis de Catharsis, les deux font couple: pas (de) mimesis sans catharsis, et réciproquement (le temps “du drame” peut être aussi long qu’on voudra, qu’il s’agisse de l’analyse, de l’œuvre théâtrale, de la vie entière d’une personne ou d’une “maladie”...).
Inévitablement, catharsis (ou son “heure”) arrive. Et même lorsqu’on prétend que la catharsis “échoue”, c’est là selon nos codes (et lesquels, vraiment? Mystère et boule de gomme), elle va se faire, se dire, s’exiger autrement: par exemple, dans l’échec d’une thérapie, cela peut s’exprimer par une souffrance somatique, ou par ce qu’on appelle une “décompensation”.

Or, il ne faut pas confondre catharsis et décompensation. Aucun chaman, aucun guérisseur ne “fait du théâtre” lorsqu’il procède. Dire cela, c’est un abus: une obsession purement occidentale, pour ne pas dire “accidentale”, de l’événement qui, alors, a lieu – ou pas. Je regrette, la plupart des “choses” (je vais dire ça: des choses) que j’ai pu observer lors de “thérapies de groupe”, “jeux de rôles” et autres psychodrames (où tout le monde se mêle de psychanalyser le voisin, et je ne parle pas des metteurs en scène qui pratiquent la défloration constante de la liberté de l’autre au nom de celle du monde) c’est de la décompensation, autrement dit ça aggrave le problème, et la dépendance.

Dans ce cas, non seulement il n’y a pas de catharsis, mais la mimesis est, elle-même, détournée : elle se forclôt sur elle, prison archaïque, elle devient son propre but, sa propre fin, autrement dit elle se nie.
La catharsis, au terme de l’analyse, c’est aussi, comme au théâtre, le “dénouement”, la libération: le nœud se défait, et ça se fait dans la douceur – Catharsis est douce, Mimesis, elle, est douleur. On ne “coupe pas” le lien, on n’est pas dans la rupture. On dé/noue.
En termes psychanalytique, mimesis, c’est le transfert. Le transfert, oui, peut être vu comme une sorte “d’acmé” mimétique: et c’est pourquoi il doit être extrêmement protégé – et se dé/roule par le dire, se projette en “logos” rigoureusement privatisé.
Avec la catharsis qui signe la fin de l’analyse, alors, commence la déprivatisation.

Athènes avait ses grandes Dionysies... Lieu effectif alors de la déprivatisation, collective, rituellement répétée... “machine de vision” (j’aime votre formule) autour du “non-vu” (la mort même) que les spectateurs quittaient ensuite, nantis de cette “grammaire invisible qui nous constitue”, (le théâtre même, pour reprendre les mots de Charles Tordjman)...
Question de mort centrale aussi, à l’époque, pour le citoyen et pour la cité, dans cette opération théâtrale à laquelle les hoplites (les jeunes recrues de l’année à l’armée), avaient obligation d’assister... Car avoir peur de l’ennemi (phobos), ou en prendre pitié sont les deux émotions interdites sur un champ de bataille, si l’on veut gagner., n’est-ce pas?...

Société (ou... Logos?)
Le temps de la représentation théâtrale, offre, comme œuvre art, à la société, un “condensé” du processus analytique – ne serait-ce que pour dire au moins qu’il existe, et en déployer toutes les figurations que l’imaginaire peut en créer.
Il offre aussi tous les “raccourcis” possibles au désir de conditionner les gens (même en croyant bien faire)...

Que le théâtre nous fasse du bien, c’est la moindre des choses, et c’est ordinaire.
Et c’est bien là toute sa valeur: qu’il nous fasse du bien et que cela soit ordinaire!
Mais c’est en tant qu’Art que le Théâtre peut être “l’Autre” de la société, et qu’il doit l’être.
Pas en se faisant l’outil de l’ordre, de la “norme” et de la “santé” – un outil défiguré parmi d’autres.

Le piège social de mimesis, c’est le comportementalisme obligé – du dressage de l’enfant en singe savant à tous les rôles dont nous ne pouvons sortir en passant par les thérapies comportementales et autres défouloirs qui enfoulent et ne libèrent personne...

