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Re: Rêverie... [Critique d'un dispositifexpérimental... ( temoignage )] anne Vernet



Title: Re: Rêverie... [Critique d'un dispositif expérimental... ( temoignage )]
Cher Roger-Daniel, Cher Alexandre,
Et bien à tous:

Merci de vos réponses, qui m'offrent l'occasion de revenir sur l'opposition que j'ai posée, dans mon dernier message (“Fin et suite”), entre Théâtre et Science, et de la nuancer. J'y écrivais:

"L’observateur modifiant l’observé, à son insu même la science, toujours identitaire parce qu’elle s’ignore elle-même comme Autre (au contraire du théâtre, entre parenthèses)  produira toujours, fût-ce dans une infime part qui lui échappera, une altérité – aussitôt et désormais hors de sa portée.
C’est d’ailleurs comme cela que la science avance: dévorant l’altérité pour la réduire au même.
Le théâtre, au contraire, meurt dans le même, et le sursaut de sa survie tient toujours à l’altérité recréée."

Cette opposition, bien sûr et heureusement, ne restitue pas la réalité. Mais elle est instituée, impose deux modes de construction antagonistes, pèse sur la création artistique comme sur l'élucidation rationnelle du monde et tend aujourd’hui – retour de balancier logique après le brouillage catastrophique de l’altérité “identitaire” réduite au différentiel postmoderne (cf Deleuze: Différence et répétition) - à s’annuler dans le culte du même, le plus petit dénominateur commun qui peut ouvrir l’abîme le plus terrifiant qui soit sous nos pieds.

Or, nous savons que la science n'est jamais aussi vraie, belle et bonne - humaine - que lorsqu'elle se sait art.
Il en est ainsi, et doit en être ainsi, de la médecine, des sciences de la santé et plus généralement de tout ce qui concerne les SHS, dites avec à propos sciences “molles” – car là où pointe l’altérité s’amollit bien le roc des certitudes...
Mais les plus grands physiciens sont pris d'une émotion poétique et les meilleurs (je pense à Hawkins, mais il est loin d’être le seul) savent donner à voir la poésie profonde des sciences les plus “dures” - et le roc fait des étincelles...

Nous vivons dans une société sans arrière-plan.
Perte de la perspective: im/médiat, le signifiant utilitaire ne s’ouvre que sur le gouffre.
Obsession répétitive du même, pour le masquer.
Théâtre.
Les “sciences” du langage même ont cédé au binôme 0/1.
Agamben et Wittgenstein: les deux seuls à avoir réellement indiqué l’arrière-plan, la perspective vivable - vitale.
La mort. L’altérité. Le langage.
Poésie.

A-t-on besoin, en sus de toutes nos entraves, d’être noués en faisceau (sic) par la loi du “noeurone”?
Quelle nécessité parle?
La technique et surtout la technologie – c’est elle qui se prétend “science” - n’exsudent pas de dimension poétique.
Pour acquérir cela, ce n’est pas Matrix qu’il lui faut, mais cultiver, dans sa beauté artisanale (= praticable par chacun) d’outil, l’humanité du monde.
Je possède une petite collection d’outils qui éveillent tout un théâtre – un théâtre autre, parce qu’hélas aussi muséal aujourd’hui: des emporte-pièce en bronze, étain, acier, sorte de petits gaufriers en forme de feuilles et de de fleurs. Usinés par des forgerons (gros mecs bien balèzes) pour les doigts fins des jolies modistes et couturières qui, avec ces outils, de la cire, de la soie et quelques couleurs, composaient feuille à feuille et pétale à pétale les bouquets “artificiels” (mais jamais deux fois le même) ornant les robes, les chapeaux, chemins de table et rites de la vie... Quel scanner nous dira jamais ici comment ont singulièrement scintillé les neurones des forgerons pour les couturières? Evidemment, que l’on scintille. Tous. Tout le temps.
Capturer les chemins de la lumière?
L’ombre va plus vite.
[ Ça aussi, le neutrino farceur, c’est une grande première: comme si c’était neuf!]
Et le passé / que nous sommes / annulera / le neurone...

