Les recherches de plusieurs sociologues de langue française peuvent être regroupées sous deux thématiques liées étroitement entre elles: celle de "l’économie contre la société" et de l’économie solidaire20. Il s’agit principalement des recherches des membres du groupe de travail de sociologie économique de l’AISLF qu’anime Jean-Louis Laville avec d’autres collègues de même que de celles des signataires du quasi manifeste que constitue Vers un nouveau contrat social (Guy Roustang, Jean-Louis Laville, Bernard Eme, Daniel Mothé et Bernard Perret, 1996). La plupart des chercheurs qui publient dans la revue québécoise Économie et solidarités que dirigent les sociologues Carol Saucier et Louis Favreau, s’inscrivent également dans cette approche de l’économie solidaire21. De plus, les ouvrages publiés par Desclée de Brouwer dans la collection " sociologie économique " que dirige Jean-Louis Laville, contribuent également à cet effort de renouvellement de la sociologie économique. Ce courant est toutefois plus récent que celui du MAUSS puisque qu’il ne s’est manifesté qu’à la fin des années 1980, même si les recherches de la plupart des auteurs ont débuté bien avant cette date22.

 

En cohérence avec l’analyse régulationniste sur lequel nous reviendrons, les auteurs de ce second courant considèrent que la crise de la société salariale nous oblige à repenser radicalement non seulement le rapport entre l’économie et le social, mais également ce qu’il faut entendre par économie. Dans cette visée, l’oeuvre de Polanyi constitue une référence pour tous, même si elle n’est pas toujours explicitée. C’est le cas de la définition de l’économie d’une point de vue substantif plutôt que formel. Dans cette visée, les activités économiques concernent non seulement les activités marchandes, mais les activités non marchandes, telle la redistribution réalisée par l’État, de même que les activités non monétaires relevant de la réciprocité (rejoignant en cela les analyses du MAUSS). Enfin, comme le montre bien entre autres Jean-Louis Laville (1992 et 1994), la mise en relation de ces différentes activités économiques (marchandes, non marchandes et non monétaires) peut être réalisée de diverses manières, selon les régimes économiques et politiques. Dans cette visée, la crise économique ne peut être expliquée par les seules rigidités induites par l’intervention de l’État dans l’économie puisque ce qui est en cause, c’est plutôt la synergie État-Marché qui fait que la crise économique actuelle est à la fois une crise de l’État et une crise du Marché. Enfin, les auteurs de ce courant et notamment ceux de l’hexagone s’inscrivent fortement en continuité avec l’école française de sociologie comme en témoigne leur analyse de la cohésion sociale et partant de l’exclusion23 (Eme et Laville, 1994).

 

Comme précédemment, nous nous arrêterons principalement sur deux contributions représentatives de ce courant, celle de Bernard Perret et de Guy Roustang sur le rapport économie et société, d’une part, et celle de Bernard Eme et Jean-Louis Laville sur l’économie solidaire, d’autre part.

 

L’économie contre la société de Perret et Roustang (1993) se situe en continuité avec la vision de Polanyi (1944 et 1983) selon laquelle l’économie serait désencastrée du social dans les sociétés où prédomine la régulation marchande concurrentielle (" l’autorégulation par le marché "). Partant de là, Perret et Roustang font l’hypothèse que nous sommes dans une phase de transition qui ouvrirait sur une nouvelle grande transformation, sans sortir pour autant du capitalisme bien que les limites sociales de la croissance économique soient maintenant manifestes. C'est pourquoi aussi bien les pratiques économiques que la théorie économique qui justifie ces pratiques, doivent être repensées. Plusieurs mutations présentement en cours laissent présager "la fin du cycle inauguré par l’économie politique du XVIIIe siècle" (Perret et Roustang, 1993 :124). Ces mutations historiques s’expriment à travers la fin du communisme, l’affaiblissement des forces de contestation du système capitaliste et les logiques de dissociation qui menacent les sociétés démocratiques. Un double crise surgit donc par la conjonction de ces mutations. La première met en cause l’équilibre entre l’accumulation du capital, l’institutionnalisation de la lutte des classes et le progrès social. Ce déséquilibre se traduit en fait par un déficit des ressources sociales liées à l’intégration des populations — ce qui a par ailleurs été bien mis en évidence par Rosanvallon (1981 et 1995). La seconde touche aux représentations de la société et de son horizon utopique qui rend difficilement envisageable l’émancipation de l’individu par l’économie : cette dernière crise concerne tout autant le courant libéral que le courant marxiste.

Reprenant la thèse de Dumont défendue dans Homo Aequalis (1977), Perret et Roustang affirment que le communisme définit l’émancipation humaine à l’horizon idéologique de l’individualisme, au même titre que le libéralisme. Les auteurs prennent appui sur l’exemple récent du déclin du communisme, dans l'ex-Union soviétique, qui montre que sous le couvercle collectiviste officiel bouillait un individualisme qui s’est exprimé dès lors que la coercition a cessé de s’exercer. Selon eux, cela ne doit pas nous surprendre puisque cela s’inscrit en continuité avec les textes fondateurs du communisme. Or, s’il est fondé d’affirmer que Marx reproduit et même radicalise la conception selon laquelle les rapports sociaux dérivent des rapports de l’espèce humaine à la nature, il semble cependant plus difficile de simplement prétendre que Marx rend hommage au capitalisme destructeur de l’ordre ancien et libérateur potentiel de l’individu. Nous pourrions reprendre ces remarques pour les thèses de Louis Dumont qui nous semblent tordre le cadre théorique de Marx pour le faire entrer à l’horizon de l’individualisme, sachant que sa préoccupation fut principalement de penser l’économie dans sa forme sociale et collective, sur la base d’une critique des catégories économiques qui véhiculent une idéologie individualiste24.

 

Par ailleurs, la théorie de la société de Marx permet difficilement de distinguer l’intégration sociale par le travail avec la reproduction matérielle de la société. Si le travail permet certes de produire les conditions matérielles à la société, celui-ci ne garantit plus l’intégration sociale de ses membres. L’écartèlement entre la reproduction et l’intégration par le travail apparaît aujourd’hui nettement avec la crise actuelle de l’emploi qui est en même temps une crise de l’intégration par le travail. Cette double crise constituerait "un aboutissement et non [une] scorie transitoire du développement économique" (Perret et Roustang, 1993 :128). De plus, comme la production est un phénomène de plus en plus collectif, "l’individualisme productiviste est donc un mythe de moins en moins conforme à la réalité du fonctionnement de l’économie et de la société" (Perret et Roustang, 1993 : 131). En conséquence, il faut s’en écarter pour aborder la crise de l’emploi d’une manière plus adéquate à la réalité

 

Cela n’empêche pas Perret et Roustang de bien mettre en lumière l’ambiguïté du travail salarié qui a été indissociablement vecteur d’exploitation et d’émancipation. Dans la société dite salariale, le travail salarié dans sa forme typique a permis d’accéder à la sphère publique de trois façons : en premier lieu, par la reconnaissance de l’utilité sociale qu’assure la validation par le marché (en l’occurrence le marché du travail) ; en deuxième lieu, par la reconnaissance et la socialisation qu’assure le travail salarié au sein d’une entreprise ou d’une organisation (et donc d’un collectif) ; en troisième lieu, par la reconnaissance des droits des salariés et notamment celui de la négociation collective. Ces considérations que l’on retrouve également dans les analyses de Jean-Louis Laville (1994) laissent bien voir les limites de l’économie domestique et informelle pour penser des alternatives au travail salarié dans la mesure où cette économie tire ses acteurs dans la sphère du privé et de la domesticité. De ce point de vue, la distinction d’un ordre politique et d’un ordre économique est à maintenir, même si leur articulation est à repenser. Si l’économie monétaire n’est pas dépourvue d’un caractère émancipateur, elle présente des dangers certains lorsqu’elle veut s’étendre à la totalité de la vie sociale.

