référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2011-10/msg00025.html
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Émotion et action ( épuré ) Serge Ouaknine



Un bug vous aura fait parvenir mon texte avec différentes tailles ( 18 1t 12 !) et des coquilles. Veuillez m'en excuser. Le voici rendu "lisible.

Pour répondre entre-temps  à la remarque d'Anne Vernet, je cite de mémoire, feu Denis Bablet, qui me dit, de vive voix, que certes dans la phase de son élan Meyerhold s'est opposé a Stanislavski, mais que ce dernier se rangea avec solidarité envers son ancien élève, comprenant  sa révolution "constructiviste révolutionnaire". De fait, Meyerhold était devenu un génie "dangereux", pour Staline, qui voulait assoir son pouvoir et son contrôle et ne pas voir bouger  les esprits. Son "Révizor"  n'a jamais été pardonné bien qu'il exprima  que c'était une "comédie" et qu'une telle chose ne pouvait pas se produire dans un état... socialiste... aH AH h que l'histoire est bien cynique. S. O . 

Cher Alexandre Buysse,
Votre message à Yannick est pour moi un grand soulagement. Vous ramenez le sens de l'action  à de justes proportions et limites. Et vous ouvrez la porte de multiples dimensions:
La question des émotions, du corps, de l'action, des affects du sens donné et du sens perçu, des sciences cognitives et de la sémio des discours scéniques, du réalisme pluriel des apparences plausibles  aux aléas non moins pluriels du métalangage scénique et de ses ruptures avec la mimétique, du réel linéaire face à la fiction fragmentée etc. etc. c'est récurrent  et chargé (en Occident du moins) toujours des mêmes postulats et des amalgames quant à savoir qu'est-ce que jouer veut dire, comment construire la vérité du jeu, une vérité est-elle encore possible, il y a-t-il danger à s'identifier (mais oui mais certains pratiquent la douche froide psychiatrique pour apprendre à se distancier).
Stanislavski serait contre Meyerhold. La supposée émotion du personnage stanislavskien (confondue à celle de l'acteur) s'oppose à des actions génératrices d'émotions (chez l'acteur). Mais c'est du délire ! Et il dure depuis 1 siècle. Et on ne sait plus si on parle de l'émotion de l'acteur ou du public... comme si l'une engendrait l'autre. Brecht, le marxiste positiviste de la distance est opposé à Artaud, le spiritualiste extatique de la démesure anti -rationnelle (un autre délire universitaire). Grotowski le catho polonais de la transe corporelle (pour une élite)  vient contrarier le théâtre de masse progressiste populaire didactique de gauche (un autre délire). Et plus récemment le triomphe des écrans et de la virtualité viendrait placer au rang d'icône fabulatrice désincarnée ce qui hier était un acteur enchanté de présence organique (le fantasme de la non-représentation). Et l
ast but not least le théâtre de texte d'auteur (tous genres confondus) est mis en abîme par la performance d'acteur-metteurs en scène vêtus de multimédia (la faillite du corps réel)

