LES ACTUALITÉS, mercredi 24 novembre 2004, p. A1

Un personnage controversé à la tête du CUSM
Le Dr Arthur T. Porter traîne derrière lui une expérience désastreuse en matière de PPP

Rioux Soucy, Louise-Maude

 

Le nouveau directeur général du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), Arthur T. Porter, qui se dit le bon ami de George W. Bush et de Dick Cheney, arrive à Montréal avec, dans ses bagages, un passé controversé placé sous le signe de la sous-traitance. Une expertise que le gouvernement Charest, friand de partenariat public-privé (PPP), avait chaudement saluée.

 

Pourtant, une enquête à paraître aujourd'hui dans L'Actualité médicale révèle que l'expérience de la sous-traitance du Dr Porter est loin d'avoir connu une issue heureuse au pays de l'oncle Sam. En effet, le coloré Dr Porter, qui a décliné le poste convoité de surgeon general aux États-Unis pour se consacrer au redressement du Detroit Medical Center (DMC), au Michigan, a plutôt quitté l'organisme dans la disgrâce.

 

Conflit d'intérêts, mauvaise gestion, crise financière, menace de tutelle, le bilan du passage d'Arthur T. Porter au DMC - un réseau d'établissements privés à but non lucratif qui compte sept hôpitaux, deux centres de soins de longue durée et une centaine de cliniques - est loin d'être reluisant, apprend-on sous la plume du journaliste Jocelyn Desjardins.

 

Arrivé en sauveur en 1999, le nouveau président-directeur général est alors investi d'un mandat clair: réduire les dépenses et accroître le champ d'action du DMC, qui accuse un déficit récurrent de 100 millions. Mis rapidement en place, son plan de redressement a pour clef de voûte un contrat de sous-traitance de un milliard de dollars sur dix ans.

 

Une ambition qui en fait le plus gros contrat de sous-traitance jamais alloué par un établissement de santé aux États-Unis.

 

Le projet de sous-traitance ne tient toutefois pas ses promesses. Si la suppression de 4000 emplois et la fusion de deux hôpitaux déficitaires réussissent temporairement à faire baisser le déficit à huit millions, au départ de M. Porter, en septembre 2003, le déficit du DMC était revenu au-delà des 100 millions.

 

Pour le Dr Porter, le projet de sous-traitance n'a rien à voir avec tous ces chiffres. «Lors de notre troisième année, nous avons vu les rangs des non-assurés grossir tout à coup considérablement. Juste au moment où nous commencions à être efficaces sur le plan budgétaire, la Ville de Detroit a commencé à avoir des années difficiles, les fabricants d'automobiles se sont mis à cesser d'offrir des protections à leurs employés et plusieurs patients ayant droit au MedicAid, que finançait l'État, se sont vu refuser cette couverture.»

 

Incapable de résoudre la crise, le Dr Porter finira par lancer un ultimatum aux autorités publiques à l'été 2003. Sans financement public, le DMC fermera deux de ses hôpitaux. Mis au pied du mur, l'État du Michigan, le comté de Wayne et la Ville de Detroit finissent par céder et allongent 50 millions à l'organisme, avec, à la clé, la menace d'une tutelle.

 

Moins d'un mois plus tard, Arthur Porter démissionne, laissant derrière lui un DMC en crise. Plutôt que de le remercier pour ses services comme le veut l'usage, la gouverneure de l'État, Jennifer Granholm, s'empressera de mettre sur pied une commission de surveillance gouvernementale sur les dépenses des hôpitaux privés.

 

Le départ du controversé Dr Porter était-il conditionnel au financement gouvernemental? Dans le Detroit Free Press, le Dr Porter avait avoué à l'époque qu'il était clair qu'il devait quitter le navire et qu'il lui était impossible de survivre politiquement à cette commission.

 

Aujourd'hui, il nuance: «Quand vous provoquez un tel affrontement, vous en payez le prix. J'aurais pu rester, mais qu'en aurait-il été de ma relation avec le gouverneur de l'État? Quand il vous faut négocier avec des gens contre lesquels vous luttiez hier, il peut devenir difficile de faire comme avant!», a-t-il confié à L'Actualité médicale.

 

D'autant plus que l'opposition au Dr Porter s'était généralisée. Dans le Detroit Free Press, le président de l'Association médicale du DMC, le Dr Hassan Amirikia, a affirmé que la majorité de ses membres n'appuyaient plus le Dr Porter. Même tiédeur du côté du conseil d'administration du DMC, alors que l'une de ses membres, le Dr Sophie Wornack, déclarait: «Nous ne cherchons pas une personne qui serait très politisée.»

 

Et pour cause! Le déficit n'est pas la seule tache au dossier de M. Porter pour bien des habitants de Detroit. En effet, le super-contrat de un milliard de dollars a été accordé à la firme Care Tech Solutions de Detroit, une filiale du géant informatique Compuware dont le président dirige l'un des sept hôpitaux du DMC. Pire, le Dr Porter accepte une nomination au conseil d'administration de Care Tech en compagnie d'un autre membre de la direction du DMC, Donald P. Ragan.

 

Le scandale qui éclate force le DMC à réduire de moitié le montant du contrat, à 563 millions. Nouveau tollé, une compagnie qui avait soumissionné à hauteur de 513 millions critique l'entente sur la place publique. Son président, Richard Helppie, ne mâche pas ses mots: «Nous avons soumissionné 45 % moins cher, mais nous avons tout de même perdu à cause du prix.»

 

Arthur Porter défend encore son choix dans l'hebdomadaire médical. «Du début à la fin, nos critères d'évaluation des projets n'ont jamais changé. Lors de notre appel d'offres, nous demandions aux entreprises ce qu'elles pourraient faire pour nous. Aussi, Care Tech gérait déjà l'informatique à Oakwood. Et ce qu'Oakwood en disait était très positif.»

 

Pour Oscar Feldman, qui siégeait alors au conseil d'administration du DMC, les conflits d'intérêts étaient pourtant réels et «teintaient» plusieurs des décisions du conseil. En 2002, après 26 ans de loyaux services, il démissionne, sans auparavant mettre au jour ces pratiques qu'il condamne. C'est alors que des soumissionnaires laissés pour compte par le DMC ont décidé de monter un dossier contre le Dr Porter et son collègue Donald Ragan. Ledit dossier, présenté en secret à certains membres du conseil d'administration de l'organisme, allègue notamment que les deux hommes ont une participation active dans une douzaine d'entreprises, dont Medical Knowledge Systems, et qu'ils sont actifs dans un centre privé de traitement de cancer à Nassau, aux Bahamas, lequel est soupçonné d'avoir drainé les meilleurs talents en radio-oncologie de Detroit.

 

Par toutes ces révélations, L'Actualité médicale montre le p.-d.g. du CUSM sous un tout autre jour. Cela dit, en dépit de ses mésaventures, Arthur T. Porter voit toujours d'un très bon oeil un éventuel partenariat public-privé pour son futur superhôpital. Mais il reste prudent. «Il nous faut être très prudents avant d'échanger notre avenir contre des avantages immédiats», a-t-il assuré à L'Actualité médicale.

 

Catégorie : La Une; Actualités
Sujet(s) uniforme(s) : Hôpitaux, soins hospitaliers et urgences
Type(s) d'article : Article
Taille : Long, 798 mots

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Doc. : news·20041124·LE·69307