 

Par ailleurs, cette analyse permet d’identifier les conditions nécessaires pour que les activités autres que salariées puissent favoriser une véritable insertion sociale à une époque où le chômage de masse remet en cause les fondements de la société salariale. Perret et Roustang prennent ainsi leur distance par rapport aux analyses bien connues de Gorz (1988). En effet, à la différence de ce dernier, ils montrent que l’extension de la sphère marchande ne signifie pas automatiquement un renforcement de la dépendance puisque cette dernière peut être circonscrite par les formes institutionnelles dans lesquelles s’inscrit l'activité marchande, tel le travail salarié. Ce faisant, ils refusent d’établir une coupure nette entre activités autonomes et activité hétéronomes puisque " l’économie de marché est indissolublement liée aux valeurs fondamentales de l’individualisme et de la démocratie " (Perret et Roustang, 1993: 159). Il s’agit d’une ouverture vers ce qu’ils appellent une " économie plurielle " où les divers types d’activités économiques prennent une signification différente selon les formes institutionnelles dans lesquelles elles s’inscrivent et non selon la nature de l’activité, comme l’avance Gorz. C’est ce que Jean-Louis Laville et Bernard Eme (1988 et 1994) tenteront d’approfondir à partir entre autres de leurs recherches sur l’économie solidaire.

 

D’un point de vue descriptif, l’économie solidaire est employée pour désigner des activités relevant principalement des services de proximité et des initiatives locales ayant pour objectif le renforcement de la cohésion sociale et la création d’emplois. Le secteur des services relationnels qui concernent entre autres l’éducation, les services sociaux, la santé, les loisirs, suppose l’interaction directe d’un prestataire et d’un usager25. À la différence des services standard que sont les assurances et les services financiers, par exemple, les services relationnels ne permettent pas de grands gains de productivité alors que la demande pour les services relationnels augmente, ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population26. La réponse marchande à ces besoins néglige la demande non solvable de ceux et celles qui sont exclus du marché du travail ou qui ont des emplois précaires. Par ailleurs, la réponse étatique se bute non seulement à la crise financière des États, mais plus profondément à l’incapacité d’implication des usagers et de mobilisation des ressources de proximité. Dans cette visée, l’économie solidaire se situe au coeur de la reconfiguration de l’État-providence et des régulations sociales concernant le rapport entre l’économie et le social.

 

De ce point de vue, l'économie solidaire constitue non seulement une nouvelle génération d'économie sociale mais également une approche théorique différente de celle proposée par l'économiste Claude Vienney (1994) pour rendre compte de ces initiatives et entreprises. Tout en reconnaissant une dette à l'égard de ce dernier, Laville laisse bien voir l'insuffisance d'une approche par les règles et la rationalité des acteurs. Ainsi, " la référence unique aux choix rationnels réduit la pensée à la raison discursive et à la raison discursive au calcul stratégique" (Laville, 1995:77). Ce faisant, une telle approche sous-estime l'importance de la réciprocité dans l'émergence de ces initiatives relevant de l'économie sociale. De plus, cette théorie de l'économie sociale qui relève trop exclusivement du paradigme de l'intérêt, occulte "la dimension intersubjective de l'action organisée" On entrevoit une convergence de l'économie solidaire avec la critique de l'anti-utilitarisme réalisée par le MAUSS.

 

Concrètement, les initiatives d’économie solidaire proviennent principalement de la société civile. À l’origine, on retrouve une impulsion réciprocitaire comme le montre la mobilisation des citoyens d’une commune pour se donner des activités de loisirs ou encore des parents d’un arrondissement pour se donner des services de garde pour les enfants en bas âge (Laville, 1992 ; Lévesque, 1994). Avec l’aide de professionnels en chômage ou non, les usagers définissent leur besoins et par suite les services pour y répondre (Bélanger, Lévesque et Plamondon, 1987). C’est ce que Laville appelle la construction conjointe de l’offre et de la demande par les usagers et les professionnels directement impliqués. Par la suite, à travers des programmes pilotes ou ad hoc, on obtiendra l’aide financière de l’État conformément à son rôle dans la redistribution, alors que certains usagers dans la mesure de leurs moyens pourront payer une partie du service. En somme, l’économie solidaire permet une hybridation des économies marchandes, non marchandes (redistribution) et non monétaire (réciprocité).

 

Dans la période de l’après-seconde guerre mondiale, la production et la répartition des biens et services ont été réorganisées selon les principes de séparation et de hiérarchisation de ces trois types d’activités économiques qui donnaient la première place au marché, complété par la redistribution qui donnait un arrimage vertueux entre production et redistribution. En revanche, l’économie non monétaire (réciprocité et administration domestique) était marginalisée par l’élargissement du marché ou encore par l’étatisation des initiatives associatives les plus dynamiques (Laville, 1992). La mondialisation et notamment l’ouverture des marchés, de même que les effets pervers résultant de l’exclusion des usagers et des professionnels dans la définition des services de l’État-providence mettent fin à ce cercle vertueux. Des études internationales permettent d’identifier divers scénarios qui vont du tout au marché au tout à l’État (Laville, 1994). Dans cette visée, la problématique de l’économie solidaire permet de repenser les rapports entre l’économie et le social. D’une part, elle remet en synergie ces trois composantes en maintenant au sommet la fonction redistribution assurée par l’État et en proposant une contractualisation des activités de nature communautaire qui autrement pourraient constituer un recul pour les libertés individuelles, tout en maintenant un espace pour l’économie marchande qui est ainsi encastrée socialement ou tout au moins politiquement. Comme le montrent les recherches québécoises, l’intérêt et la pertinence des expérimentations de l’économie solidaire valent non seulement pour elles-mêmes, mais également pour leur capacité à contribuer au renouvellement aussi bien du secteur étatique que du secteur privé, à travers entre autres le partenariat ou même le contrôle de parts significatives du marché (Bélanger, Boucher et Lévesque, 1994).

 

Cette approche est également en rupture avec une analyse des expérimentations du secteur associatif comme seule résistance à l’érosion de l’État-providence ou même à l’extension de l’économie marchande, puisqu’elle cherche à montrer comment l’économie solidaire participe à la mise en place d’une synergie État-Marché-Société civile (acteurs associatifs) qui favorise un élargissement de la démocratie et un refaçonnage conséquent des institutions. Dès lors, l’économie solidaire ne se réduit pas à sa dimension fonctionnelle ou même organisationnelle puisqu’elle participe au changement des institutions, des formes de régulation et en somme du système politique. Les recherches montrent ainsi que les acteurs impliqués dans ces "entreprises" ne sont orientés, ni exclusivement par l’intérêt, ni par "le seul prisme des choix rationnels." Ils s’inscrivent dans la logique de la confiance personnalisée et de la réciprocité et plus largement de la promotion d’un bien commun élaboré à partir de débats dans des collectivités bien concrètes.

 

Dans cette visée, les initiatives de l’économie solidaire peuvent "être appréhendées comme des institutions intermédiaires dans [les] deux champs qu’elles articulent, le champ politique et le champ économique " (Laville, 1995 :78). Elles s’inscrivent ainsi dans le champ politique comme création d’entités collectives dans un espace public conflictuel. Autrement dit, en raison d’un projet qui vise des changements institutionnels, l’entreprise-association d’économie solidaire " se positionne comme une institution intermédiaire entre les acteurs qui se regroupent en son sein et les systèmes institutionnels constitués " (Laville, 1995 :78). Par la suite, ce qui la caractérise comme structure socio-économique, c’est justement cette dimension d’espace public dans la société civile qui fait qu’elle relève ainsi de ce que certains appellent la démocratie sociale, de la représentation d'intérêt collectif (Thériault, 1995; Favreau et Lévesque, 1996). Enfin, en raison de l’hybridation des formes économiques qu’elle réalise dans la production et la distribution d’un service ou même d’un bien, elle relève bien d’une économie plurielle réalisant "un rôle d’intermédiation entre diverses formes de travail et d’économie" (Laville, 1995).

