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Science et Francophonie

Janvier 2008 No 001

Para”t en fŽvrier 2008 INSN.0825.9879

LISULF, Ligue internationale des scientifiques pour lÕusage de la langue franaise.

1200, rue Latour Saint-Laurent (QuŽbec ) H4L 4S4  c3410@er.uqam.ca

Science et Francophonie para”t sur internet.

Copie autorisŽe avec mention de l'origine

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Contenu du No 001, janvier 2008

*ƒditorial. Sur Pierre-Victor Auger et ses grandes gerbes cosmiques, sur Fidel Castro et sa politique scientifique, par Pierre Demers

*Entretien avecPierre Auger, par J-F Picard, E. Pradoura, le 23 avril 1986

*RŽflexions de Fidel Castro : le vol des cerveaux. (Extraits)

*Le rendez-vous ppf du 23 mars 2008

*NB. Notre auteur Fidel Castro annonce aujourd'hui mme sa retraite. 19 fŽvrier 2008.

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ƒditorial

Sur Pierre-Victor Auger et ses grandes gerbes cosmiques, sur Fidel Castro et sa politique scientifique

Pierre Demers

1. Sur Pierre-Victor Auger et ses grandes gerbes cosmiques

Pierre Auger fut d'abord mon professeur ˆ l'ƒcole normale supŽrieure rue d'Ulm ˆ Paris en 1938-40. Plus tard, ˆ MontrŽal mme, il fut le directeur du DŽpartement de physique du laboratoire atomique o je me trouvais, de 1943 ˆ1944. Il participa ˆ la fondation de notre ligue en 1979 et celle-ci le nomma membre d'honneur en 1985. Je le rencontrai plusieurs fois dans son logement du XIVe arrondissement ˆ Paris.

 

Ë partir de 1947, je fis des observations par ionographie sur les primaires lourds du rayonnement cosmique, sans comprendre qu'ils ont une relation avec les grandes gerbes cosmiques que mon professeur Žtait en train de dŽcouvrir ˆ l'Žpoque de notre 1re rencontre en 1938. Il m'aura fallu 60 ans pour que je comprenne cette relation, dont il ne me fit jamais mention. C'est seulement en 2007 que cette relation m'est apparue.

 

Le rayonnement cosmique nous vient de sources extraterrestres, pour une petite partie du soleil et surtout de notre galaxie et de l'espace extragalactique. Il comprend des atomes ionisŽs d'hydrogne, d'hŽlium et de plusieurs autres ŽlŽments du tableau connu, entre autres du fer. Il coomprend des Žlectrons et aussi, ce qui est connu depuis peu, des rayons gamma.

 

Ces rayons gamma, Žtant des photons, se propagent en ligne droite dans le vide, aussi bien que les photons lumineux qui nous font apercevoir les Žtoiles. Ils sont insensibles aux champs magnŽtiques entourant la terre. En revanche, on croit que, aux Žnergies extrmes telles que 10 puissance 20 ev, leur interaction avec les photons pourtant rares, au cours de leur trajet depuis les sources les plus distantes jusqu'ˆ nous, dans le cosmos, les absorberait compltement.

GerbesAugerA.gif, GerbesAugerB.gifDegrange, DEGRANGE230106.pdf http://www.in2p3.fr/.../astro_gamma.pdf

 

Arrivant dans l'atmosphre, un rayon primaire suffisamment ŽnergŽtique d'une nature ou d'une autre, interagit avec les atomes d'azote, d'oxygne et autres qu'il rencontre, en faisant appara”tre des particules secondaires en mouvement ayant plus ou moins la mme direction. Les particules secondaires font de mme, crŽant des particules tertiaires en mouvement etc. Ainsi appara”t une cascade ou une gerbe, qui se dŽveloppe et s'Žtale latŽralement  jusqu'ˆ Žpuisement de l'Žnergie apportŽe du primaire. Certaines gerbes se rendent jusqu'au niveau de la mer. Les particules finales sont sutout des muons, des Žlectrons et des photons lumineux. Les photons lumineux proviennent de l'effet Cerenkov et du rayonnement de freinage.

Ë l'automne 1938, photo  du toit de l'ENS, surplombant la rue Lhomond. Germaine de Jocas cachant en partie le d™me du PanthŽon et Juliette Chabot. Ë droite la tour Saint-Louis du LycŽe Henri IV.  Sur ce toit eurent les premires observations des grandes gerbes atmosphŽriques par Pierre Auger et ses collaborateurs au dŽbut de l'annŽe 1938. Photo Pierre Demers.

 

Dans leurs toutes premires expŽriences Pierre Auger, avec Rolland Maze et ThŽrse Grivet-Meyer dŽtectait des Žlectrons et des muons au moyen de compteurs Geiger-MŸller, par exemple sur le toit de l'ƒcole normale supŽrieure rue Lhomond ˆ Paris en 1938. Telles Žtaient les particules des premires grandes gerbes observŽes. Ont-ils proposŽ ou pressenti alors que les primaires correspondants pouvaient tre des rayons gamma? S'il est ainsi, cela pourrait expliquer qu'ils n'ait gure manifestŽ d'intŽrt pour la dŽcouverte des primaires lourds une dizaine d'annŽes plus tard. Une autre explication de ce manque d'intŽrt est que son orientation avait grandement changŽ durant cette pŽriode.

 

Ce qui est certain, c'est que depuis 1995 environ, deux montages expŽrimentaux de grande taille sont apparus dans l'intention expresse de comprendre l'origine des primaires cosmiques. Des tŽlescopes installŽs sur de hauts plateaux de Namibie en Afrique dŽtectent la faible lumire Žmise. Comme cette lumire, quoique faible, est Žmise en un temps trs court, l'Žclair rŽsultant peut concurrencer les autres sources de lumire nocturne, les nuits sans lune. C'est le laboratoire HESS ou Leprince-Ringuet de l'ƒcole Polytechnique de Paris. L'autre est le projet AUGER, installŽ en Argentine prs de Mendoza, qui couvre une surface de 3000 km2 et qui utilise l'effet Cerenkov produit dans des citernes d'eau entourŽes de photomultiplicateurs. Les particules dŽtectŽes atteignent 10 puissance 20 e.v. (1 suivi de 20 zŽros), soit l'Žnergie d'une balle de tennis lancŽe trs fort! Dans les 2 installations, l'origine des rayons est dŽfinie avec prŽcision sur la vožte cŽleste et la question de leur origine pose d'intrigants problmes d'astrophysique.

 

Ce qui est certain aussi, c'est que ces dŽveloppements rŽcents ont trouvŽ leur origine dans les dŽcouvertes que faisait notre membre d'honneur Pierre-Victor Auger en 1938, il y a 70 ans.

 

Mais ce n'est pas tout. J'ai vu Pierre Auger rentrer prŽcipitamment en France, ˆ la fin de son mandat auprs du laboratoire atomique de MontrŽal en 1945. Pourquoi? Une raison Žtait de sauver son pre, prisonnier en Allemagne. J'ai appris qu'il arriva trop tard. Ce dernier mourut d'une affection voisine de la dysentyrie pour cause de surnutrition au moment o il fut libŽrŽ par les forces amŽricaines. Mais ce n'est pas tout. Il allait dŽployer ses talents de concepteur et d'organisateur et ses ressources de relations personnelles pour faire appara”tre en France et en Europe tout un rŽseau d'institutions qui ont rendu et qui rendent encore d'immenses services ˆ la science.

 

Si elles ont toutes dŽrivŽ  vers l'usage de l'anglais que l'on sait, du moins sont-elles l'affaire de la France et font-elles l'honneur de la Francophonie. Cette dŽrive ne fut pas son oeuvre, elle eut lieu malgrŽ sa volontŽ. - La mme dŽrive est apparue ds le dŽbut du projet Auger en Argentine.

 

Tout cela, je l'ai compris rŽcemment seulement, ˆ la lecture d'un reportage pourtant assez ancien datant de 1986, qui est du domaine public et que Science et Francophonie reproduit ci-aprs. - Suit une photo de Mariette Berl-Auger, fille de Pierre Auger, en compagnie du maire de MalargŸe, au cours de l'inauguration du projet Auger en Argentine. Le 17 mars 1999. (Photo James Cronin.)

 

2. Sur Fidel Castro et sa politique scientifique.

"Le vol des cerveaux", le titre se comprend sans peine. La documentation apportŽe par cct auteur est prŽcieuse. Il pointe tous les pays dŽveloppŽs et non seulement les ƒtats-Unis, ceux d'Europe. Le Canada est pris ˆ partie, le QuŽbec n'est pas mentionnŽ expressŽment. Sa thse est simple : en attirant les dipl™mŽs des pays sous-dŽveloppŽs, ceux-ci se trouvent privŽs d'autant de ressources pour remŽdier ˆ leur sous-dŽveloppement. J'ai entendu par ailleurs une thse en somme opposŽe. En accueillant des travailleurs Žtrangers venant des pays pauvres, les pays riches aident au moins au mieux-tre de ces travailleurs. Cette thse est-elle dŽfendable? J'ai remarquŽ l'histoire des travailleurs d'Asie vivant et travaillant en informatique dans les eaux internationales pour Žviter les problmes d'immigration, au large des c™tes de CalifornieŽ

 

Mais Castro s'accorde avec les dirigeants des autres pays, (avec ceux du QuŽbec), pour ignorer ou minimiser l'incidence de l'impŽrialisme linguistique des AmŽricains. La langue anglaise a librement cours ˆ Cuba. Il n'y a pas de loi 101 au pays de Castro. Ce serait un service ˆ lui rendre, ˆ lui et ˆ tous les Cubains, de les Žclairer sur ce point. Il faut dire que dans les AmŽriques, l'espagnol, augmentŽ du portugais-brŽsilien, bŽnŽficie d'une force biologique qui fait dŽfaut au  franais.