De même, le théâtre n’est jamais aussi digne que lorsqu’il donne à apprendre, et à savoir.
Mais il ne peut se contenter de créer de l'altérité pour elle-même, ersatz d'altérité gratuite et creuse dans l'hubris du “n'importe quoi d'autre” et l'illusion du “pourquoi pas?”.
Même si l’altérité constitue l’un de ses “invariants” - peut-être le plus fondamental.
Des invariants du théâtre, on peut en trouver d’autres – sans pour autant réduire le théâtre, encore, à quelque théorie ou idéologie exogènes.
Mais il lui faut accrocher, achopper à l’identitaire aussi. D’où les théories... et les confluences des œuvres avec les courants de pensée de l’époque.
Les œuvres qui accèdent à une postérité (question que posait l’appel d’Erin Hurley) ne seraient-elles pas celles qui portent le plus haut l'altérité?
Altérité qui dévoile une puissance d’identité toujours contingente, et autre que celle de la théorie contemporaine, extérieure, à l’œuvre?
Ces deux faces du Janus théâtral, à la distinction jamais abolie, sont-elles ce qui signe la qualité d’exception?
Un peu comme si le temps de l’œuvre abolissait sa contemporanéité “forcée” avec telle ou telle théorie pour en dévoiler l’aspect circonstanciel.
Tandis que l’œuvre, alors, s’enrichit de la mort même des circonstances qui ont accompagné (et parfois contraint) son élaboration.

Au théâtre encore plus qu’ailleurs, la transmission et la filiation échouent si elles se piègent dans la reproduction du même.
Il faut y échapper, obligation vitale du théâtre – cela pose aussi la question des “maîtres” et éclaire leur fréquente tendance au culte de l’énigmatique (à l’absolu opposé des maîtres en domaines scientifiques – voire des maîtres à penser tout court).
Pour ma part, je n’ai jamais trop su comment concilier, dans l’exercice universitaire par exemple, l’altérité appelée au théâtre et l’objectivité du “même” qu’une démarche scientifique (au-delà du phénoménologique et de l’inventaire) appliquée au théâtre requiert – ni jusqu’où jusqu’où peut-on en jouer...
Quant à “choisir son camp”... Non, je ne veux pas choisir ma mutilation.
Ce sont là des questions à partager.

Je préfère réexpérimenter sans cesse le rébus de scène de la Vie de Galilée (Andréa, la pomme, l'écharde, le poêle, la table pour dire tout ensemble la science du cosmos, la liberté de l'homme et la Table d'Emeraude – ce qui est en haut est comme ce qui est en bas) : lorsqu'on refait jouer la scène à des enfants (à de “petits débrouillards”), à chaque fois, les minois s'illuminent, les yeux pétillent: ils savent, ils éprouvent alors qu'ils sont, comme dit Hawkins, de l’Univers. Il acquièrent une dignité autre.
Autre, c’est-à-dire séparée (puisqu’il sont la conscience qui sait), mais pas rompue, abstraite ou isolée.
La séparation crée l’ensemble.
Altérité et identité s’épousent – sans se dévorer.

Il reste que nous ne pouvons pas nous laisser, purement et simplement, administrer...
Vous lire me donne rétrospectivement le sentiment d’un grain de travail bien fait,
Et confirme que les gens de théâtre sont faits d’un très beau bois – dont on ne fait pas facilement des flûtes...

Amitiés,

Anne



Le 23/10/11 18:30, « benskyr@georgetown.edu » <benskyr@georgetown.edu> a écrit :