 

Comme ces recherches mettent bien en lumière comment l’économie solidaire réalise une articulation nouvelle entre le politique ainsi redéfinie et l’économie ainsi élargie, l'économie solidaire acquiert par la suite une valeur exemplaire aussi bien pour l’ensemble du champ politique, qui dérive vers la seule démocratie libérale, que pour le champ économique, dont la seule logique marchande l’enferme dans le calcul rationnel égoïste. Si le passage aux droits sociaux individuels a constitué un progrès important par rapport aux solidarités communautaires qui entretenaient la dépendance, il apparaît aujourd’hui que ce développement des droits individuels est insuffisant pour répondre, par exemple, aux problèmes de l’exclusion sociale. Il en résulte donc une métamorphose de la question sociale (Castel, 1995). Dans cette visée, Guy Roustang, Jean-Louis Laville, Bernard Eme et Bernard Perret (1996:132) proposent un nouveau contrat social qui permettrait entre autres " le passage d’un État-providence à un État solidaire dont l’appui financier renforcerait des activités qui recréent le tissu social et favorisent la prise en charge collective de problèmes quotidiens." Un sursaut de la démocratie est donc nécessaire, mais il ne saurait survenir sans conditions, dont la première est la revalorisation du débat public, y compris à l’échelle locale. Cette proposition rejoint a bien des égards les propos de Dominique Méda lorsqu’elle montre comment " le défi des Temps modernes consiste donc à reconnaître l’individu tout en l’intégrant dans une communauté de droits et de devoirs qui ne se résume pas au simple échange marchand " (Méda, 1995: 276). Même si l’auteur se situe dans une démarche différente, plus philosophique que sociologique, Le travail, une valeur en voie de disparition constitue néanmoins une lecture nécessaire pour prendre la pleine mesure des enjeux sociaux concernant la redéfinition de l’État et de son rapport à l’économie.

 

 

L’école de la régulation et celle des conventions appartiennent toutes deux au courant institutionnaliste français, un courant qui a toujours été attentif aux dimensions historiques et sociales de l'économie (Baslé et alii, 1988). L'école de la régulation est apparue dans la seconde moitié des années soixante-dix avec la publication de la thèse d'Aglietta, Régulation et crises du capitalisme (1976), alors que l'économie des conventions s'est fait connaître par un numéro spécial de la Revue économique (1989) qui lui était entièrement consacré. L'école de la régulation est connue à l'échelle mondiale27, tandis que l'économie des conventions l'est plutôt en France28 où elle a inspiré de très nombreux travaux au cours des dernières années. Ces deux approches ne sauraient être confondues puisque l'une s'inscrit explicitement dans une approche d’inspiration holiste, marxiste et keynésienne, alors que l'autre affirme clairement son appartenance à l’individualisme méthodologique qu'elle redéfinit par ailleurs (Livet et Thévenot, 1994). Cela dit, elles se complètent puisque l’une centre ses recherches sur les changements institutionnels et notamment les formes de régulation socio-économique alors que l’autre explore les formes de coordination qui sont nécessaires pour rendre compte du bon fonctionnement des organisations lorsque l’on suppose l'autonomie des acteurs individuels.

 

Les relations entre les deux "écoles" varient selon les auteurs en présence: certains régulationnnistes tels Boyer et Aglietta ont participé à des recherches communes avec les conventionnistes (Orléan, 1994) alors d’autres, tels Lipietz et Coriat, ne se gênent pas pour les critiquer sévèrement, notamment leur trop faible distance des principaux postulats de la science économique néoclassique (Lipietz,1995; Coriat, 1994). De leur côté, la plupart des conventionnistes insistent sur la complémentarité des approches bien que certains d'entre eux, tel Favereau, laissent peu d'ouverture dans cette direction. À partir d'un examen minitieux de la pensée économique depuis Keynes, Beaud et Dostaler concluent que l'analyse des conventions permet "de construire l'articulation des champs trop souvent séparés de l'économie, de la sociologie et de l'histoire, d'établir des passages entre la réflexion théorique et l'analyse de la réalité et de constituer une charnière entre l'individualisme et le holisme, entre le micro et macro-économie" (Beaud et Dostaler 1993:202).

 

Bien qu'élaborées principalement par des économistes, ces deux approches franco-françaises ont suscité beaucoup d’intérêt de la part des sociologues qui ont joué un rôle relativement déterminant dans leur élaboration, directement dans le cas l'économie des grandeurs (Boltanski et Thévenot, 1989 et 1991) et de manière plutôt indirecte pour l'école de la régulation, soit à travers les influences de Giddens, Touraine et Bourdieu29 De plus, ces approches exercent une influence diffuse mais forte sur la plupart des sociologues de l'économie qui sont engagés dans la recherche empirique. Dans cette double visée, elles constituent deux contributions originales pour le renouvellement de la sociologie économique de langue française.

 

L’école de la régulation constitue un bel exemple de renouvellement de la pensée économique en remettant les rapports sociaux au centre de l’analyse. Nouvelle pour les approches d’inspiration marxiste, la notion de mode de régulation, à laquelle on fit appel pour expliquer les périodes de relative stabilité et celles de crise, désignait un ensemble cohérent de mise en forme de divers rapports sociaux (des formes structurelles telles que les institutions, les normes et la routine sociale) formant système et assurant une régularité à ces rapports dans une société donnée pour une période donnée. Dans cette perspective, il devient alors implicite que les cadres sociaux généraux conditionnent les activités économiques, et que les grandes crises sont appréhendées non seulement comme des crises économiques mais aussi des crises politiques et culturelles (Boyer, 1995a et 1995 b; Lipietz, 1989 et 1984). Grâce à un ensemble hiérarchisé de notions intermédiaires, la perspective des régulationnistes permet de dépasser la notion trop globalisante de mode de production et de rendre compte autant de la diversité géographique des capitalismes que de la variabilité temporelle de la configuration des formes sociales. Elle aura ainsi produite une périodisation plus précise que celles proposées jusqu’ici, en mettant en évidence la spécificité maintenant bien établie de la croissance d’après-guerre, caractérisée par le compromis dit fordiste du rapport salarial (Aglietta, 1976; Aglietta et Brender, 1984; Coriat, 1979).

 

Ce faisant, il ont contribué à la diffusion de notions, telle la société salariale, le fordisme, les compromis institutionnalisés, la régulation sociale et le modèle de développement. Ils ont également laissé entrevoir la nécessité d'un nouveau contrat social pour sortir de la période de crise que constituent les vingt douloureuses (1975-1995). L’étude de l’évolution et de la transformation de la forme institutionnelle du rapport salarial, défini comme un compromis institutionnalisé entre le capital et le travail, fera école et contribuera grandement au renouvellement de la réflexion théorique des pratiques économiques. L’hypothèse de la crise des régularités du compromis fordiste, où l’ajustement quasi automatique de la norme de consommation à la norme de production de masse avait engendré la croissance exemplaire des "trente glorieuses"(1945-1975), puis, sous la poussée du modèle japonais, la recherche généralisée de rapports salariaux plus flexibles, inspireront de nombreuses travaux (Boyer, 1986; Coriat, 1990). Par rapport aux analyses sociologiques d’inspiration marxiste, celles des régulationnistes ont l’avantage de traiter les rapports de travail sans les réduire à un rapport d’exploitation, orientant plutôt la recherche sur les formes structurelles qui résultent de compromis sociaux entre les acteurs sociaux et donc collectifs. Dans cette perspective, la forme marchande entendue comme un rapport de biens produits séparément dont la validation est réalisée par le marché, perd le caractère "mystique" que lui attribue le paradigme néoclassique en la ramenant à la codification de relations particulières. Le marché devient une institution comme les autres et non une alternative à une économie sans institution (Boyer, 1995:534). Il s’intègre dans un ensemble plus vaste de codifications sociales selon des combinaisons, des dynamiques, des espaces de régulation et des trajectoires nationales constituant autant de pistes de recherche vers lesquelles se portent les régulationnistes (Boyer et Saillard, 1995).