 

Sa dŽnonciation des "maquilas", ces ateliers d'AmŽrique centrale o de grandes industries exploitent des travailleurs et travailleuses sans dŽfense, est brve mais touchante. Les industries s'appellent entre autres Sony, Johnson & Johnson, General Motors et General Electric. http://cybersolidaires. typepad.com/ameriques/2007/01/ femmes_dans_len.html, http://www.idrc.ca/mcp/ev-5539- 201-1-DO_TOPIC.html

 

Voici la fin de ses rŽflexions, on reconna”tra qu'il favorise l'usage de l'ordinateur.

-

"JÕajoute pour vous en guise de conclusion :

 

Quiconque a un ordinateur dispose de toutes les connaissances publiŽes. La mŽmoire privilŽgiŽe de la machine lui appartient aussi."

-30-

 

Entretien avec Pierre Auger

J-F Picard, E. Pradoura, le 23 avril 1986

http://picardp1.ivry.cnrs.fr/ http://picardp1.ivry.cnrs.fr/Auger.html

 

        Quels sont vos souvenirs des dŽbuts du CNRS?

 

        Le CNRS a ŽtŽ mis en place par Jean Perrin, mon patron. J'Žtais dans son laboratoire o je travaillais sur les rayons cosmiques et je n'Žtais pas trs impliquŽ dans les affaires administratives. Dans les annŽes 1930, lors de la transformation de la Caisse de la recherche, en Centre National de la Recherche Scientifique, des commissions ont ŽtŽ crŽŽes (Conseil supŽrieur de la recherche scientifique). Parmi celles-ci, l'une Žtait prŽvue pour les chercheurs de moins de quarante ans. J'ai fait parti de cette commission pendant un certain temps. On estimait que j'Žtais un peu ˆ la limite puisque si je n'avais pas encore quarante ans (je suis nŽ en 1899), je n'en Žtais plus trs loin.

 

        Dans les annŽes 1930, quelle Žtait la place de la France dans l'Žtude des rayons cosmiques?

 

        Il y avait deux laboratoires qui travaillaient dessus. Le mien et plus tard, celui de Louis Leprince-Ringuet ˆ l'ƒcole Polytechnique. La dŽcouverte des grandes gerbes a ŽtŽ faite dans mon laboratoire, avec mes collaborateurs. Les choses se sont passŽes ainsi, nous Žtions logŽs dans les b‰timents Perrin, c'est ˆ dire ˆ l'Institut de la rue Pierre Curie. Je dŽpendais du CNRS pour certains crŽdits, mais aussi d'une autre fondation dont Georges Champetier s'est longtemps occupŽ. Les sommes n'Žtaient pas trs ŽlevŽes, mais suffisantes. Roland Maze, mon collaborateur, avait mis au point un dispositif avec une sŽlection de temps pour rŽaliser les co•ncidences entre compteurs (Geiger Muller). Jusque lˆ, ces appareils pouvaient tre dŽclenchŽs ˆ moins d'un millime de seconde l'un par rapport ˆ l'autre. Mais ceci ne suffisait pas car il y avait un bruit de fond du ˆ la radioactivitŽ du laboratoire Curie. Les compteurs grŽsillaient sans arrt, les chocs en co•ncidence Žtaient trs frŽquemment dus au hasard. Il fallait restreindre la durŽe de vie du choc au compteur. Ce que Maze a rŽalisŽ par des procŽdŽs Žlectroniques, passant du millime au millionime de seconde. DŽsormais ce qu'on observait, c'Žtaient des co•ncidences vraies, c'est ˆ dire de vŽritables rayons arrivants ensembles. Nous avons observŽ des co•ncidences ˆ un mtre de distance. On n'en avait jamais vu auparavant a plus de quelque dizaines de centimtres. Mais il fallait aller plus loin, faire un grand coup. J'ai mis un de mes compteurs ˆ l'Institut de Physique du Globe, ˆ l'autre bout de la rue Pierre Curie ˆ 200 mtres de distance. Il y avait un c‰ble entre les deux et naturellement, un dispositif de retardement pour tenir compte du temps d'arrivŽe du signal. C'est ainsi que nous avons confirmŽ l'existence des grandes gerbes de rayons cosmiques.

 

        Les gerbes du rayons cosmiques ont donc ŽtŽs dŽcouvertes sur la montagne Sain te-Genevive...

 

        Pas exactement, mais pas loin du PanthŽon. J'ai Žgalement fait des expŽriences sur la terrasse de l'ƒcole Normale, quand j'y Žtais professeur. Enfin en 1939, nous sommes allŽs au Jungfraujoch en Suisse ˆ 3.500 mtres d'altitude.

 

        Pourquoi la Suisse?

 

        J'aurais pu aller au Puy-de-D™me o il y avait une petite installation, mais il s'agissait d'une sorte de tanire de trois fois rien. Effectivement au pic du Midi c'Žtait bien, mais ˆ Jungfraujoch nous avons pu monter un dispositif de trois cents mtres de distance o les gerbes couvraient une superficie de l'ordre du kilomtre carrŽ. J'ai pu y mesurer la densitŽ et y dŽceler des particules primaires d'un million de milliards d'Žlectronvolts. C'Žtait quelque chose d'absolument inou• ˆ l'Žpoque. On n'a d'ailleurs pas atteint de telles Žnergies dans nos meilleurs accŽlŽrateurs qui ne dŽpassent pas 10 puissance 12 actuellement. 10 puissance 15, on n'y est pas encore ! Voilˆ la dŽcouverte des grandes gerbes. Et je suis allŽ aux ƒtats-Unis en 1939 pour raconter a dans une rŽunion internationale qui s'est tenue ˆ Chicago en mme temps que l'Exposition Universelle.

 

        Le r™le du CNRS dans l'affaire?

 

        Mon collaborateur principal, Maze, Žtait ChargŽ de Recherche au CNRS, FrŽon Žgalement. Moi-mme j'Žtais payŽ en tant que Professeur ˆ la Fac de Sciences et ˆ l'E.N.S. Mais il y avait aussi les techniciens. On ne peut pas faire un travail comme celui-la sans avoir un certain nombre d'agents qui prŽparent les dispositifs Žlectroniques, le c‰blage, etc... Plusieurs Žtaient payŽs par le CNRS, comme aide technique. Je ne suis devenu membre du CNRS qu'en prenant ma retraite de l'ESRO (EuropŽen Space Research Org.) o comme dans tout organisme international, on quitte ses fonctions ˆ 60 ans. On m'a alors donnŽ la direction du Centre des Faibles RadioactivitŽs, un laboratoire du CNRS. En 1945 j'ai ŽtŽ nommŽ directeur de l'enseignement supŽrieur jusqu'ˆ 1948, date de mon entrŽe ˆ l'UNESCO. Quand j'Žtais ˆ l'UNESCO, j'Žtais restŽ membre de la Commission.

 

        Vous avez Žgalement dirigŽ le Service d'AŽronomie du CNRS...

 

        J'ai dirigŽ le laboratoire d'aŽronomie aprs Jacques Blamont. Il Žtait installŽ ˆ Verrire-les-Buissons. Dans le fort de Verrire j'avais installŽ un laboratoire avec Maze et quelques autres. Nous avons travaillŽ sur les rayons cosmiques pendant trente ans, jusqu'ˆ la disparition de cette installation. On avait pas mal de place et on pouvait faire des travaux assez importants.

 

        Quels sont vos souvenirs de l'activitŽ des commissions CNRS?

 

        L'Žvolution principale, ˆ mon avis, a ŽtŽ l'introduction du vote Žlectronique. Avant, pour la promotion de chaque chercheur, il fallait voter et comme il y en avait des dizaines et des dizaines on n'en finissait plus. Le vote Žlectronique a beaucoup simplifiŽ les choses. J'avais beaucoup d'amis dans cette commission, Jean Teillac en particulier qui a ŽtŽ ensuite le directeur du CEA et HŽlne Joliot. J'ai eu HŽlne comme voisine pendant trs longtemps dans ces Commissions. HŽlne Langevin nŽe Joliot-Curie, elle associe trois noms cŽlbres.

 

        Dans quelle situation Žtait la rechercher ˆ l'universitŽ dans la France d'avant-guerre ?