À entendre les théoriciens du théâtre, il y aurait de fieffés artistes rétrogrades attardés dans des discours du naturalisme émotionnel ou, à l'opposé, de futés avant-gardistes formalistes des discours à technologie et médiatisation variables...
Dans ce chaos de confusions de concepts, de pratiques, d'idéologies et de soumissions aux sciences dites exactes, permettez-moi de clarifier un seul aspect et qui concerne : action et émotion.
Meyerhold aurait dit " Est-ce que je cours parce que j'ai peur ou est-ce que j'ai peur parce que je cours"  Les saint-homme liquidé par Staline, s'exprimait  là par ironie, comme tout bon professeur peut en faire en classe ou un metteur en scène en cours de travail pour stimuler la création. Meyerhold se sépara de son maitre Stanislavski  dont il exalta une partie  exceptionnelle de la pratique des "actions physiques". Il cherchait  une sorte de dynamique scénique plus appropriée à son temps révolutionnaire, où la foule était exaltée (comment donner une vérité scénique à l'image des foules), il contournait ainsi les miasmes des caractères tchékhoviens plus ancrés dans la bourgeoisie urbaine et l'aristocratie de campagne. On le sait, le vieux maitre et son disciple, se sont réconciliés, dans une profonde estime mutuelle, car l'un et l'autre avaient raison.
 Mais qui a répandu cette folie selon laquelle Stanislavski aurait trouvé la méthode des " émotions du jeu " de  l'acteur au service d'un vérisme du personnage ? Un autre délire. Meyerhold cherchait une façon d'exposer des actions individuelles à des actions collectives -- une sorte de chorégraphie parlée -- la dite biomécanique. Ni le premier ni le second ne se sont préoccupés de l'émotion de l'acteur... mais bien de celle du public !  Les préjugés sont tenaces et ne cessent de se colporter! Les Russes comme les slaves, les chinois, les japonais, les indiens et africains croient en l'existence de l'âme et l'âme prends ses racines dans le corps, donc quand Stanislavski  développe la pratique des ""actions physiques"" c'est pour donner un corpus ou un gestus qui se tienne,  dans la construction charnelle du personnage. Le corps construit est le véhicule des ""sensations rythmées"" de l'acteur et pas de ses émotions.... Meyerhold a extrapolé sa biomécanique des racines physiques de son maitre et pour de strictes nécessités scéniques.  Mais au grand JAMAIS ils n'ont développé de psychologisme ou une méthode des émotions (ultime délire). Ce sont des metteurs en scène et pédagogues amateurs qui ont  confondu l'émotion recherchée pour le spectateur à celle "supposée" de l'acteur. Grotowski qui a profondément traversé cette problématique est limpide. La recherche de l'émotion de l'acteur fut-elle associée à une quelconque action n'engendre que mensonges et clichés. Ce que l'acteur vit en jouant N'EST PAS UNE ÉMOTION dans un corps (et qui serait  lisible par le public par effet de miroir).... Ils n'ont jamais dit ou fait cela. Ils ont cherché les armatures d'un corps construit pour le passage de l'âme via le flux incantatoire du texte (en insistant sur son rythme). De même que Grotowski n'a JAMAIS fait de théâtre corporel, comme ses maitres avoués : Stanislavski, pour le flux psychique organiquement construit sur l'armature d'un texte, et Meyerhold, pour la construction scénographique du rapport spatial acteur/spectateur et la construction orchestrale d'un concerto de tensions de jeu, conflit de l'individu face au groupe.

Donc SVP cessons de chercher des "émotions" (de l'acteur) antérieures ou postérieures à l'action. Alors la question demeure : Qu'est-ce qui donne crédibilité à l'acteur s'il ne doit pas chercher les  "émotions" du personnage ?
Il reste ce que vous touchez avec pertinence, Alexandre :  "les sensations" du corps, une mixture plurielle d'ancrages, sensations attachées à un ou plusieurs souvenirs fugitifs, réels ou imaginaires et qui émergent au pli d'une situation improvisée, d'un texte, d'un thème de jeu .... L'action n'est RIEN sans la sensation qui la nourrit et la porte. La sensation n'est pas une émotion. Mais un vecteur intime, un ""ancrage"" comme disent les acteurs dans leur jargon, pour justifier l'action. L'acteur peut porter une sensation de rage face à un partenaire passif voire soumis, et provoquer chez le spectateur tristesse ou révolte.  En aucune façon il ne s'agit d'une émotion de l'acteur dans une action. Les sensations articulées des actants génèrent une impression de crédibilité, en retour, dans la perception du public. L'émotion scénique est le fruit d'une construction. L'acteur ne pleure pas pour faire pleurer. Il n'est pas triste. C'est la situation qui est triste pas l'acteur ! Les "larmes tristes" de l'acteur (amateur) ou la colère simulée, bien au contraire, génèrent un effet de distance. Il y a confusion entre l'acte vécu et sa perception.
Sir Lawrence Olivier - qui incarna et "devint longtemps pour les Anglais, la figure emblématique d'Hamlet, au cours d'un colloque ou chacun vint expliquer ses "émotions", répliqua avec flegme:  "Why don't you just pretend !".  Pourquoi ne vous contentez-vous pas de faire "semblant". Il avait parfaitement compris et incarné (dans sa sublime immobilité et son vide iconique) que la vérité scénique est un effet et non un état d'âme...
L'émotion seule est une maladie. L'action seule est un formalisme. Ce que l'acteur peut vivre n'a pas son symétrique chez le spectateur. Et donc l'émotion du spectateur est le fruit d'un effet de distance et non d'identification. Une stimulation qui, en retour, éveille une association intime chez le spectateur. Alors pitié, qu'on en finisse avec ce vertige abscons et stérile de la vérité des émotions de l'acteur.  Deux chapitres de la Construction du Personnage  de Stanislavski sont consacrés au rythme et aucun aux émotions. Demandez-vous pourquoi ?
 
Bien cordialement,
Serge Ouaknine