 

La centralité du rapport salarial tel qu'affirmé par les régulationnistes a fait l'objet de nombreuses critiques de la part notamment des sociologues et des politologues qui s'y sont intéressés (Boismenu et Jalbert, 1991). En effet, l'économie, l'État et a fortiori la société ne sauraient être analysés en s'en tenant aux seuls rapports de travail et au seul domaine de l'industrie comme si les services publics et privés s'y réduisaient (Théret, 1992 et 1995; Gadrey, 1996; Delorme et André, 1983). La crise que traversent nos sociétés, ne saurait être expliquée par le seul éclatement du compromis dans le monde du travail puisque les compromis dans le domaine de la consommation sont également en cause. Les théories sociologiques des nouveaux mouvements sociaux et notamment celle de Touraine permettent d'identifier des nouveaux acteurs, les nouveaux mouvements sociaux et la possibilité de nouveaux compromis sociaux au plan de la consommation et des services collectifs. Dans cette visée, l'approche de la régulation peut être "sociologisée" à partir des théories des nouveaux mouvements sociaux (Bélanger et Lévesque, 1991). Dans une telle perspective, les organisations et les activités économiques peuvent être analysées selon les trois dimensions que l'on retrouve chez Touraine30, celle des acteurs sociaux (anciens et nouveaux), celle des compromis institutionnalisés et celle enfin des formes concrètes de coordination (niveau organisationnel). Cette triple distinction permet de tirer profit de l'approche des mouvements sociaux pour la première dimension, de l'approche de la régulation pour la seconde et des théories des organisations et notamment de l'économie des conventions pour la troisième. Ce faisant, il devient également possible de tirer avantage de chacun des trois grandes traditions sociologiques marxiste plus sensible aux mouvements sociaux, webérienne pour les institutions et durkheimienne pour la cohésion sociale et les formes de coordination (Bélanger et Lévesque, 1992).

 

Cette intégration des approches évite l'éclectisme dans la mesure où les niveaux d'analyse sont hiérarchisés. Chacun des niveaux a son autonomie et ses acteurs comme système d'action, mais il existe un certain déterminisme provenant des acteurs sociaux en mesure d'arriver à des compromis institutionnalisés lesquels circonscriront l'espace d'autonomie des formes de coordination nécessaires au bon fonctionnement des organisations. En recentrant les dimensions sur les théories de l’action (des nouveaux mouvements sociaux), des institutions (les codifications des formes institutionnelles) et de l’organisation (la division du travail et forme de coordination), le cadre théorique proposé31 permet non seulement de trouver une réponse à la critique principale des analyses régulationnistes, la centralité du rapport salarial et du monde industriel, mais également de mettre en lumière une nouvelle forme institutionnelle, le rapport de consommation et l'importance des services. Il devient alors possible de rendre compte de l'État-providence autrement que comme une simple extension du rapport salarial. Si le fordisme est le produit d'un type de compromis en vertu duquel les travailleurs reçoivent une partie des gains de productivité en échange de la reconnaissance des droits de gérance (et donc leur exclusion de l'organisation du travail), de même le providentialisme résulte d'un compromis dans les services collectifs où les usagers obtiennent un accès relativement universel et gratuits mais s'en remettent à une administration de type bureaucratique pour la définition les besoins et donc les services (ce qui entraîne également une exclusion au plan de la démocratisation puisque cette dernière est définie exclusivement en termes d'accès aux services) (Bélanger et Lévesque, 1991:37-38).

 

Conformément au projet régulationniste, la dimension des rapports sociaux reste au centre de l’analyse parce que, étant au sommet de cette hiérarchie conceptuelle, elle détermine la configuration institutionnelle et organisationnelle de la société. C’est à ce niveau que s’affrontent les groupes ou les mouvements sociaux autour des enjeux du pouvoir, de la détermination des orientations normatives et du contrôle des ressources (Touraine, 1973). Les rapports sociaux relèvent ainsi davantage de confrontations et de compromis entre des modèles culturels ou encore d’interprétations conflictuelles d’enjeux sociaux que du partage d’un même ensemble de valeurs communes. La dimension institutionnelle s’exprime à travers les mécanismes où s’élaborent les décisions légitimes et s’établissent les règles du jeu. Les formes que prennent ces mécanismes sont toujours des compromis institutionnalisés entre les groupes sociaux, dont la légitimité dérive du modèle culturel dominant et d’une hiérarchie donnée, donc des rapports sociaux. Enfin par dimension organisationnelle il faut entendre les formes de division du travail et les mécanismes d’intégration et de coordination des activités, mais à l’intérieur de types d’autorité déterminés par les formes institutionnelles ou les rapports sociaux. Toutefois, ces dimensions constitutives sont inscrites dans un processus de dépendance mutuelle puisque chaque dimension possède sa propre autonomie, ses acteurs, sa culture et ses enjeux (Bélanger et Lévesque, 1992: 77). Donc la hiérarchie des dimensions peut se renverser lorsque émergent de nouvelles formes de coordination dont la dynamique conduit à la contestation et la transformation des formes institutionnelles et, éventuellement, dans la mesure où elles débouchent sur de nouvelles interprétations des conflits ou de formulations des enjeux, mener à une nouvelle configuration de la société.

 

Depuis près d'une dizaine d'années, cette approche qui combine à la fois celle de l'école de la régulation et celle des nouveaux mouvements sociaux, a inspiré de nombreuses recherches, notamment au Québec comme en témoignent les travaux du Collectif de recherche sur les innovations sociales dans les entreprises et les syndicats (CRISES). Ces recherches portent principalement sur trois chantiers: celui de la réorganisation du travail et la participation des travailleurs dans les entreprises et les services publics (Bélanger, Grant et Lévesque, 1994; Grant, Bélanger, Lévesque, 1997); celui de l’économie sociale et de l'économie solidaire (Klein et Lévesque, 1995; Favreau, Lévesque, 1996); enfin celui des orientations stratégiques mises de l’avant par les acteurs sociaux et entre autres par les syndicats et les associations patronales (Boucher, 1992; Lapointe et Bélanger, 1996). Ces trois chantiers partagent une même approche méthodologique centrée sur les études de cas et une même problématique, celle de la mise en place d’un modèle de développement différent du fordisme et du providentialisme(Bélanger et Lévesque, 1995).

 

Parmi les recherches sociologiques qui s’intéressent également aux formes institutionnelles et aux rapports sociaux, mentionnons entre autres les travaux menés en France par le LEST autour de la notion d’effet sociétal (Maurice, Sellier et Silvestre, 1982), les nouvelles analyses des pratiques économiques entreprises au Québec (Hamel et Houle, 1987; Hamel, 1990; Sabourin, 1989; Sales, 1979 et 1985; Niosi, 1978 et 1980) de même que certaines recherches s'inspirant d'une théorie évolutionniste socio-économique permettant d'expliquer l'émergence d'un nouveau paradigme techno-économique32 même si aucune référence n'est faite à l'approche de la régulation (Niosi, 1995 et 1995a).

 

Dans une perspective sans doute plus micro que macro, celle des organisation, les recherches sociologiques de langue française se sont multipliées à partir de la fin des années 1970 (Chanlat, 1992 et 1989). Si ce champ d'analyse avait été ouvert en France par Crozier, il faut reconnaître que les travaux de Sainsaulieu (1977, 1987, 1988, 1990) sur les entreprises ont renouvelé les perspectives d'analyse des organisations. Dans une étude d'un centaine d'entreprises intitulée Les mondes sociaux de l'entreprise (1995), il apporte avec l'aide de son équipe une contribution remarquable sur le développement économique et social des entreprises dans la société actuelle. Dans la perspective du renouvellement de la sociologique économique, cette étude doit également être considérée puisqu'en conclusion elle ouvre sur une sociologie économique, en nous invitant à "rompre avec cette double conception d'un social accessoire au service d'une réalité économique dominante" (Francfort, Osty, Sainsaulieu et Uhalde, 1995: 564). Ce faisant, le problème de la régulation socio-économique est posée dans une perspective différente de celle des régulationnistes, soit à partir des régulations dans l'entreprise.

 

Dans une étude portant sur Le modèle EDF (1989), Michel Wieviorka et Sylvaine Trinh distinguent trois niveaux d'analyse comparables à ceux que nous avons identifiés précédemment, laissant ainsi entrevoir l'intérêt de prendre simultanément en considération les dimensions institutionnelle et organisationnelle sans pour autant les confondre. De plus, cette étude montre bien comment une entreprise peut devenir un acteur social, révélant ainsi les limites d'une sociologie du travail pour qui l'entreprise constituait "une coquille sans intérêt, une enveloppe pour un conflit." Dans cette visée, la sociologie du travail s'est en grande partie transformée en sociologie des entreprises (Erbes-Seguin, 1988; Wieviorka, 1987; Bélanger et Lévesque, 1992). Du même coup, l'entreprise apparaît de plus en plus comme "une institution majeure de la société libérale de notre temps" (Francfort et alii, 1995:15).