> Chere Anne :
>
> Je trouve bouleversant de sincerite a la fois ethique et ontique ce que vous
> venez d'ecrire ici et je tenais a vous le dire face a tous ...
>
> Quelle joie profonde de rencontrer une pensee qui se sait demesuree, qui
> assume sa demesure de facon tectonique et qui la veut comme sauvegarde d'une
> mesure vitale d'alterite occultee par ceux qui se reclament d'une fausse
> clarte theoretique qui favorise la disjonction morcelante. Depuis le fond de
> la premiere loge collegiale, je dis BRAVA !!
>
> Mais, qu'on ne s'y meprenne point :  Je ne dis pas cela pour crier haro sur le
> baudet devant tout avis autre exprime dans ce debat multiple auquel nous
> participons grace a ce chat de bon aloi et de haut niveau. Nenni :) Je le dis
> plutot parce que je crois, tout comme vous, a deux choses que je voudrais
> inviolables :  1) le respect de l'integrite d'une oeuvre -- en l'occurrence
> celle de Gaude, d'autant plus que mon ami Giovanni Vitello en donne
> actuellement une representation etonnante a vous couper le souffle -- et 2)
> l'intuition profonde qui fait que le caractere puissanciel, comme le dirait
> Maldiney,de ce que nous nommons IDENTITE passe inexorablement par l'accueil de
> l'ALTERITE, c'est-s-dire par la metaphoricite creatrice de la capture de
> l'humain.
>
> Pensees Vives
>
> Roger-Daniel
>
>
>
>                                             " Every wall is a door. "
>
>                                               RALPH WALDO EMERSON  
>     
>
> " Every morning, you have to break through the dead rubble afresh to reach the
> living warm seed ".
>
>                                               LUDWIG WITTGENSTEIN
>
>                 
>
>
> ---- Original message ----
>> Date: Thu, 20 Oct 2011 16:06:56 +0200
>> From: owner-mascarene@uqam.ca (on behalf of anne Vernet <jipeva@no-log.org>)
>> Subject: Re: Critique d'un dispositif expérimental...  
>> To: Liste de discussion en francais sur le theatre <mascarene@uqam.ca>
>>
>>   Bonjour Alexandre,
>>
>>   Oui, j'ai passe la mesure, je le sais, je l'assume.
>>
>>   Vient le moment ou dans un monde `a tel point ecrase
>>   de chiffres de l'insignifiance comme seul ethos,
>>   comme unique logos, toute mesure, effectivement, se
>>   perd. Et la tolerance echoue `a tolerer
>>   l'intolerable.
>>
>>   Je me suis permis un jugement - et en cela, j'ai
>>   appele le votre, c'est une bonne chose, je vous en
>>   remercie.
>>   Car s'il est bien, depuis l'avenement servile de la
>>   dictature postmoderne de l'humilite, quelque chose
>>   qui est interdit au theatre, interdit entre gens de
>>   theatre, interdit sur nous-memes, c'est le jugement,
>>   l'expression de la faculte de juger.
>>
>>   Plus rien ne fait sens - soyons humbles - : et tout
>>   delire devient sense. Toute banalite.
>>
>>   Je ne peux plus.
>>   Cela fait vingt ans que j'assiste, comme la plupart
>>   impuissante, au depecement du theatre, `a la
>>   liquidation des filiations de la creation et ainsi,
>>   des conditions de son devenir. Vilar ecrivait en
>>   1960: "Les civilisations dont le theatre devient un
>>   commerce ne sont pas loin de mourir".
>>
>>   L'intolerable, dans l'exemple qui nous occupe, c'est
>>   cela: qu'Onysos le furieux, l'oeuvre de Laurent
>>   Gaude (qui eut merite vraiment une autre publicite,
>>   je veux dire par l`a une autre representation) soit
>>   demembree, morcelee, remontee en un clip pose comme
>>   simple un stimulus au meme titre que l'est un
>>   electrochoc administre `a une souris de laboratoire.
>>
>>   Ou est notre theatre, l`a-dedans? Comment en est-on
>>   arrives l`a? Comment oser encore parler d'art, de
>>   spectateur, de science, d'un quelconque savoir?
>>
>>   Et tout, tout ce qui est "Kulturarbeit" - qui fait
>>   que l'humanite n'est pas un organisme-colonie de
>>   cloportes - tout cela, aujourd'hui, fait l'objet de
>>   la devoration de l'interet, qu'il soit convoitise
>>   materielle ou hubris d'une pseudo objectivite
>>   maitrisee. Dans l'organisation sociale actuelle dans
>>   laquelle nous sommes pieges, l'humanite n'a plus
>>   d'autre espace `a "conquerir" qu'elle-meme,
>>   elle-meme `a devorer - et elle commence par se
>>   repaitre de ce qui la signe.
>>   C'est une humanite sans "Autre", et incapable d'etre
>>   Autre `a elle-meme. Ce qui seul peut la sauver.
>>
>>   L'alterite est ce qui meurt dans la devoration
>>   laborantine. Le laboratoire est precisement
>>   constitue pour abolir l'alterite.
>>   Or, c'est cela que le theatre porte: que l'alterite
>>   est precisement ce qui signe notre identite commune.
>>   Pourquoi ai-je passe la mesure? Pour appeler de
>>   l'alterite. Merci de l'avoir apportee.
>>
>>   Sincerement desolee d'avoir outrepasse la mesure de
>>   la convivialite - mais cette mesure-l`a  n'est pas
>>   qu'un code ou un reflexe neuronal integre. Elle
>>   tient aussi `a ce qui la signe (signait?): la
>>   dignite de "ceux qui viendront apres", disait
>>   Brecht. Non, je ne tolere pas que le "No futur" de
>>   quelques papes postmodernes de l'auto-engendrement
>>   impose sa "culture" de l'immediatete forclose aux
>>   enfants des autres.
>>
>>   Mais je vous le concede, ma colere est au fond sans
>>   objet. Parce que les petits laboratoires ne
>>   l'insignifiance ne vont pas faire long feu alors que
>>   l'Europe et l'Occident vont sans doute plonger dans
>>   une catastrophe dont on n'imagine pas l'abomination
>>   qu'elle sera. Et dans la terreur qui va s'en suivre,
>>   les regions du monde qui jusqu'ici saignaient le
>>   plus seront alors les seules oasis de paix.
>>
>>   "L'homme est l'indestructible qui peut etre
>>   detruit", ecrivait Blanchot dans
>>   L'Experience-limite... L'hubris de se penser
>>   indestructible est toujours le premier coup que l'on
>>   porte `a soi-meme.
>>
>>   Oui: le theatre peut etre detruit.
>>
>>   Cordialement,
>>
>>   Anne Vernet
>>