 

        Elle Žtait considŽrŽe comme un luxe. Je me rappelle, lorsque j'ai ŽtŽ nommŽ ˆ la Sorbonne avant la guerre, tre allŽ visiter les laboratoires. J'avais rencontrŽ un garon de labo : "Oh, avec monsieur le Professeur Untel, c'est tellement bien, tous les parquets sont cirŽs". On ne travaillait pas du tout, mais c'Žtait en bon Žtat, tout Žtait propre. Quand venait un visiteur, on lui montrait les instruments bien rangŽs dans les armoires. Au laboratoire Perrin au contraire, on avait un contact direct avec la recherche. Perrin Žtait un grand chercheur, il dirigeait le labo de chi mie-physique qui avait ŽtŽ construit pour lui. C'Žtait un laboratoire appartenant ˆ la facultŽ, mais gr‰ce ˆ la fondation Edmond de Rothschild, il avait obtenu un superbe b‰timent rue Pierre Curie, dont tous les chercheurs Žtaient du CNRS. La fondation Rothschild ne payait pas les salaires. En fait sans le CNRS, l'institut de Biologie Physico-chimique ne pouvait pas marcher.

 

        Comment expliquer cette incapacitŽ de l'universitŽ ˆ faire de la recherche?

 

        En partie par des raisons de personnes. En gŽnŽral, les professeurs de la Sorbonne n'Žtaient pas de grands chercheurs. Ils avaient un petit laboratoire ˆ eux, mais ne voyaient pas grand. Vous savez, dans un laboratoire, on se salit les mains. Ce n'est pas trs noble.

 

        N'y avait il pas l'idŽe que la recherche Žtait une activitŽ indigne d'un professeur ?

 

        C'est vrai. Donc, lorsque aprs l'AgrŽgation je suis entrŽ au laboratoire de Jean Perrin pour faire ma thse (1922-23), il Žtait encore ˆ la Sorbonne sous les combles de la rue Cujas. C'Žtait un luxe, les professeurs n'Žtaient pas supposŽs faire de la recherche. Ils en faisaient parce qu'ils aimaient a, mais on ne leur donnait pas beaucoup de moyens. La vieille Sorbonne n'avait pas grand chose comme laboratoire. Mon pre qui y Žtait professeur avait un laboratoire, mais il se plaignait beaucoup de l'insuffisance des moyens de travail. Heureusement, on a construit aprs le laboratoire de Mme Curie, puis celui de Jean Perrin, mais ces institutions n'existaient pas avant 1920.

 

        C'est alors qu'on a crŽŽ le CNRS...

 

        Gr‰ce ˆ Jean Perrin, ˆ Henri Laugier et ˆ quelques autres. C'est Jean Perrin qui a prŽsidŽ ˆ la transformation de la Caisse de Recherche, en Centre National de la Recherche Scientifique. L'idŽe que la recherche devait avoir un centre national, c'est une idŽe des scientifiques et en particulier de Perrin.

 

        Quel genre d'homme Žtait Perrin ?

 

        C'est quelqu'un qui Žclatait de gŽnŽrositŽ. Un grand sŽducteur ˆ tous points de vue, il sŽduisait tout le monde, pas seulement les femmes, les hommes aussi. Il savait parler aux gens, aux dŽputŽs, aux ministres... Au laboratoire de chi mie-physique, on recevait tout le temps des Žtrangers. Jean Perrin avait une rŽputation internationale. C'est chez lui que j'ai rencontrŽ une quantitŽ de savants cŽlbres de la gŽnŽration prŽcŽdente.

 

        Il est parti aux ƒtats-Unis. Il a quittŽ la France pendant la guerre ...

 

        Il est allŽ ˆ New-York. Il avait quittŽ la France pour Žchapper aux Allemands, Gestapo et Cie. Il Žtait trop ‰gŽ pour tre un rŽsistant clandestin. Mais il Žtait liŽ ˆ la rŽsistance. Il est mort lˆ bas ˆ 72 ans, d'un ulcre du foie je crois.

 

        Politiquement, il Žtait engagŽ ?

 

        Certes. Il Žtait proche des socialistes. Il Žtait liŽ avec LŽon Blum. Il a profitŽ du Front Populaire pour lancer le CNRS.

 

        Pour des jeunes chercheurs comme vous, Žtait-il d'abord un politique et ensuite un scientifique, ou l'inverse?

 

        Il Žtait d'abord un grand scientifique, prix Nobel, et ensuite un personnage social. Il avait le conviction qu'il fallait faire conna”tre la science. C'est comme cela qu'il a prŽsidŽ ˆ la construction du Palais de la DŽcouverte. Il fallait que le public comprenne ce qu'Žtait la recherche. Et il n'a pas voulu qu'on l'appelle le "musŽe des sciences". Il disait : "ce n'est pas un musŽe, il faut qu'on voie la science en marche, comment elle fonctionne." Et c'est lui qui a choisi ce nom de Palais de la DŽcouverte.

 

        Vous avez participŽ au Palais de la DŽcouverte ?

 

        Oui. A l'exposition de 1937, il y avait une section des sciences qui est devenue le Palais de la DŽcouverte. J'avais ŽtŽ chargŽ d'y prŽsenter les recherches sur les rayons cosmiques et on avait installŽ des compteurs Geiger-Muller. Puis la section des sciences est restŽe sous forme de Palais de la DŽcouverte et je suis devenu membre de son ComitŽ d'organisation. J'y suis restŽ de nombreuses annŽes avec Georges Champetier, Francis Perrin ,...

 

        Ces professeurs du Collge de France Žtaient convaincus du r™le social de la science...

 

        Les cours de Paul Langevin au Collge de France Žtaient si populaires qu'on ne pouvait pas entrer dans la salle tellement il y avait d'affluence. Langevin Žtait un homme qui avait un pouvoir de sŽduction extraordinaire. Il suffisait de l'entendre parler, il entra”nait la conviction par sa voix de violoncelle.

 

        Et FrŽdŽric Joliot-Curie ?

 

        Certes, Joliot Žtait charmant, mais l'assistance ˆ son cours du Collge Žtait trs rŽduite. Pour plusieurs raisons : d'abord, d'abord il ne parlait pas au public de la mme manire que Langevin, ensuite c'Žtait un homme de parti...

 

        Plus que Langevin ?

 

        Paul Langevin n'avait rien d'un esprit partisan. Langevin est entrŽ au Parti communiste, aprs la mort de Jacques Solomon qui a ŽtŽ fusillŽ par les Allemands pendant la guerre, en disant :"je prends la suite".

 

        Vous tes voisin de la CitŽ universitaire...

 

        Voilˆ encore une belle rŽalisation ˆ laquelle j'ai pris part de loin. J'ai fait partie de la Maison Internationale pendant longtemps. La CitŽ a ŽtŽ construite au dŽbut des annŽes trente. Le premiers b‰timent, je crois, a ŽtŽ le pavillon canadien. Le dŽbut a ŽtŽ une fondation Deutsche de la Meurthe. Aprs celui du Canada, d'autre pavillons sont venus qui ont transformŽ les fortifications et la zone. Quand cet immeuble-ci a ŽtŽ construit, la zone commenait juste en bas, lˆ o vous voyez les terrains de tennis. C'Žtaient des petites baraques en ferraille, a gueulait lˆ dedans ! C'Žtait assez mal famŽ. Je suis donc ici depuis 1934, date de la construction du b‰timent. Savez vous que l'appartement que j'habite, Žtait destinŽ ˆ Marie Curie ? Elle n'y a jamais habitŽ et j'ai pris sa succession, si je puis dire. C'est la maison des professeurs. Dans cet immeuble, il n'y a que des universitaires. Il appartient ˆ la RŽgie immobilire de la Ville de Paris. Madame Curie, c'est aussi un personnage extraordinaire. Mais elle n'avait pas le rayonnement scientifique de Langevin ou de Perrin. Elle a d'abord eu avec Pierre Curie un Nobel, puis un second. Malheureusement elle est tombŽe malade...

 

        A cause de ses travaux sur le radium ?

 

        Indirectement. Elle est morte d'une sorte de tuberculose et finalement d'une maladie du sang due aux rayons reus pendant la premire guerre. Elle allait au front pour examiner les blessŽs avec les rayons X. Elle s'est fait terriblement irradier, Irne aussi. Toutes deux s'exposaient de faon dŽraisonnable. C'est de a que Marie Curie est morte. Sa fille Irne Žtait trs jeune ˆ l'Žpoque, elle Žtait avec sa mre dans la camion de radiographie. Elle avait juste 18-19 ans. Irne Žtait de 1898, un peu plus ‰gŽe que son mari. Fred, Francis Perrin et moi, sommes pratiquement du mme ‰ge. Moi je suis de 1899, Francis de 1901, Fred de 1900. Nous sommes nŽs avec le sicle. Et Irne Žtait un peu plus ‰gŽe. Pierre Curie, son pre, Žtait mort en 1906.

 

        Dans un accident de la circulation...