 

Pour l'analyse des entreprises, l'approche de la régulation s'est donc révélée incapable d'offrir des instruments théoriques appropriés pour une analyse minutieuse des organisations que supposait pourtant son programme de recherche. Cette limite explique en grande partie le grand intérêt que suscitera l'apparition de l'économie des grandeurs et des conventions. Cette approche a notamment inspiré des recherches sur les marchés internes du travail et sur les entreprises comme en témoigne entre autres l'ouvrage imposant de Salais et Storper sur Les Mondes de production (1993). Même si cette nouvelle approche dépasse le seul domaine des organisation, il n'en demeure pas moins qu'elle a inspiré des recherches et des réflexions concernant principalement la question des formes de coordination de l'action individuelle, question centrale à toute théorie de l'organisation. Ce faisant, elle ouvre toutefois sur un questionnement plus large sur les rapports entre la sociologie et la science économique, question au coeur du renouveau de la sociologie économique.

 

Présentés par Dosse (1995) comme le pôle pragmatique de la nouvelle configuration des sciences humaines, les travaux regroupés dans ce que l’on appelle souvent l’école conventionnisme se rassemblent par leur tendance commune à prendre une distance face aux anciens modèles dominants tant en sociologie qu’en économie. Ainsi, la démarche suivie par Boltanski et Thévenot (1989 et 1991), consistant à prendre en considération le processus d’interprétation des acteurs eux-mêmes, les amènera à rompre avec la construction bourdieusienne des prédispositions inscrites dans les habitus avec laquelle ils avaient pendant un temps cheminé. C’est dans cette rupture que sont nées les grandeurs pour exprimer cette motivation qu’ont les personnes à se grandir pour accéder à l’espace public. Avec Favereau et d’autres économistes des conventions, cette prise de distance se fera plutôt contre l’orthodoxie dominante de la science économique. Insatisfait des instruments classiques de la théorie standard, Favereau trouvera chez les institutionnalistes américains (Doeringer et Piore, 1971) l’idée de la coordination par les règles ainsi que chez Keynes, l’intuition que les conventions sont au coeur des construction sociales régulatrices des activités économiques (Favereau, 1989) .

 

Apparus tous deux au milieu des années 1980, les programmes de recherche des économies de la grandeur et de l’économie des conventions, quoiqu'intimement liés, méritent une distinction préalable33. Le premier nous propose un cadre théorique généralisable à toutes les disciplines des sciences sociales, dans la mesure où il construit des équivalences permettant de détacher l’instrumentation conceptuelle des objets d’analyse propres à chacune des disciplines, et par la même occasion " de comprendre dans une formulation commune la composition [des] divers univers de référence " (Thévenot, 1986). Quant au second, il vise plus spécifiquement le renouvellement de la discipline économique en proposant un ensemble de voies alternatives pour dépasser le réductionnisme néoclassique. Bien que l’économie des conventions s’inspire largement des idées issues des économies de la grandeur dans son questionnement sur la coordination des activités économiques, il fait aussi appel à de nombreux autres courants critiques de la théorie économique standard.

 

La contribution de ces deux programmes de recherche à la sociologie économique francophone se mesure par l’apport d’une théorie de la pluralité des registres d’action qui s’exerce à travers la diversité des grandeurs et des conventions. Par grandeur, il faut entendre l’état de qualification dans lequel se trouve une personne, en fonction d’un ordre de légitimité fondé sur un principe de justice. Dans leur principal ouvrage où a été formulé le cadre théorique des économies de la grandeur, Boltanski et Thévenot (1991) ont identifié six de ces ordres de légitimité ou de ces modèles de cités: inspiré, domestique, de l’opinion, marchand, civique et industriel. Construit au fil de l’histoire, chacun de ces modèles de cités, après avoir atteint une certaine stabilité sinon une hégémonie, aurait à un moment donné été formulé dans un ouvrage majeur de philosophie politique. Mais c’est parce qu’ils sont simultanément présents dans les sociétés modernes, que l’on peut maintenant parler de la diversité des principes de justice ou de la pluralité des registres d’action sur lesquels les personnes puissent s’appuyer ou auxquels ils puissent faire appel. Située à l’intérieur des problématiques de la sociologie, une telle approche, qui attribue aux personnes des compétences au jugement et qui cherche dans les interactions quotidiennes entre les personnes à saisir les conflits entre principes de justice, serait une sociologie de la critique (Dodier, 1992; Piette, 1994).

 

Considérant les études empiriques menées dans le cadre de ce programme de recherche, l’intérêt pour la sociologie économique est évident. L’entreprise comme terrain d’enquête a été particulièrement privilégiée parce qu’on y trouve rassemblés, sous diverses formes et dans des combinaisons variées, les six modèles de justice mentionnés plus haut. L'obligation de résultats qu'entraîne ce type d’organisations rend nécessaire le compromis pour gérer les disputes et dépasser les oppositions naissant de la rencontre des mondes présents,. Plusieurs des études menées dans ce cadre ont été publiées dans les Cahiers du centre d’études de l’emploi (CEE). Une première série fut rassemblée autour d’une démarche de construction de modèles d’entreprises, modèles dont les dispositifs composites identifiés permettaient de relativiser la trop forte cohérence parfois imposée à de telles analyses (Eymard-Duvernay, 1987). Une autre série d’études, rassemblée par Boltanski et Thévenot (1989) sous le thème de la justesse et la justice dans le travail, a poursuivi cette démarche en développant en particulier de nouveaux instruments de codage des matériaux empiriques. Dans l’ensemble, ces travaux constatent que la tendance à la flexibilisation des dispositifs de la logique industrielle entraîne en retour la nécessité de dépasser l’instabilité de la logique marchande, conduisant ainsi de plus en plus fréquemment à des compromis avec la logique domestique fondée sur la confiance, la relation à long terme et l’engagement, d’où la popularité croissante des nombreuses formes de partenariat.

 

Les travaux des économies de la grandeur ne se limitent pas aux micro-analyses dans les entreprises. Pour A. Berten (1993), par exemple, les modèles de justice des cités et l’idée de compromis entre les principes d’une pluralité de logiques d’action offrent une perspective intéressante pour renouveler la sociologie du droit, en particulier pour analyser les justifications à l’oeuvre au sein des tribunaux et les relations du monde juridique avec les systèmes politique et économique. Dans le domaine de l’éducation, J.-L. Derouet (1988) propose quant à lui une sociologie des établissements scolaires bâtie sur les impératifs de justification des personnes agissant à l’intérieur de ces institutions. Ce cadre théorique aurait le mérite, en permettant d’identifier les problématiques socio-politiques telle que la démocratisation au niveau des situations locales, d’éviter le processus de dépolitisation des analyses traditionnelles de la sociologie des organisations. Avec lui, l’analyse des arrangements ou des compromis locaux dans les établissements s’articule avec la réflexion globale sur les enjeux politiques de l’administration publique. C’est sur l’analyse de la forme institutionnelle associative que s’intéresse pour sa part B. Enjolras (1995). Insatisfait des approches sociologiques ou économiques traditionnelles qui n’arrivent pas à tenir compte de sa spécificité d’être simultanément un corps intermédiaire et un acteur économique, l’auteur l’appréhende en tant que " dispositif de compromis entre les grandeurs " grâce auquel se met en forme un type particulier de relations. Enfin, c’est également sur ce type de relations propres à l’économie sociale ou solidaire que Thévenot se penche (1992, 1994) lorsqu’il tente d’identifier et de comprendre les nouvelles figures de compromis que constituent les diverses formes de partenariat, mot d’ordre dominant depuis ces dernières années.

 

Si l’on passe de l’économie des grandeurs à l’économie des conventions qui s’intéresse principalement au renouvellement de la science économique, il faut reconnaître que ses thèmes de recherche interpellent également la sociologie économique. En visant la production d’un modèle général de la coordination économique par les conventions (Orléan, 1994a), on vise en effet à insérer ces activités dans un ensemble de relations sociales, autres que marchandes, reconnaissant le rôle important joué par ces formes de coordination. Sans renoncer aux principes de l’individualisme méthodologique, l’économie des conventions en rejette néanmoins le réductionnisme qu’elle considère comme le handicap le plus sérieux du paradigme néoclassique (Dupuy et al., 1989). En considérant les conventions à la fois comme des résultats d’actions individuelles et comme cadres normatifs contraignant les sujets, ces auteurs font valoir la nécessité de dépasser l’opposition stérile entre individualisme et holisme.