Car le vrai piège, réel, de mimesis (j’entends: d’une mimesis bloquée), il est ici:

“On ne dit encore rien lorsqu'on dit que les individus apprennent ou assument des “rôles” sociaux, sont conditionnés à les jouer: comment y aurait-il rôles si l'ensemble des rôles ne forment pas une pièce? Quelle pièce, qui l'a écrite? Il est possible que des gens se drapent dans des tuniques romaines pour jouer la révolution bourgeoise; mais comment se fait-il que ce ne soit jamais Zerline qui donne la réplique à Agamemnon, que Brutus n'ait jamais Monsieur Perrichon pour ami et confident?”
(Cornelius Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil 1975, p. 529).

En cela chacun sait, et bien intimement, la radicale illégitimité – sociale, politique et psychique – du statut “théâtral” qui le porte.
Et là, avant que Catharsis ne dénoue ces pièges dans lesquels nous sommes englués...

Amitiés,
Et amour pour la Grèce,
Berceau (pour l’occident) du théâtre, de la philosophie et de la démocratie... et que certains voudraient bien voir liquidés, avec elle...

Anne

 


Le 04/10/11 14:21, « Costas Ferris » <ferris@otenet.gr> a écrit :

> Mon cher Serge,
>
> Flatté par la reférence de Mme Anne Vernet aux "vieux Grecs", j' aimerais
> préciser d' abord que ??????? (Theatron = Theatre) est surtout l' Espace, ou
> le Lieu, ou encore la "Machine" de vision, ce qui n' exclut pas (bien au
> contraire) la "vision" du non-vu, dont la Mort meme.
> Je souscris donc a la critique faite a Guy Debord, dont les ecrits (tu sais)
> j' aime bien, malgre (ou meme... grace a) leur forme démagogique.
>
> Ensuite, je voudrais vous congratuler pour l' extraordinaire projet en cours.
>
> Sur le plan théorique, cependant, j' essaierai de noter certaines questions
> sur la problématique "theatre therapeutique" ou pas...
>
> 1. Déja, l' interaction (possible) entre la maladie corporelle et la maladie
> (dite) mentale, pose le sujet (metaphysique?) de l' interaction corps-ame, ou
> corps-esprit, ou meme corps-ame-esprit.
> 2. Il faut bien différencier le sens du "spectacle" au sens de la "mimesis"
> (encore un mot grec intraduisible, qu'on peut librement limiter aux mots
> "imitation" ou "simulation").
> 3. Il est evident que le terme "spectacle" concerne en meme temps la "vision
> -perception" et la "vision intérieure" (celle p.e. du "voyant), tandis que la
> "mimesis" se refere absolument a la participation a l' évenement.
> 4. Le "vu" (spectacle) est censuré par la "mémoire" (toute sorte de mémoire),
> et crée ce que Brgson appele le mot-image.
> 5. Ce qui nous amene a l' origine de l' "intelligence" humaine, le "logos",
> qu' on traduit souvent (en limitant toujours son sens) par ratio, mot, verbe,
> speech, logos en tant que valeur mathematique, etc. etc.
> 6. Essentiellement, Logos est la mere de toutes les langues et touts les arts,
> ce qui differencie l' homme de touts les etres vivants, le fondement meme de
> la civilization.
> 7. Selon le grand dictionaire de la langue greque ancienne connu comme
> Liddel-Scott, le mot "logos" est analysé comme suit:
> (a) Le logos articulé, qui sert a la communication des hommes.
> (b) Le logos "intermediaire" (endhiathetos) et non articulé de la pensée, qui
> precede le logos exprimé.
> (c) Le sens du mot logos, comprend ces deux aspects simultanément.
> 8. Ce qui nous amene directement a la poésie, surtout des Symbolistes, a l'
> art plus ou moins abstrait, a la rhétorique qui s' adresse non seulement a la
> pensee "logique" de l' auditeur, mais aussi a ses sentiments.
> 9. Je pense qu' une... "meditation" sur ces remarques, pourrait faire du bien.
>
> Costas
>
> P.S. Je n' ai plus ton adresse Email. La mienne est toujours la meme.
>