 

        ...ƒcrasŽ par un camion ˆ chevaux. Mais il Žtait dŽjˆ malade, diabŽtique et a ne lui facilitait pas la marche. Il n'a pas du traverser la rue comme il aurait du. La mort de Pierre Curie a ŽtŽ une perte terrible, c'Žtait un gŽnie, un trs grand bonhomme.

 

        En 1939, vous avez commencŽ ˆ vous occuper de documentation scientifique au CNRS

 

        J'y ai crŽŽ le Centre de documentation. L'affaire a commencŽ au moment de la dŽclaration de guerre en 1939. Jai reu un jour un coup de tŽlŽphone. C'Žtait un de mes amis plus ‰gŽ que moi, chimiste, qui Žtait mlŽ aux recherches pour la guerre. Il ne pensait pas au CNRS, mais il m'a dit : "Il faudrait crŽer un organisme de documentation pour aider les laboratoires qui travaillent pour la DŽfense Nationale, (et qui) leur donnerait des indications bibliographiques leur permettant de rester au courant des travaux scientifiques rŽalisŽs ailleurs". A ce moment-lˆ, j'Žtais responsable des `Tables annuelles de constantes', un dispositif international qui faisait partie de l'Union de Chimie pure et appliquŽe dont le responsable Žtait Charles Marie, un professeur ˆ l'ƒcole de Chimie de Paris. C'est lui qui m'avait embauchŽ. Ceci a du se passer en 1937 et pendant deux ans j'avais organisŽ ces `Tables'. Il s'agissait de la publication en franais de liste de grandeurs physiques et chimiques utiles pour les laboratoires, des constantes physiques et chimiques, par exemple des vitesses de rŽactions.

 

        Rien de bibliographique?

 

        Non, juste des donnŽes dont on indiquait ˆ chaque fois la provenance. Il ne fallait surtout pas allonger, elles devaient tre suffisamment rŽsumŽes pour tre utilisables. Pour ces `Tables', je disposais d'un petit secrŽtariat rue Pierre Curie, en face de la grille d'entrŽe du laboratoire, dans l'appartement d'une maison particulire. J'ai donc reu un coup de tŽlŽphone de cet ami dont le nom ne me revient pas. Il Žtait naturellement membre de l'Institut et professeur au Collge de France. Je lui ai rŽpondu que je pouvais tenter quelque chose en me servant de mon secrŽtariat des `Tables'. J'ai alors imaginŽ un dispositif que j'ai baptisŽ `Centre de documentation pour les laboratoires travaillants pour la guerre'. A ce moment-lˆ je ne pensais mme pas au CNRS, mon idŽe Žtait de continuer ˆ assurer la circulation de l'information scientifique, malgrŽ les restrictions de la guerre. Un certain nombre de personnes feraient des analyses, un peu comme faisait ˆ l'Žpoque la Revue de Chimie. Mon pre travaillait pour (cette dernire), il publiait de petits extraits bibliographiques d'une dizaine de lignes ou d'une demi page. Mon idŽe Žtait de faire quelque chose de plus restreint, de faon ˆ pouvoir publier rapidement des indications bibliographiques. Je pensais ˆ une livraison mensuelle qui indique, chaque fois, les publications les plus intŽressantes avec le titre, la date, l'auteur, etc... et une analyse que j'appelais `signalŽtique'. Mais il fallait tout de mme l'installer au sein d'un organisme fonctionnel et naturellement j'ai pensŽ que le CNRS Žtait tout indiquŽ. J'en ai parlŽ aux responsables du Centre. Mais il y a une personne qui s'y est opposŽ avec violence, c'Žtait le directeur de la Maison de la chimie.

 

        Ne s'agissait il pas de Jean GŽrard ?

 

        Si. Il avait l'impression qu'on lui chipait son sujet. Il voulait le faire lui-mme, mais pas dans les mmes conditions. Je me suis dŽfendu comme j'ai pu. Au CNRS j'ai trouvŽ une oreille attentive auprs de Henri Laugier et surtout de Gabrielle Mineur qui jouait ˆ ce moment-lˆ un r™le trs important au SecrŽtariat du CNRS. C'Žtait quelqu'un de trs agissant que je connaissais parce que j'Žtais un camarade de son mari ˆ l'ƒcole Normale, l'astronome Henri Mineur. On m'a dŽsignŽ comme Directeur d'un nouveau `Service de documentation', situŽ ˆ l'endroit o j'avais les `Tables annuelles de constantes', i.e. rue Pierre Curie. ‚a a fonctionnŽ comme cela pendant presque un an, jusqu'ˆ la dŽb‰cle de mai 1940. J'ai publiŽ la sŽrie des deux premiers volumes (vol. 39 et 40) de ce `Bulletin signalŽtique', malgrŽ des difficultŽs pour trouver du papier, ... Je vous passe les dŽtails, mais ce n'Žtait pas facile. Aprs la dŽfaite, j'ai recommencŽ la publication avec des difficultŽs de papier encore pires, parce que les Allemands nous occupaient. On ne pouvait plus rien faire sans passer par la `Komandantur'. J'ai du y aller et me mettre en rapport avec les officiers qui tenaient les disponibilitŽs. J'ai obtenu sans trop de difficultŽ l'autorisation de continuer le travail ainsi que du papier. J'ai trouvŽ chez les Allemands quelques officiers, un lieutenant notamment, qui Žtaient des scientifiques et comprenaient parfaitement de quoi il s'agissait. (C'est ainsi que) j'ai pu continuer jusqu'ˆ mon dŽpart pour les ƒtats-Unis.

 

        Pourquoi avez vous quittŽ la France ?

 

        Je commenais ˆ tre mlŽ ˆ des affaires de RŽsistance et la Gestapo Žtait venue ici, chez moi, ˆ plusieurs reprises. J'avais emmenŽ ma femme et mes filles de l'autre cotŽ de la ligne de dŽmarcation, gr‰ce ˆ un directeur (ou un grand chef de bureau) de l'Enseignement supŽrieur qui m'avait donnŽ la possibilitŽ de passer avec ma famille, "pour aller travailler au pic du Midi". J'Žtais censŽ aller Žtudier les rayons cosmiques. Avant guerre, H. Laugier avait crŽŽ au quai d'Orsay un service des oeuvres qui s'occupait des relations scientifiques avec l'Žtranger. J'avais eu des rapports avec lui. Il Žtait dirigŽ par un homme trs gentil qui m'a facilitŽ les choses. Il Žtait en contact avec les amŽricains. L'AmŽrique n'Žtait pas encore en guerre. Ce service des oeuvres fonctionnait aussi ˆ Vichy. J'ai franchi la ligne de dŽmarcation, j'avais un ausweiss rŽgulier obtenu par la Direction de l'Enseignement SupŽrieure o il y avait des gens trs chics. Je suis donc arrivŽ ˆ Vichy et j'ai vu un fonctionnaire des affaires Žtrangres ˆ l'h™tel du Parc. Il s'agissait de Varin qui faisait de la rŽsistance. Il m'a obtenu un peu d'argent pour partir et m'a dit qu'il fallait que je quitte Vichy dans des conditions normales, donc que j'aille faire visite au Directeur du Service des relations scientifiques et techniques. J'y vais et je rencontre un personnage derrire un grand bureau. "Ah! Vous venez de Zone OccupŽe ! Qu'est-ce qu'on pense du gŽnŽral de Gaulle ˆ Paris?" ‚a faisait un dr™le d'effet dans l'h™tel du Parc ˆ Vichy ! "Parlez librement, je suis au courant..." Et je lui ai racontŽ ce qui ce passait ˆ Paris. Ce personnage Žtait de la famille du gŽnŽral de Lattre de Tassigny, un frre ou un cousin... Varin, lui aussi racontait de dr™les d'histoires. Un jour, on lui dit qu'un visiteur Žtranger le demande au rez-de-chaussŽe, dans la salle des pas perdus de l'H™tel du Parc. "Il a un accent terrible, on est un peu inquiet..." C'Žtait un pilote anglais qui avait ŽtŽ descendu dans le Nord. Varin l'a fait passer en Suisse.

 

        Et vous avez passŽ la main au Service de documentation

 

        En partant, je m'Žtais dit qu'il me fallait un successeur ˆ la documentation. J'avais parlŽ de la question avec Jean Wyart qui avait acceptŽ de me remplacer. Il s'est trs bien tirŽ d'affaire et a immŽdiatement repris et dŽveloppŽ le Service dont Il a mme... ŽpousŽ la secrŽtaire. Celle-ci m'avait aidŽ pour dactylographier mon premier livre (Des Rayons Cosmiques) que j'avais Žcrit en 1940 et publiŽ aux Presses Universitaires. Wyart ayant pris m'a succession, j'Žtais tranquille, les choses Žtaient en bonnes mains. Effectivement quand je l'ai rencontrŽ ˆ Londres en 1944, il m'a racontŽ comment l'affaire s'Žtait dŽveloppŽe.

 

        Vous frŽquentiez alors les groupes de recherche opŽrationnelle installŽs en Angleterre...