 

Parmi les travaux produits par ce courant, deux thèmes ont été particulièrement bien développés: l’institution monétaire et les conventions du travail. En ce qui touche le premier, les recherches d’Orléan (1986, 1989) ont démontré l’étroitesse de la vision néoclassique d’une monnaie neutre dont la valeur varierait selon les préférences d’une multitude d’agents isolés. Il suggère au contraire que le marché financier ne peut fonctionner que sur la base d’une coordination a priori des anticipations. Cette coordination s’exprime à travers des conventions, c’est-à-dire la construction sociale de représentations collectives servant de références communes aux agents individuels. Ainsi, l’arbitrage privé est remplacé par un arbitrage social, et toute crise monétaire est d’abord une crise de cet arbitrage social.

 

Les conventions du travail ont également fait l’objet de nombreuses études. Reprenant le concept de " marché interne de travail " des institutionnalistes américains, Favereau (1989 ; 1994) suggère par exemple une nouvelle typologie à l’intérieur de laquelle ces marchés internes sont considérés comme des organisations anti-marchés. Ces modes d’allocation des ressources, créés à travers des processus complexes d’apprentissage individuel et collectif, produiraient de nouveaux objets de compromis sous la forme de règles, de normes ou de conventions en réponse aux incertitudes de la relation marchande. Salais et Storper ont approfondi cette réflexion en s’intéressant plus spécifiquement aux relations de travail (Salais, 1989 ; Salais et Storper, 1993). Définissant les conventions comme des schémas de coordination entre les personnes, ils ont eux aussi produit une typologie de "mondes possibles de production " en combinant des conventions de qualité, de travail, d’identité ou de participation. Les conventions de qualité expriment des formes de coordination différenciées selon que les produits soient standardisés ou spécialisés. Les conventions de travail (de productivité et de chômage) naissent et agissent au niveau du rapport salarial et relèvent de l’utilisation des objets techniques ou de la validation des produits. Enfin, alors que les conventions d’identité sont productrices d’identités sociales, les conventions de participation s’expriment plutôt au niveau des sphères de la négociation et du débat.

 

Plus récemment, en économie de la santé, le cadre conventionniste a débouché sur une analyse de la régulation des services de soins, en termes de demande négociée, en s’appuyant sur des conventions d’activité et de qualité (Béjean, 1994; Batifoulier, 1992). Les premières mettent l’accent sur la forme de prestation du médecin et des relations entre ce groupe de professionnels et les pouvoirs publics. Caractérisées par une réciprocité du don, ces conventions construisent l’identité collective du médecin par son adhésion aux règles de la profession. D’autre part, la garantie des conventions de qualité (industrielle pour le système général et domestique dans la relation personnelle ou professionnelle) assure le climat de confiance avec les patients à l’intérieur du système de santé.

 

Les programmes de recherche des grandeurs et des conventions expriment bien ce renouvellement de la réflexion sur les phénomènes économiques et leur ouverture à une collaboration avec les sociologues ouverts à l’individualisme méthodologique, tel que pratiqué par exemple par Jean-Daniel Reynaud (1989). Sur la contribution de la sociologie au renouvellement des approches, l’apport des conventionnistes demeure complexe voire contradictoire, d’autant plus que nous croyons que son potentiel reste inexploité. Le caractère inachevé des cadres proposés et la pluralité des démarches suivies par les auteurs de cette école n’empêchent pourtant pas la production d’innovations. Par exemple, l’articulation proposée entre les sciences cognitives et économiques, tout en poursuivant la réflexion déjà initiée par H. Simon, il y a une quarantaine d’années sur la rationalité limitée des acteurs, représente un potentiel important autant pour le dépassement du réductionnisme néoclassique que pour le renouvellement du keynésianisme (Favereau, 1989; Orléan, 1989). Les conventions pensées en termes d’apprentissage individuel et collectif en situation d’incertitude débouchent ainsi sur un élargissement ou une redéfinition de l’objet économique. Il s’ouvre sur le social, c’est-à-dire sur les liens sociaux à travers lesquels les personnes interagissent entre elles dans leurs activités économiques. Dans ce programme, les personnes remplacent les agents atomisés et la diversité des êtres collectifs (règles, conventions et institutions) se substituent au monopole des mécanismes marchands, qui ne constituent plus que l’un des mondes présents. En ce sens, leurs prétentions maintes fois exprimées de conserver l’essentiel de l’individualisme méthodologique ou de ne pas utiliser les collectifs comme catégories d’analyse auraient besoin d’être relativisées.

 

Conclusion

 

Au terme de ce survol des principales contributions en sociologie économique de langue française, il faut rappeler que notre objectif de départ n’était pas d’être exhaustif mais d’identifier les principales tentatives de renouvellement des approches théoriques depuis les années 1980. Dans cette visée, nous avons cherché, en premier lieu, à rendre compte des principaux courants qui exercent des effets structurants sur la recherche et la pensée sociologiques à travers des réseaux tels les groupes de recherches et les associations, d'une part, et des instruments de diffusion telles les revues et les collections, d'autre part. En deuxième lieu, nous avons donné priorité aux courants qui tentent de rendre compte de l'économie comme totalité et qui sont engagés dans une réflexion sur l'analyse concurrente qu'offre la science économique à dominante néoclassique. En conséquence, nous avons exclu les recherches qui se limitent soit à une sociologie appliquée au domaine de l'économie, soit à un sous-champ de la sociologie économique. Concrètement, le découpage opéré pourrait ne pas faire l'unanimité entre autres parce que les frontières ne sont pas étanches et que les appartenances des chercheurs sont souvent multiples et variables dans le temps.

 

Même dans le cadre de ces limites, l'aperçu que nous proposons demeure certainement incomplet mais il laisse voir assez clairement la richesse et l’importance des contributions de langue français. Il révèle entre autres que l'absence de ces contributions dans les "revues de littérature" publiées en anglais résulte plutôt de la barrière des langues que de l'absence de contributions significatives. De part et d'autre, il y a là une perte évidente. En conclusion, nous voudrions revenir sur deux points: en premier lieu, montrer comment les trois approches françaises que sont le MAUSS, l’économie solidaire, les instutionnalistes partagent plusieurs points communs tout en se différenciant sur d’autres; en deuxième lieu, offrir quelques pistes pour une comparaison du renouveau de la sociologie économique de langue française avec celui de la sociologie économique de langue anglaise.

 

1) Les divers courants de la NSÉ de langue française

 

Hormis l'école de la régulation qui ne rompt pas totalement avec le paradigme structuraliste et marxiste (encore que cela appelle des nuances selon les auteurs de cette école), les courants de la NSÉ francophone s'inscrivent dans le renversement paradigmatique qui s'opère dans les années 1970. D'une part, deux courants, le MAUSS et l'économie des conventions et des grandeurs, s'alimentent d'une critique des thèses de Bourdieu, un représentant du paradigme structuraliste qui a poursuivi ses recherches. D'autre part, le courant de l'économie solidaire qui est manifestement plus proche de Durkheim que de Marx, fait l'hypothèse que les acteurs sociaux sont à l'origine des expérimentations socio-économiques. Il est significatif par ailleurs que même Bourdieu (1993) et les régulationnistes font preuve d'ouverture en regard du nouveau paradigme (voir La misère du monde chez Bourdieu et le rapprochement de certains régulationnistes avec les conventionnisme). Dans le tournant interprétatif et historiciste prise par la pensée en sciences sociales dans les années 1980, la NSÉ francophone délaisse la perspective structuraliste pour puiser à la pensée de nombreux classiques, dont Mauss, Durkheim, Weber auquel il faut maintenant ajouter Polanyi. Si Marx constitue toujours une référence pour la sociologie économique, l'heure n'est plus à la lecture exclusive d'un seul auteur, fut-il classique et consacré. Du coup, tout se passe comme si la NSÉ sortait de la marginalité pour apparaître pertinente pour l'ensemble de la sociologie, y compris la sociologie générale.

