référence : http://listes.cru.fr/arc/mascarene/2011-12/msg00005.html
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Suite: émotion, imitation, empathie anne Vernet



Title: Suite: émotion, imitation, empathie
Bonjour,

Je reviens (un peu plus calmement - encore une fois mes excuses pour le malentendu de référence) sur l'article de J. Decety transmis par Y. Legault.

Là encore, comme lors des comptes-rendus "neuroscientifiques" précédents, la pétition de principe qui fonde l’expérience est invalide.
En effet, que signifie, d’un point de vue scientifique rigoureux, "se mettre à la place d’autrui”?
Et qu’implique cet ordre donné à exécuter?

Il ne s’agit pas d’un geste, dont l’objectivité de l’extériorité (au sens neuromusculaire par exemple) est avérée. Il s’agit d’un état imaginaire et d’un affect, qu’il est commandé au cobaye d’éprouver – à l’image de ce qu’un mauvais metteur en scène exigerait d’un tout aussi mauvais acteur – autrement dit d’un affect sur commande à éprouver, donc, pour soi, d’une part, redoublé d’autre part de l’acte d’obéissance à un expérimentateur dont nulle part il n’est considéré s’il se pose comme altérité et autorité (et qui, évidemment, est présupposé, lui, totalement dénué de toute influence sur l’activité cérébrale du cobaye observé).

Encore une fois, ce type de présupposé pseudo scientifique est proprement délirant, et interdit toute validité à la pompeuse conclusion d’une “vérité” expérimentale qui vérifierait le “réel” à l’œuvre (je rappelle en passant que confondre vérité et réalité est le propre d’un aveuglement dogmatique).

En outre, une cascade de stupidités est énoncée, dont je n’en citerai que quatre pour l’exemple:
1. le psychothérapeute censé se mettre “à la place” de son (ses) patient(s): certainement pas!
Au contraire, toute psychothérapie correctement conduite doit par-dessus tout éviter ce genre de transfert;
2. en appeler à la mère du cobaye pour prouver “l’empathie pour autrui” relève de l’escroquerie – car s’il est un être qui ne nous est pas “autre” dans notre genèse – même si le cordon ombilical, physique et symbolique, a été dûment coupé -, c’est bien celui de la mère;
3. affirmer
que les “deux capacités (fonctions exécutives et attribution d’états mentaux à autrui) se développent en parallèle chez l’enfant” est un verbiage qui ne veut rien dire: que signifie, du point de vue scientifique du développement psychique, ce “parallèle”? Rien. D’où est ici tirée la soi-disant observation? On ne sait pas. En revanche, ce qu’on sait, c’est que l’intégration de l’altérité se construit chez l’enfant par des phases successives de “crises” (il faut entendre ici le terme dans son meilleur sens), dont la première est, bien avant celle que Lacan nomme “le stade du miroir” (au cours de la seconde année de vie, l’enfant se “voit” dans le miroir comme autre et engage tout un long processus pour se reconnaître dans l’image, et comme image de l’autre qu’il est) celle de l’émergence du “moi” dans la psyché: “le Moi est l’un des premiers étrangers qui se présentent à la psyché” (Castoriadis, philosophe, mathématicien et économiste, également psychanalyste, c’est moi ici qui souligne);
4. quant au déni des maladies (déni d’une paralysie chez un hémiplégique!!), ce qui est observé, c’est, chez le schizophrène, le déni de sa maladie parce que justement c’est là l’un des sympyômes de la schizophrénie – alors, peut-être y a-t-il des malades hémiplégiques dont les lésions cérébrales entraînent également un trouble schizoïde, mais faudrait-il ici, encore, être rigoureux dans l’explicitation: autrement dit de pas faire systématiquement l’impasse sur les acquis de la psychologie et de la psychanalyse. Mais, comme ce sont ces acquis mêmes qu’on veut ici liquider par la “preuve”, évidemment, on évitera d’y référer – même si l’on se sert sans vergogne des clichés psychologiques les plus idiots pour “principes” d’expérimentation.

Encore une fois, la démonstration s’appuie sur des “vérités” basiques issues d’une littérature de gare, psycho de bazar vulgarisée qui ne rime à rien de tant soit peu “scientifique”;
Encore une fois, le point de départ est une stimulation de l’imaginaire par une manipulation de l’affect, qui veut nier par la preuve toute efficience à l’imaginaire – dans sa capacité d’autonomie - ou du moins le réduire au neurobiologique;
Et, encore une fois, les présupposés de l’expérience étant faussés sinon faux, les conclusions tirées des résultats ne peuvent qu’être aberrantes.

Il est clair que le regard porté ici sur l’humain ne le cède en rien à ceux d’un Gobineau, d’un Chamberlain et de leurs émules en réification.
Bien sûr, on ne parlera pas ici de “races inférieures”... mais la réduction des comportements humains à des équations neuronales contrôlées signe tout simplement la déshumanisation globale de tous et de chacun, et surtout la négation de ce qui fonde les libertés: la capacité d’imaginer le non-connu, le non-advenu, pour le faire advenir, au-delà du cliquetis clignotant du neurone automate, dans l’imaginaire collectif, autrement dit les ressorts mêmes de la créativité.

Rien de tout ce fatras débilitant n’éclaire l’art, et n’est en jeu dans le travail d’acteur – en aucun cas l’acteur ne “se met à la place de l’autre”, ou alors il faut qu’il aille se faire soigner. Jusqu’ici, je n’ai jamais rencontré Hamlet. Je ne sais pas quelle tronche il a. Tout ce que je connais, c’est un texte. Et c’est tout ce que je peux jouer, avec les autres. Et je ne me “mets” pas “à la place” de mes partenaires, ni ne me “prends” pour eux.
Sinon, j’aurais deux ans d’âge mental.

Amitiés,

Anne