 

        En 1944, je faisais des voyages entre Londres et Paris, puisque j'Žtais chargŽ de recherches auprs de la mission Rapkine. Il y avait un institut spŽcialisŽ pour la recherche opŽrationnelle ˆ cotŽ de Londres. Je me souviens d'un jour, en pleine offensive des V1, partant par le mŽtro, un poinonneur me dit : "prenez garde,il y a une volŽe de V1 qui nous arrive, il va peut tre en tomber lˆ o vous allez -Bah ! on verra bien". Mais quand je suis sorti du mŽtro dans la banlieue de Londres, il y eu une explosion violente, un V1 Žtait tombŽ devant la porte de la maison o se donnaient les confŽrences. Toutes les vitres Žtaient dŽtruites. Ces V1 n'Žtaient pas trs puissants, mais ils dŽmolissaient les vitres.

 

        C'Žtait votre premire rencontre avec une fusŽe ?

 

        Le V1 n'Žtait pas tout ˆ fait une fusŽe, mais un avion sans pilote. Les V2, elles, Žtaient des fusŽes.

 

        A Paris, le CNRS avait continuŽ de fonctionner...

 

        Quand je suis rentrŽ en France, j'ai repris contact avec le CNRS dont le gŽologue Charles Jacob Žtait devenu directeur. Quand j'ai ŽtŽ nommŽ Directeur de l'Enseignement supŽrieur, ˆ la LibŽration, Jacob m'a dit que je pourrais peut tre prendre aussi le CNRS. Je lui ai rŽpondu que je ne pouvais puisque c'est Laugier qui s'en occuperait en rentrant. Mais quand Laugier est rentrŽ, il a trouvŽ Joliot installŽ.

 

        Que s'Žtait-il passŽ ?

 

        Entre temps, Fred Joliot avait pris la direction du CNRS...

 

        Mais Laugier, le directeur de 1939, n'avait il pas ŽtŽ rŽtabli dans ses fonctions ?

 

        Laugier Žtait passŽ ˆ Alger. Il espŽrait rentrer ˆ Paris et reprendre la place qui avait ŽtŽ la sienne jusqu'en 1940. Mais Fred Joliot Žtait lˆ et il n'Žtait pas question de le faire partir. Laugier a donc ŽtŽ nommŽ Recteur de l'UniversitŽ d'Alger et ensuite, quand il est rentrŽ en France, il est retournŽ au quai d'Orsay.

 

        En fait, Joliot avait ŽtŽ nommŽ directeur du CNRS par Henri Wallon...

 

        Exactement. Wallon Žtait un camarade communiste de Fred. En France, les communistes ˆ ce moment-lˆ avaient une position compltement diffŽrente d'aujourd'hui. C'Žtait un grand parti, quasi gouvernemental, qui reprŽsentaient 30 % de la population franaise. Fred Joliot Žtait un militant tout ˆ fait sŽrieux. Donc Joliot a ŽtŽ nommŽ Directeur du CNRS, puis en 1945, nous avons fondŽ le CEA (Commissariat ˆ l'Žnergie atomique).

 

        Est-ce que la deuxime guerre mondiale n'a pas ŽtŽ une chance pour la science franaise? Des hommes comme vous, comme Perrin, comme les collgues de Joliot (Halban, Kowarski) obligŽs de s'expatrier, ont dŽcouvert le dynamisme de la recherche de guerre chez les anglo-saxons, ils crŽent de nouveaux organismes comme le CEA...

 

        Oui, d'une certaine manire. Malheureusement, c'Žtait trs orientŽ vers les recherches liŽes ˆ la guerre. J'ai regrettŽ par exemple, que Francis Perrin, n'aille pas travailler avec Niels Bohr ˆ Copenhague. Son pre Žtait hostile ˆ cette idŽe. Jean Perrin recevait plut™t de l'Žtranger que lui-mme n'y allait. En fait, il ne voyageait pas beaucoup. Il est allŽ chercher son Nobel ˆ Stockholm, mais c'est la seule fois o il soit allŽ en Sude.

 

        Mais vous mme vous aviez ŽvoluŽ, vous aviez travaillŽ avec les AlliŽs pendant la guerre?

 

        Vous voulez parler de mon `internationalisme'? Oui, je l'ai acquis en allant aux ƒtats-Unis d'abord, puis au Canada . J'y ai rencontrŽ une foule d'Žtrangers de toutes natures et j'y ai pris gožt aux affaires internationales. C'est pourquoi en prenant la Direction des ƒtudes SupŽrieures, j'ai voulu crŽer ces chaires pour Žtrangers, je suis aussi entrŽ ˆ l'UNESCO ˆ ce moment-lˆ.

 

        Revenons ˆ la France, ˆ la direction des enseignements supŽrieurs (1945-48), vous avez modernisŽ l'universitŽ...

 

        J'ai crŽŽ le troisime cycle et le ComitŽ consultatif des universitŽ. J'en suis trs fier parce que c'Žtait la premire fois que l'on groupait toutes les universitŽs franaises ensemble, chaque annŽe afin qu'elles Žtablissent le tableau. Je crois que c'Žtait nŽcessaire. Les universitŽs provinciales ne se connaissaient pas entre elles. Autre chose que j'ai crŽŽe ˆ ce moment-lˆ et qui me paraissait utile, le Ministre m'a donnŽ trois chaires pour des Žtrangers. Et j'ai pu nommer trois professeurs non en visiteurs, mais comme membres de l'UniversitŽ. Enfin, j'ai pu crŽer de nouveaux enseignements. Le Ministre de l'ƒducation Žtait RenŽ Capitant. C'est lui qui m'avait fait venir comme Directeur de l'Enseignement SupŽrieur. Capitant Žtait un camarade d'autrefois, il m'avait dit de crŽer quelques chaires pour remplacer celles qui avaient ŽtŽs supprimŽes par le gouvernement Laval avant la guerre (1934). Mon idŽe Žtait de profiter de l'occasion pour introduire de nouveaux enseignements, Capitant Žtait d'accord, mais la Sorbonne ne l'entendait pas de cette oreille : "non, pas de a. Il faut rŽtablir les chaires dŽtruites par Laval". Or il s'agissait de la botanique, d'une discipline classique un peu anciennes. Je suis passŽ outre et j'ai crŽŽ une chaire de GŽnŽtique. RŽaction de la Sorbonne : "la gŽnŽtique?? mais a n'existe pas ! d'ailleurs vous verrez, il n'y aura pas d'Žtudiants !" Ensuite j'ai crŽŽ une chaire d'Žlectronique. Mme chose : "L'Žlectronique, a n'existe pas ! il y a l'ŽlectricitŽ, l'optique, la mŽcanique, mais pas l'Žlectronique. Il n'y aura personne !" J'ai aussi instituŽ une chaire de biophysique que j'ai proposŽ ˆ RenŽ Wurmser. J'ai eu d'ailleurs la fiertŽ de voir tous ceux que j'avais nommŽs entrer ˆ l'Institut. Wurmser m'y a prŽcŽdŽ, tout comme G. Rizet. Quant ˆ B. Ephrussi, l'homme qui avait inaugurŽ la chaire et introduit la gŽnŽtique en France, il est mort juste au moment o il a ŽtŽ Žlu, le pauvre. Enfin, j'avais crŽŽ une chaire de Physique de l'atmosphre, rattachŽe ˆ l'Institut de physique du globe. Cet organisme Žtait un peu ancien, il fallait le renouveler. D'accord avec Coulomb, j'ai pensais qu'il fallait crŽer des chaires pour les nouvelles directions de l'astrophysique et de la physique de l'atmosphre.

 

        Gr‰ce aux physiciens, comme vous, la biologie devenait la nouvelle `science conquŽrante'....

 

        La physique restait pleine de vie, mais la biologie devait conna”tre un dŽveloppement plus rapide. Et puis il y a aussi l'astrophysique gr‰ce aux nouvelles mŽthodes d'observations dans l'infrarouge, dans l'ultraviolet, dans les rayons X, dans les rayons gammas maintenant. Mais aussi gr‰ce aux satellites, gr‰ce ˆ l'espace. On envoie un observatoire voir Uranus. C'est quelque chose d'extraordinaire.

 

        Vous avez aussi crŽŽ les Žcoles d'ingŽnieurs...

 

        C'est une autre crŽation dont je suis trs fier, mais qu'on ne rattache d'ailleurs pas ˆ mon nom, et qui concerne les ƒcoles Nationales SupŽrieures d'IngŽnieurs (E.N.S.I.). J'ai crŽŽ les E.N.S.I. avec le Directeur de l'Enseignement Technique, un ami trs cher. Elles sont toute situŽes dans une ville universitaire, et le Doyen de la Fac de Sciences est membre leur Conseil d'Administration de faon ˆ ce qu'il y ait un lien avec l'UniversitŽ. J'Žtais trs attachŽ ˆ l'idŽe que la science et les ingŽnieurs soient liŽs. L'ƒcole de Physique et Chimie de la Ville de Paris est devenue une E.N.S.I. Mais a, c'est une rŽaction organique avec la facultŽ. On en a crŽŽ trois ou quatre pour commencer. La premire Žtait ˆ Nancy. Nous avons aussi transformŽ des organismes qui existaient auparavant comme la petite ƒcole Polytechnique de Nantes qui est devenu une E.N.S.I.