 

Ce tournant paradigmatique ouvre l'horizon théorique à une pensée normative qui se préoccupe d'étudier la situation présente des sociétés en regard de leur devenir historique. La NSÉ francophone intègre donc la perspective globale de la société et postule dans cette foulée l'insertion sociale de l'économie. Partant de ce postulat, la NSÉ francophone redéfinit le rapport entre l'économie et la société à la faveur d'une emprise plus grande de la société et du politique sur l'économie. Ce tournant apparaît alors d'autant plus paradoxal que dans la réalité le néolibéralisme et la mondialisation semblent favoriser un mouvement inverse (Adda, 1996). Le paradoxe peut être en partie levé si l'on distingue ce qui relève de la réalité de ce qui provient des perspectives d'analyse de cette réalité. Il apparaît alors que l'approche néoclassique est elle-même normative dans sa volonté de naturaliser l'économie. Par ailleurs, au strict plan disciplinaire, on peut se demander si la NSÉ doit se constituer comme une discipline spécialisée au sein de la sociologie. Pour satisfaire les attentes concernant le projet d'une autre analyse de l'économie, lui suffit-elle d'utiliser les outillages méthodologiques et théoriques de la sociologie générale? Sur ce point, on peut enregistrer des divergences bien que personne ne suggère que la sociologie économique devrait se constituer en discipline et ainsi s'autonomiser par rapport à la sociologie générale. Le plus critique sur ce point, Alain Caillé, suggère que la meilleure sociologie économique serait faite d'une combinaison de formation générale et de spécialisations effectives concernant l'économie (Caillé: 1994:23).

 

Les trois courants examinés proposent une reconstruction sociologique de l'objet que sont les pratiques économiques, ce qui n'est pas sans incidence sur leur critique de la science économique de type néoclassique. À l'exception des conventionnistes (il ne faudrait pas confondre sur ce point la position de l'économie des conventions avec celle des grandeurs), tous les courants de la NSÉ de langue française remettent en question la définition de la science économique comme "science qui étudie le comportement humain en tant que relations entre les fins et les moyens rares à usage alternatif" (Lionel Robbins, 1935). D'une part, le MAUSS de même que l'économie solidaire considèrent que les besoins ne deviennent illimités que dans la mesure où les pratiques économiques ne sont plus encastrées dans le social puisque l'insertion des individus dans une communauté concrète ou encore leur adhésion à des croyances posent nécessairement des limites aux besoins. D'autre part, en s'inspirant de Polanyi, ils ont tendance à s'en tenir à une définition substantive de l'économie plutôt qu'à une définition formelle. Dès lors, le champ des pratiques économiques est élargi pour y inclure non seulement les activités marchandes mais également les activités non marchandes et non-monétaires, activités où il y a tout de même production ou distribution d'un bien ou d'un service. De plus, pour toutes les approches de la NSÉ de langue française, le marché lui-même cesse d'être un mécanisme naturel pour devenir une construction sociale, une forme institutionnelle pour les régulationnistes, une forme d'organisation ou une modalité de coordination pour les conventionnistes (à la différence des néo-institutionnalistes américains qui analysent les organisations sous l'angle du marché, d'où leur approche des organisations en termes de coûts de transaction) (Williamson, 1985).

 

Entre le MAUSS et les sociologues de l’économie solidaire, il n’existe pas de divergence théorique profonde mais plutôt une complémentarité fondée entre autres sur des sensibilités et surtout des préoccupations de recherche différentes. Les auteurs de ce courant plus récent affichent une préoccupation apparemment plus prononcée non seulement pour des problèmes sociaux relevant de l’économie mais également pour des expérimentations, voire des alternatives, telles l’économie solidaire pour les services de proximité ou encore la participation des travailleurs dans les entreprises (Laville, 1992a). De plus, alors que le MAUSS comme les sociologues de la postmodernité sont plus attentifs à la domination de la raison instrumentale et de la technologie dans nos sociétés suivant en cela la tradition webérienne, les sociologues de l’économie solidaire sont préoccupés davantage par les problèmes d’exclusion et de cohésion sociale conformément à la tradition de l’école française de sociologie (Sainsaulieu, 1994 et 1994a). Les questions de nature plus théorique voire épistémologique ne sont pas évacuées pour autant, mais elles occupent manifestement moins d’espace que pour le MAUSS, au profit d’une analyse plus circonscrite à la crise de la société actuelle.

 

Sur ce fond paradigmatique commun se dessinent néanmoins certaines divergences qui ont traits soit à des objets d'étude particuliers, soit à des approches théoriques spécifiques. Si le MAUSS voit dans le don le socle à partir duquel s'érige une économie qui ne s'oppose plus à la société, l'économie solidaire voit surgir cette économie dans une nouvelle configuration du marché, de l'État et de la société. L'économie des conventions et des grandeurs voit plutôt naître cette nouvelle configuration du côté organisationnel qui combine différents mondes ou modes de coordination de l'action. Aux côtés du monde marchand, peuvent très bien cohabiter d'autres mondes, venant ainsi alléger le poids du monde marchand dans le mode de coordination de l'action.

 

Une faiblesse importante du programme de recherche des conventionnistes, qui les démarque des autres courants, est qu'ils arrivent difficilement à s'engager au niveau de la temporalité ou de l'historicité des configurations. Non en théorie mais en pratique. Leur contribution sur cette question reste faible du fait de leur tendance à s'enfermer dans une temporalité de surface en monopolisant leurs recherches sur les séquences courtes des interactions entre les personnes (Dosse, 1995: 193). L'absence de réflexion des conventionnistes sur les aspects macrosociologiques (et notamment sur le passage des interactions aux relations sociales) constitue une lacune qui fait par la suite que leur proposition d'un dépassement de l'opposition entre individualisme et holisme méthodologique, demeure peu convaincante (Dodier, 1993). Pour donner une vigueur nouvelle à ces recherches, il faudrait reconsidérer leur rupture avec les traditions sociologiques s'intéressant aux institutions et à la culture. Le rapport entre les perspectives micro et macro-sociologique constitue sans doute un des points importants de divergence entre les trois courants du monde francophone. Mais au-delà des guerres stériles de méthodes, cette diversité d'approches peut aussi bien constituer une complémentarité riche d'avenir si chaque courant s'ouvre à l'apport de chacun. Comme nous l'avons suggéré, chacun de ces courants peut apporter une contribution complémentaire, si l'on distingue bien les niveaux d'analyse.

 

2) La sociologie économique de langue francaise et de langue anglaise

 

La comparaison systématique des courants de langue française avec ceux de langue anglo-saxonne dépasse manifestement le cadre de la présente contribution. Dans cette visée, nos commentaires constituent plus des hypothèses pour une recherche à faire que des conclusions bien appuyées. Une telle comparaison rencontrerait de nombreuses difficultés dont la première est sans doute la diversité des tentatives de renouvellement de la sociologie économique dans les deux langues. Richard Swedberg a bien montré dans sa contribution la diversité du courant de la New Economic Sociology (NES) et cela sans entrer dans le courant de la Socio-Economics (SE) qui est encore plus diversifiée, en raison entre autres de son interdisciplinarité. Plusieurs ouvrages dont on ne trouve pas l'équivalent pour la sociologie économique de langue française, donnent un bon aperçu de la diversité de ce renouveau de la sociologie économique de langue anglaise (Smelser and Swedberg, 1994; Etzioni et Lawrence, 1991; Martinelli et Smelser, 1990; Zukin et DiMaggio, 1990; Swedberg, 1987).

 

En raison de cette diversité des courants dans les deux langues, il est possible de réaliser des arrimages virtuels sans pour autant faire disparaître des différences significatives. Ainsi, le MAUSS en raison de son interdisciplinarité partage certaines visées avec le SASE bien que ce dernier soit plus hétérogène et moins critique par rapport aux néoclassiques. De même, les régulationnistes présentent des affinités avec les institutionnalistes américains (Piore et Sabel, 1984 et 1989; Bowles, Gordon et Weisskopt, 1983 et 1986), sans oublier certains évolutionnistes pour l'analyse des transformations du paradigme technologique (Freeman et Perez, 1988). Quant aux conventionnistes, il faut reconnaître qu'une partie de leur inspiration est anglo-saxonne, à travers des auteurs tels Knight (1921) sur la distinction entre le risque et l'incertitude et Simon (1957) sur la rationalité limitée. De plus, la méthodologie des réseaux en moins, l'approche de certains conventionnistes présente également de nombreuses affinités avec celle de Granovetter: rationalité limitée, l'importance des aspects cognitifs, les formes de coordination des actions individuelles, etc. Enfin, l'approche de l'économie solidaire demeure plus spécifique au monde francophone, encore que des liaisons pourraient être faites avec plusieurs auteurs anglo-saxons qui travaillent sur l'économie informelle (Bagnasco, 1990), le tiers secteur (Vaillancourt, 1996; Kendall et Knapp, 1995) et les alternatives dans le domaine de l'économie (Lévesque, 1989).

 

Ces premières considérations permettent de penser qu'il est fort possible que les convergences soient en définitive aussi importantes voire plus que les divergences. Il suffit de penser au retour aux classiques ou encore à la relecture de l'oeuvre de Polanyi qui inspirent la renouveau de la sociologie économique dans les deux mondes linguistiques. Cependant, ces deux exemples sont intéressants pour caractériser les rapports complexes entre ces deux univers puisqu'au coeur de chacune de ces deux convergences s'inscrit une divergence. Dans le cas des classiques, Gislain et Steiner ont indiqué qu'ils s'opposaient à la lecture de Swedberg qui distingue quatre traditions dans la sociologie économique. Pour eux, les économistes hétérodoxes que sont Pareto et Schumpeter s'inscrivent dans un projet relativement semblable à celui mis de l'avant par Weber et Simiand, soit celui de constituer "une théorie de l'action économique en réaction à l' "homo oeconomicus" (Gislain et Steiner, 1995:15). De même, l'interprétation que Granovetter fait de Polanyi est passablement différente de celle qu'en font Perret et Roustang et même Laville. Bien qu'il est très redevable de Polanyi pour sa sociologie économique, Granovetter (1985, 1990, 1992) remet en question l'interprétation de Polanyi en affirmant que ce dernier sur-estime l'encastrement de l'économie dans les sociétés primitives et sous-estime cet encastrement dans les sociétés modernes. Dans ce dernier cas, il montre que le marché comme les autres institutions économiques est une construction sociale et qu'il ne saurait fonctionner sans son inscription dans les réseaux et sans une certaine confiance entre les co-échangistes (Granovetter, 1993 et 1994). Ce point de vue ne fait d'ailleurs pas l'unanimité au sein des auteurs de langue anglaise (Hingham, 1996).

 

Par ailleurs, l'inscription institutionnelle différente des disciplines de même que des trajectoires nationales contrastées entraînent des différences sur les objets de recherche et notamment sur leur pertinence sociale et la formation de disciplines nouvelles. Ainsi, la sociologie économique de langue française accorde plus d'attention au rôle de l'État, au problème de la régulation socio-économique et aux questions épistémologiques alors que les contributions de langue anglaise sont plus orientées vers l'étude du marché et des grandes entreprises et de leur réseau. En simplifiant et tout en tenant compte de leur importance, limitons-nous au cas de la France et à celui des États-Unis. Il apparaît alors clairement que l'inscription institutionnelle des disciplines dans les deux pays est très différente de même que les rapports entre la sociologie et la science économique. Ainsi, aux États-Unis, les rapports entre la science économique et la sociologie ont été suffisamment antagoniques qu'il a fallu attendre les années 1950 avec la contribution de Parsons pour qu'il soit possible de parler de sociologie économique (Swedberg, 1987). Dans ce cas, la sociologie économique s'est d'abord construite à partir de l'étude des problèmes sociaux. De plus, ni la sociologie du travail, ni la sociologie des organisations bien que toutes les deux fort importantes (Ingham, 1996), n'ont constitué des lieux qui auraient permis le renouvellement de la sociologie économique. En effet, une demande de recherche provenant principalement des entreprises a entraîné la constitution de ces deux objets d'étude en disciplines relativement autonomes de la sociologie, en l'occurrence les relations industrielles (Dunlop, 1958; Doeringer et Piore, 1985) et la science du management pour les organisations (Chanlat, 1989). De plus, dans un cas comme dans l'autre, les économistes ont été sollicités autant sinon plus que les sociologues, surtout à partir des années 1970 (Gomez, 1996; Ménard, 1990).

 

La NSÉ franco-française a été en partie marquée par le fait que le paradigme néoclassique n’a pas été aussi exclusif et dominant en France qu’il ne l’a été dans les pays anglo-saxons (Mingat, 1988: 295). On peut constater qu’à la particularité du type de gouvernance étatique de ce pays (la planification indicative), correspond également une tradition de la pensée économique qui plongeait ses racines dans une perspective structuraliste. Par exemple, les thèmes de l’économie nationale ou régionale, industrielle ou appliquée, divergeaient passablement de la théorie pure néoclassique. Des auteurs tels que Perroux (1960 et 1991) ou Marchal (1958) auront profondément marqué la science économique française en institutionnalisant comme nulle part ailleurs (à l’exception peut-être de l’Allemagne) une pratique de la profession qui enchâssait l’économie dans le cadre social. Cela peut, par ailleurs, mettre en lumière les raisons de l'emphase mise sur l'État par la NSÉ francophone, à la différence de la NES et la SE qui mettent plutôt l'accent sur le marché. Dans ce contexte également, les sociologies du travail puis celle des organisations ont pu se développer avec beaucoup de liberté et sans une concurrence de la part des économistes aussi forte qu'aux États-Unis. Par la suite, l'une et l'autre se sont engagées dans une sociologie de l'entreprise et se sont ouvertes à l'analyse du rapport qu'entretiennent l'économique et le social au moment où la régulation étatique est requestionnée.

 

Par ailleurs, nous pouvons nous demander si on n’assiste pas à un mouvement inverse dans le renouveau de la sociologie économique francophone et anglophone. Si notre lecture de Swedberg est correcte, il semble que la NES découvre les rapports sociaux qui avaient été occultés par une approche plus centrée sur l’individu et son action. Par le biais des réseaux et des institutions sociales, l’attention se déplace désormais sur l’intrication de l’action au sein des rapports sociaux. Tandis que la NSÉ francophone s’érige contre le structuralisme et le marxisme des années 1960, qui expliquaient l'action à partir des rapports sociaux constitués dans une société donnée. Ce renversement paradigmatique se traduit par le retour de l'histoire, de l'acteur, du sens commun (tournant interprétatif) et des théories de l'action. Bref, le regard méthodologique subit un déplacement inverse: dans la NES anglophone, il adopte le point de vue objectivant d'une théorie des rapports sociaux, tandis que dans la NSÉ francophone, le point de vue est plutôt celui historique d'une théorie de l'action. La NSÉ francophone porte ainsi son attention sur l'émergence de nouvelles pratiques économiques qui pourraient permettre de dépasser les limites des modes traditionnels de régulation. Dans cette visée, la NSÉ est plus engagée que la NES et la SE qui recherchent l'une et l'autre à bien asseoir leur légitimité scientifique dans un domaine et un pays où les économistes occupent tout l'espace. Ces différences pourraient par ailleurs être moins importantes qu'elles ne le paraissent au regard du projet d'ensemble de renouvellement des approches de l'économie.

 

Enfin, on peut faire l'hypothèse que le renouveau de la réflexion sur les pratiques économiques auquel nous assistons, tant dans les pays anglo-saxons que de souche francophone, avec les quelques divergences que nous avons identifiées, n'est pas étranger au réveil du projet qui avait été si bien décrit et dénoncé par Polanyi: l'idée du grand marché. En retournant aux classiques, le renouveau actuel s'inspire de ceux qui, à la suite de la première grande dépression des années 1873-1896 (qui exprimait alors la crise du mode de régulation concurrentielle), avaient compris les limites de l'économie politique classique et proposées de nouvelles perspectives théoriques, fondatrices de la sociologie économique (Gislain et Steiner, 1995). Aujourd'hui comme hier, en requestionnant les pratiques et théorisations économiques, la sociologie économique renaît dans un contexte similaire de lente et difficile gestation d'une Grande Transformation. Si tel est le cas, on peut également avancer que les diverses tentatives analysées pourraient contribuer à l'émergence d'un nouveau paradigme d'analyse de l'économie en continuité avec le basculement paradigmatique qui s'est opéré dans l'ensemble des sciences sociales.