 

        Dans la modernisation de l'universitŽ, les ŽvŽnements de 1968 semblent avoir ŽtŽ un tournant important.

 

        J'ai vŽcu 68, mais de faon tout ˆ fait secondaire, parce qu'ˆ l'Žpoque j'Žtais encore ˆ l'ESRO, mlŽ aux affaires europŽennes. Mai 68 est d'ailleurs quelque chose que j'ai mal compris. ‚a a flambŽ et puis a s'est Žteint assez vite. ‚a a eu des rŽpercussions, avec la politique d'Edgar Faure en particulier, mais dont certaines sont regrettables, notamment cette dŽcentralisation un peu dŽbridŽe qu'on a connue par la suite. Vous allez dire que je juge ainsi parce que je vieillis, c'est possible. Mais tout de mme ˆ quoi cela rimait-il de vouloir installer des campus universitaires avec toutes les disciplines ˆ Reims ou ˆ Poitiers? Je crois que cette dŽcentralisation n'a pas eu que des effets positifs...

 

        Revenons ˆ la pŽriode de la LibŽration. Dans quelles circonstances avez vous participŽ ˆ la crŽation du Commissariat ˆ l'Žnergie atomique (CEA)?

 

        A l'origine du CEA, je dois rappeler que j'avais eu un premier rapport avec le gŽnŽral de Gaulle ˆ New-York puis ˆ MontrŽal en 1944 . Il voulait savoir o la recherche atomique en Žtait. Je l'ai rencontrŽ avec Jules GuŽron et Bertrand Goldschmidt et on lui a expliquŽ la situation. Il nous a dit qu'il tiendrait compte de nos informations lorsque il reviendrait en France. En 1945, je suis donc retournŽ voir le GŽnŽral avec Fred Joliot, pour lui demander : "qu'est-ce qu'on va faire pour l'Žnergie atomique?" Il nous a rŽpondu : "Il faut fonder un institut franais, un institut national et on lui donnera le titre que vous voudrez". On a donc choisi le titre de Commissariat ˆ l'ƒnergie Atomique. De Gaulle avait ajoutŽ : "prenez Dautry avec vous, c'est un grand administrateur, il vous aidera ˆ mettre sur pieds cette nouvelle administration". Effectivement Raoul Dautry Žtait un homme formidable. Il nous a aidŽ ŽnormŽment Joliot et moi avec Irne et Francis Perrin. Vous voyez la petite photo qui est (sur mon mur), ce sont les fondateurs du CEA Je suis lˆ en-bas ˆ gauche, il y a Fred Joliot, Francis Perrin et Irne. Nous sommes les quatre fondateurs. En rŽalitŽ Fred et moi sommes les vrais fondateurs parce que c'est nous qui avons reu carte blanche directement du GŽnŽral.

 

        Vous pensiez que le CNRS ne pouvait pas prendre en charge les affaires atomiques?

 

        Le CNRS avait participŽ ˆ l'aventure atomique juste avant et pendant la guerre, des brevets avaient ŽtŽ pris. Mais je vous rappelle qu'ˆ l'Žpoque, il y avait deux CNRS : celui de la recherche fondamentale et le CNRS "AppliquŽ" (CNRSA). Il y avait deux directeurs, Laugier pour le premier et Longchambon pour l'autre.. C'Žtait une situation un peu gnante. Bref, le CNRS ne nous avait pas paru une institution suffisamment puissante pour pouvoir y installer ce que nous voulions faire, c'est ˆ dire un grand institut national pour la recherche atomique. De plus, Fred Joliot et moi avions l'intention de crŽer un organisme dans lequel il n'y aurait pas de contr™leur des dŽpenses engagŽes. Or au CNRS il y en avait un et on ne pouvait pas le faire partir. Si on s'Žtait installŽ dans la CNRS, on aurait eu celui-ci sur le dos et je le connaissais, je savais quel gne cela aurait ŽtŽ pour une crŽation nouvelle. Un administrateur qui n'y conna”t rien, qui aurait dit :"a ne figure dans le programme,..." Bien sur, pour le CEA, nous nous sommes dits qu'il fallait tout de mme que l'ƒtat soit reprŽsentŽ. J'ai donc proposŽ un reprŽsentant de l'ƒtat, mais pas comme contr™leur des dŽpenses engagŽes. Ce reprŽsentant de l'Etat veillait simplement ˆ ce que le budget soit ŽquilibrŽ. Le contr™le Žtait a posteriori. Quelques annŽes plus tard, quand j'ai crŽŽ le CNES (Centre national d'Žtudes spatiales) j'ai eu le mme problme. En crŽant le CNES, j'ai voulu un organisme sur le modle du CEA, c'est ˆ dire sans le contr™leur de dŽpenses engagŽes, mais avec un reprŽsentant de l'ƒtat. Le Conseil d'Administration du CNES que je prŽsidais, comportait un certain nombre de personnalitŽs dont une qui Žtait le reprŽsentant de l'ƒtat. Sa signature Žtait nŽcessaire pour tous les actes essentiels, mais c'Žtait sous la forme d'un dŽlŽguŽ contr™lant a posteriori. Surtout pas de plan comptable, sinon on est perdu. Il n'y avait pas de plan comptable au CEA, pas plus qu'au CNES.

 

        Est-ce que la crŽation du CEA n'a pas portŽ ombrage au CNRS?

 

        D'une certaine manire, oui. Mais il faut bien dire que le CNRS n'est pas un organisme avec des laboratoires ˆ lui. Il n'avait pas de b‰timents... Le CNRS Žtait essentiellement une administration. Tandis que le Commissariat ne pouvait manquer d'avoir tout de suite son organisation, ses b‰timents, sa pile, etc... Au CNRS, vous pouvez le faire sous forme de laboratoire associŽ. Mais c'Žtait trop petit (pour nos besoins).

 

        On imagine que Joliot a quittŽ sans regret la direction du CNRS pour s'occuper du CEA...

 

        Effectivement, le CEA Žtait un organisme parfaitement adaptŽ a la vocation de Joliot. Celui-ci a eu son Nobel pour des recherches nuclŽaires, il Žtait plus chez lui au CEA qu'au CNRS, un organisme qui couvre toutes les sciences, y compris les sciences humaines, pour lesquelles il n'avait aucune affinitŽ.

 

        Il ne s'intŽressait pas aux sciences humaines?

 

        Il Žtait membre du Parti communiste et les sciences humaines, vous savez...  si elles ne sont pas marxistes...

 

        Quelques annŽes plus tard, vous participez ˆ la crŽation du Centre europŽen de recherches nuclŽaires (CERN)

 

        Pour le CERN, j'ai ŽtŽ beaucoup aidŽ par des amis, dont un en particulier, Franois De Rose. Il Žtait ambassadeur, puis il avait ŽtŽ nommŽ ˆ un poste important au quai d'Orsay. De Rose me disait :"J'ai compris ce qu'Žtait la valeur de la science quand j'ai vu que les scientifiques du monde entier formaient un club". Et il avait raison. J'ai beaucoup voyagŽ ˆ travers le monde et chaque fois que j'allais dans un endroit, je savais qu'en m'adressant ˆ un scientifique, surtout un physicien, je rencontrais un ami. "C'est un club, c'est aussi une tour de Babel disais-je ˆ F. De Rose. Mais alors que Dieu avait changŽ les langues de faon ˆ ce que les hommes ne puissent pas travailler ensemble, la science est une tour de Babel rŽussie, car tout le monde y parle le mme langage". Et je ne pensais pas seulement ˆ l'anglais, mais aux formules, aux raisonnements qui sont les mmes. La physique est la mme en Australie, ˆ Montevideo, en France ou ailleurs.

 

        Pourquoi avoir implantŽ le CERN en Suisse ?

 

        On avait avancŽ une proposition franaise. Mais il y avait en mme temps des propositions hollandaises, danoises et anglaises et les hollandais ont failli emporter le morceau. Malheureusement, ils avaient choisi un endroit impossible, Arnhem. J'y suis allŽ avec ceux qui crŽaient le CERN, on a visitŽ, c'Žtait loin de toute gare, de tout aŽroport, c'Žtait en pleine foret... Les Franais avaient offert quelque chose d'un peu plus convenable, quant ˆ la proposition danoise, elle n'Žtait pas trs bonne, une petite ”le. Finalement la proposition suisse pour Genve a ŽtŽ retenue. J'ai choisi le terrain avec le conseiller d'ƒtat Picot. On Žtait en autobus, on visitait . Lui, il voulait Dardani. C'Žtait un paysage superbe mais des collines. Difficile de mettre des grands accŽlŽrateurs lˆ dedans. Et en revenant ˆ Genve par la route de Meyrins, ˆ c™tŽ de la frontire, j'ai vu une plaine magnifique. Le conseiller Picot Žtait rŽticent, il s'agissait de terrains agricoles. Je lui ai demandŽ d'essayer quand mme. Huit jours plus tard il me tŽlŽphonait ˆ Paris, il avait rŽussi. Ensuite, il a fallu obtenir l'autorisation de l'ƒtat de Genve. Il fallait voter. Donc campagne Žlectorale. Deux organismes Žtaient contre le projet dont le ComitŽ International de la Croix-Rouge. Pour le C.I.C.R., le nuclŽaire? Pensez donc !! Qu'est-ce que vous allez faire lˆ-dedans, une bombe atomique? J'ai essayŽ de leur expliquer que ce n'Žtait pas a, qu'il n'y aurait mme pas d'uranium, simplement des accŽlŽrateurs. Mais pour eux, le nuclŽaire c'Žtait le diable. On a donc fait campagne. On a obtenu une votation favorable ˆ 95 %. Et on a pu installer le CERN dans le terrain de Franchevaud, ce terrain qui est ˆ la frontire devait permettre dans mon idŽe, de mettre les installations en partie en France.

 

        Peut tre n'auriez vous pas du mettre "nuclŽaire" dans le titre de l'organisme...

 

        Oui, mais le S.P.S. est un synchrotron ˆ proton. D'ailleurs hydrogne et anti-hydrogne, matire, anti-matire, c'est tout de mme de la physique nuclŽaire. Aujourd'hui, le mot physique nuclŽaire veut dire physique des particules. On aurait pu appeler le CERN, "Centre EuropŽen de Recherche des Particules". En revanche, on aurait beaucoup moins obtenu des gouvernements membres qui pensaient toujours un petit peu aux applications de nuclŽaire.

 

        N'auriez vous pas pu devenir directeur du CNRS ?

 

        En 1959, on m'a proposŽ la direction de l'organisme au dŽpart de Gaston Dupouy. Dupouy Žtait un de mes amis, nous avions travaillŽ ensemble sur les rayons cosmiques, il m'a donc proposŽ de prendre le CNRS. J'ai fait toute une sŽrie de visites. Finalement, je n'ai pas voulu y aller... Il aurait fallu faire une rŽforme profonde, un grand... Un de mes amis, le docteur Maurice Escande, me disait :"Vous tes un crŽateur, mais vous ne suivez pas vos crŽations". Et c'est vrai, mme le Centre de documentation du CNRS, je l'ai mis sur pied, mais les circonstances ont fait que je n'ai pas pu continuer. J'ai prŽsidŽ ˆ la crŽation du CERN, mais je n'en ai pas pris la direction. Pareil pour le CNES, je l'ai quittŽ au bout de deux ans pour faire l'ESRO . (Certes), quand j'ai crŽŽ l'ESRO , j'y suis restŽ un peu plus longtemps, cinq ans. Mais, en plus, dans les affaires internationales, on ne peut pas rester trop longtemps. J'ai quittŽ l'UNESCO ˆ soixante ans (en 1959) parce que c'Žtait la limite d'‰ge. C'est t™t, mais c'est comme ˆ.

 

        Et c'est le gŽophysicien Jean Coulomb qui a pris le poste.

 

        Coulomb c'est un peu moquŽ de moi :"Je prends toujours les trucs que tu ne veux pas ou que tu a quittŽ".

 

        La circonstance s'Žtait dŽjˆ produite ?

 

        Au CNRS une premire fois et ensuite au CNES o il m'a succŽdŽ. Il a pris non seulement le CNES, il a repris ma secrŽtaire, Marthe Rantre.

 

        Et dans les annŽes 1960, vous passez aux affaires spatiales...

 

        J'ai commencŽ ˆ m'occuper d'affaires spatiales lorsque j'ai quittŽ l'UNESCO, i.e. aprs 1959. Les circonstances sont curieuses. ‚a a commencŽ au Ministre des Affaires ƒtrangres. Un de mes trs bons amis, Roger Seydoux y Žtait chargŽ des services scientifiques et techniques. Le CNES. a ŽtŽ crŽŽ indŽpendamment du CNRS et avec l'aide du quai d'Orsay. Roger Seydoux planifiait des projets pour l'espace dans une commission ad hoc. Pendant un certain nombre de mois, j'ai prŽsidŽ ˆ cette commission et on a Žtabli un programme. Mais sans rien, sans local, je n'avais mme pas de bureau. J'avais dit ˆ des amis qu'il faudrait peut tre que j'ai un endroit pour travailler. Et Pigagnol qui Žtait dŽlŽguŽ ˆ la D.G.R.S.T. m'avait dit : "tu viens dans mon bureau car je n'y suis pas tout le temps". J'avais une sŽrie de tiroirs et un petit coin de la pice. Plus tard, la D.G.R.S.T. m'a fourni un bureau, qui Žtait en rŽalitŽ celui d'un de mes confrres qui ne venait jamais. Il y avait ses papiers dans les tiroirs, religieusement je n'y touchais pas. Voilˆ le commencement du CNES. Plus tard, gr‰ce au gŽnŽral de Gaulle, nous avons pu nous installer dans un b‰timent situŽ dans l'ex ambassade d'Allemagne, rue de Lille. Par la suite, on a ŽtŽ plus g‰tŽ, mais on avait commencŽ trs petitement.

 

        Puis vous avez fait l'ESRO...

 

        Et puis on a fait l'ESRO. Vous voyez que je suis devenu "international" trs t™t. J'avais ŽtŽ ˆ l'UNESCO pendant onze ans. "International"? Peut tre que chez moi, c'est une seconde nature. J'Žtais "international" en crŽant le CNES pour la France, car j'avais en mme temps un organisme europŽen en vue. J'avais pu crŽer le CERN (Centre europŽen de recherche nuclŽaire) avec le succs que vous connaissez, dans les locaux de l'UNESCO. Le CERN avait ŽtŽ essentiellement lancŽ par une rŽsolution de l'UNESCO Donc comme "international", je voulais un organisme de recherche spatiale europŽenne. Et j'ai profitŽ d'une rŽunion du C.O.S.P.A.R., la commission spŽcialisŽe pour les recherches spatiales du Conseil International des Unions scientifiques, dont je faisais partie. Ce Conseil comprend des commissions spŽciales, il y en avait une pour l'espace. Elle s'est rŽunie ˆ Nice dans les locaux du Centre universitaire mŽditerranŽen, un superbe b‰timent. Lˆ, j'ai groupŽ les reprŽsentants d'un certain nombre de pays europŽens, un Suisse, un Hollandais, un Anglais, un Franais (moi) et un Allemand et nous avons dŽcidŽ de faire quelque chose pour l'Europe. Ils m'ont chargŽs d'essayer de lancer l'opŽration. J'ai donc fait l'ESRO, l'organisme europŽen de recherche spatiale. Je souhaitais qu'il soit situŽ ˆ Paris et j'ai du obtenir de tous les gouvernements qu'ils ratifient une convention. Tous les ƒtats ont ratifiŽ, sauf la France. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me suis renseignŽ, je suis allŽ ˆ la Chambre o on m'a dit qu'il fallait que la ConfŽrence des PrŽsidents mette l'affaire ˆ l'ordre du jour. Pas d'ordre du jour, pas de vote. Pourquoi ne la met-elle pas? Demandais-je. On me rŽpond que les prŽsidents de commissions hŽsitaient ! Pendant des mois, rien ne se passe. Il faut atteindre l'ƒlysŽe et j'ai fait informer le GŽnŽral. j'Žtais en rapport avec un garon qui Žtait conseiller scientifique du GŽnŽral . Il est allŽ le voir et m'a fait donner une petite note :"Il faut ratifier". Retour ˆ la Chambre.

 

        Une autre affaire internationale qui n'a pas bien fonctionnŽ, c'est l'EURATOM.

 

        L'EURATOM a ŽtŽ crŽŽ au mme moment que l'ESRO, mais ˆ l'inverse de celui-ci, il n'a pas rŽussi. Je crois que la raison est qu'ils se sont embarquŽs dans des affaires industrielles, avec des intŽrts privŽs dans diffŽrents pays.

 

        On a retrouvŽ la mme difficultŽ dans un autre organisme -parallle ˆ l'ESRO et crŽŽ en mme temps l'ELDO (European launcher development org.) qui devait construire les lanceurs (alors que l'ESRO construit des satellites et gre des organismes scientifiques). Quand l'ELDO a ŽtŽ crŽŽ, Pierre Guillaumat -il Žtait alors Ministre des affaires spatiales m'a demandŽ lequel des deux organismes je prenais : " l'ELDO ou l'ESRO ?

 

       -Je prends l'ESRO

 

        -Pourquoi?

 

        -Parce que l'ELDO est mal parti. Il est mal parti parce qu'il n'est pas un vrai organisme international".

 

        Chaque pays dans l'ELDO gardait sa propre construction, son propre organisme. Le premier Žtage (du lanceur) Žtait construit par les anglais en Angleterre, le second par les franais en France, le troisime par les allemands en Allemagne. Et on pensait qu'on allait embo”ter le tout sans problme.

 

        N'y avait-il pas aussi un handicap liŽ ˆ des enjeux nationaux?

 

        Il y avait d'abord des implications industrielles, militaires aussi Žvidemment.

 

        Le GŽnŽral de Gaulle Žtait soucieux de disposer d'une force de frappe nationale...

 

        Le GŽnŽral Žtait pour l'ESRO , parce que l'ESRO Žtait ˆ Paris et que j'en Žtais le directeur gŽnŽral franais ! ‚a restait une affaire assez profondŽment franaise, ensuite europŽenne. Tandis que l'ELDO Žtait moins intŽressant. Par exemple, il n'y avait de budget international ou de centralisation des dŽpense . Le budget de l'ESRO lui Žtait international par nature. C'Žtait l'ESRO qui choisissait les firmes qui devaient construire les diffŽrentes parties des satellites. Quand il s'est agi de crŽer les organismes techniques, la Hollande s'est proposŽe et on y a choisi un site, mais a appartenait ˆ l'ESRO . De mme l'informatique a ŽtŽ faite en Allemagne, les allemands ayant offert un trs beau b‰timent. Mais, c'est ˆ l'ESRO. Quant au sige, il est ˆ Paris.

 

        Le GŽnŽral Žtait europŽen pour autant que l'Europe soit un peu derrire la France...

 

        Il voulait que la France ait une position de premier rang. Elle pouvait l'avoir en Europe. C'Žtait plus difficile dans le Monde. Effectivement, la France a eu tout de suite, une position de premier plan dans l'ESRO puis dans l'Agence Spatiale EuropŽenne. Quant au CERN, il est ˆ Genve, ce n'est pas la France, mais presque.

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[VINGT-HUITIéMES] RƒFLEXIONS DE FIDEL CASTRO

mercredi 18 juillet 2007

 LE VOL DES CERVEAUX (Extraits)

Fidel Castro

 

JÕai mentionnŽ ce point et donnŽ un exemple dans mes dernires RŽflexions : Ç Bush, la santŽ et lÕŽducation È, que jÕai dŽdiŽes aux enfants. Dans celles-ci, que jÕadresse ˆ la premire promotion issue de lÕUniversitŽ des sciences informatiques (UCI), jÕaborderai un peu plus ˆ fond cette question Žpineuse.

...

Une dŽpche de lÕagence Reuters, datŽe du 3 mai 2006 et intitulŽe : Ç La fuite des cerveaux laisse le continent africain sans personnel qualifiŽ et entrave le dŽveloppement È, informait : Ç On estime que vingt mille spŽcialistes qualifiŽs Žmigrent tous les ans en Occident È, ce qui laisse le continent Ç sans les mŽdecins, les personnels infirmiers, les enseignants et les ingŽnieurs dont il a besoin pour briser le cercle vicieux de la pauvretŽ et du sous-dŽveloppement È. Et dÕajouter : Ç LÕOrganisation mondiale de la santŽ affirme que lÕAfrique subsaharienne reprŽsente 24 p. 100 des maladies au monde, dont le sida, la malaria et la tuberculose. Pour faire face ˆ ce problme, elle ne compte que 3 p. 100 des travailleurs qualifiŽs du monde. È

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LÕexpression Ç fuite des cerveau È a fait flors dans les annŽes 60 quand les Etats-Unis accaparrent les mŽdecins du Royaume-Uni. La spoliation avait lieu en lÕoccurrence entre deux pays dŽveloppŽs, lÕun qui Žmergeait de la seconde guerre mondiale en possession de 80 p. 100 de lÕor en lingots, et lÕautre fortement touchŽ et privŽ de son empire durant le conflit.

 

Un rapport de la Banque mondiale intitulŽ : Ç Migration internationale, envois de fonds familiaux et fuite des cerveaux È, publiŽ en octobre 2005, fournit les chiffres suivants :

 

Ces quarante dernires annŽes, plus de 1 200 000 spŽcialistes latino-amŽricains et caribŽens ont ŽmigrŽ aux USA, au Canada et au Royaume-Uni. Une moyenne de plus de 70 spŽcialistes par jour a ŽmigrŽ dÕAmŽrique latine pendant quarante ans.

 

Des 150 millions de personnes participant dans le monde ˆ des activitŽs scientifiques et technologiques, 90 p. 100 se concentrent dans les sept nations les plus industrialisŽes.

 

Plusieurs pays, surtout les petits pays dÕAfrique, des Cara•bes et dÕAmŽrique centrale, ont perdu par la migration plus de 30 p. 100 de leurs dipl™mŽs de lÕenseignement supŽrieur.

 

Les Antilles, presque toutes anglophones, connaissent la fuite des cerveaux la plus ŽlevŽe au monde, au point que dans certaines ”les, 8 dipl™mŽs universitaires sur 10 sont partis.

 

Plus de 70 p. 100 des programmateurs de logiciels de la sociŽtŽ Žtasunienne Microsoft Corporation viennent dÕInde et dÕAmŽrique latine.

 

Les intenses mouvements migratoires qui se sont produits, ˆ partir de la disparition du camp socialiste, de lÕEurope de lÕEst et de lÕUnion soviŽtique, vers lÕEurope de lÕOuest et lÕAmŽrique du Nord mŽritent une mention ˆ part.

 

Selon lÕOrganisation internationale du travail (OIT), la quantitŽ de scientifiques et dÕingŽnieurs qui abandonnent leurs pays dÕorigine pour des nations industrialisŽes Žquivaut ˆ prs du tiers de ceux qui y restent, ce qui provoque une diminution importante du capital humain indispensable.

 

Selon lÕanalyse de lÕOIT, la migration des Žtudiants est un phŽnomne prŽcurseur de la fuite des cerveaux. DÕaprs lÕOrganisation de coopŽration et de dŽveloppement Žconomiques (OCDE), au dŽbut du millŽnaire actuel, un peu plus de Ç 1 500 000 Žtudiants Žtrangers faisaient des Žtudes supŽrieures dans les Etats membres, dont plus de la moitiŽ provenait de pays non membres. De ce total, presque 500 000 Žtaient aux USA, 250 000 au Royaume-Uni et environ 200 000 en Allemagne. È

 

De 1960 ˆ 1990, les USA et le Canada ont accueilli plus dÕun million de spŽcialistes et de techniciens provenant du Tiers-monde. Les chiffres traduisent bien mal la tragŽdie.

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De 1959 ˆ 2004, Cuba a dipl™mŽ 805 903 spŽcialistes, mŽdecins compris. La politique injuste que mne les Etats-Unis contre notre pays nous en a privŽs de 5,16 p. 100.

 

NŽanmoins, mme lÕŽlite des travailleurs immigrants ne peut compter sur des conditions dÕemploi et de salaires Žgales ˆ celles des Etatsuniens. Afin dÕŽviter les procŽdures compliquŽes quÕimpose la lŽgislation du travail et le cožt des dŽmarches dÕimmigration, les Etats-Unis en sont arrivŽs au comble de crŽer un navire-usine de logiciels qui maintient des esclaves hautement qualifiŽs ancrŽs dans des eaux internationales, espce de variante des usines de sous-traitance (maquilas) pour produire toutes sortes dÕappareils numŽriques : dans le cadre du projet SeaCode, un navire ancrŽ ˆ plus de trois milles des c™tes californiennes (eaux internationales) hŽberge 600 informaticiens venus dÕInde qui travaillent douze heures par jour en permanence pendant quatre mois.

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Pour avoir une idŽe de ce que cela signifie, il suffit juste de comparer deux rŽalitŽs : plus de 70 p. 100 de la population a accs ˆ Internet aux USA, mais seulement 3 p. 100 en Afrique. Les fournisseurs dÕaccs ˆ Internet se trouvent tous dans des pays ˆ revenus ŽlevŽs o ne vit que 16 p. 100 de la population mondiale.

 

Il est urgent de faire face ˆ la situation dÕindigence que conna”t notre groupe de pays dans cet univers de rŽseaux mondiaux dÕinformation, dÕInternet et tous les moyens modernes de transmission dÕinformations et dÕimages.

 

On saurait qualifier ˆ peine dÕhumaine une sociŽtŽ o les tres sont en trop par millions, o le vol des cerveaux des pays du Sud devient une pratique, et o le pouvoir Žconomique et lÕutilisation des nouvelles technologies se perpŽtuent en quelques mains. Sortir de ce dilemme est aussi vital pour le sort de lÕhumanitŽ que solutionner la crise des changements climatiques sur la plante, tous ces problmes Žtaient dÕailleurs absolument interdŽpendants.

 

JÕajoute pour vous en guise de conclusion :

 

Quiconque a un ordinateur dispose de toutes les connaissances publiŽes. La mŽmoire privilŽgiŽe de la machine lui appartient aussi.

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Le rendez-vous PPF du 23 mars 2008

Soyez du nombre ˆ MontrŽal ou ˆ Paris. RŽservez dans votre agenda.

Notre rendez-vous PPF habituellement tenu le 23 mars sera-t'il avancŽ de 24 heures en 2008?

Surveillez les annonces. Voici la photo prise en 1996.

 

Science et Francophonie No 001, janvier 2008

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