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La production de Julie Ouellet, lartiste que nous avons rencontrée pour cette édition de Zone Franche, est de ce sens bien de son temps. Son travail est fort de la rencontre et de la mise en commun de deux médiums qui, souvent dans lhistoire de lart, ont entretenu un rapport complémentaire : la photographie et la peinture. Lhybridation est donc à la base du travail de cette artiste, sans pour autant que cela ne soit un choix plastique à caractère « politique » ou encore « stratégique ». Ouellet est plutôt de ces artistes qui créent pour ce que cela leur apporte, sans se laisser influencer par ces innombrables « guerres de clocher » et batailles terminologiques qui trop souvent paralysent le milieu...
« Peins-moi », disais la photo
La formation professionnelle de Julie Ouellet a commencé aussi tôt quà la fin du secondaire. Déjà dès ce jeune âge, elle entreprend un cours de photographie et se découvre une passion pour le médium. Parallèlement, une attirance pour la peinture se manifeste aussi, attirance assez forte pour que lartiste débute des expérimentations avec ce médium. Commence alors une réflexion partagée entre 2 pôles, le pictural et le photographique. Cette réflexion bipolaire, l'artiste l'intègre dès le début à son travail. Elle parvient à concilier le photographique et le pictural en jouant sur un échange entre les médiums plutôt que de miser sur un rapport daffrontement ou de complémentarité entre ceux-ci. Ouellet utilise et transpose certaines caractéristiques propres à la photographie à son travail pictural, de même que sa photo est fortement inspirée par sa peinture. Cette particularité sexprime de différentes façons. Par exemple, sa pratique photographique retient de la peinture une attention particulière à la matérialité du médium. Ouelette joue en effet avec les notions de fluidité, à l'aide des acides quelle manipule comme elle le ferait des pigments. De même, son travail se base sur la notion « daccident » et d'imprévu, ce qui nest pas sans rappeler l'expressionnisme abstrait, courant majeur de l'art américain des années soixante, dans lequel ces deux principes jouaient un rôle de premier plan. Sa photo est à la fois expressionniste et matériologique.
Le travail pictural de Ouellet se situe en quelque sorte à lopposé de sa pratique photographique. Avec ce médium, lartiste est beaucoup plus réfléchie et posée. D'abord, pas de place pour des épanchements matériologiques improvisés. Son travail est d'un figuratif des plus classiques, tandis que sa touche est plutôt léchée. Ses toiles dégagent une très grande impression de calme, une sorte de pérennité qui, d'ailleurs, nest pas sans évoquer larchive photographique. Cette impression est d'autant plus forte que l'artiste travaille principalement sur le portrait et l'autoportrait, images de souvenir par excellence. Avec elle, les médiums se chevauchent et se ressemblent.
Au commencement était la photo Ce chevauchement de médium ne signifie cependant pas une fusion totale dans laquelle chacun perdrait son identité propre. Presque au contraire même, un regard rapide sur le travail photographique de Julie Ouellet pourrait n'y voir...Que de la photo! Ce phénomène sexplique par une distanciation des attributs spécifiques à chaque médium comme résultante de la tension formelle qui existe entre les deux. Un peu comme si le fait dappliquer des caractéristiques d'un médium à un autre avait pour effet de faire ressortir ce qui est spécifique à chacun des médiums ainsi mis en relation.
Ainsi, son travail photographique relève dune esthétique de limage propre à la pratique photographique : le snapshot1. Sa production est le résultat dun travail instinctif sur des négatifs qui, normalement, seraient considérés comme ratés. Ceci sexplique par ce fait que, pour Ouellet, la création en photo ne se fait pas au moment de la prise de vue, mais bien lors du développement. La prise de vue nest plutôt quune étape qui permet dobtenir la matière première, le négatif, qui lui sera au cur de « lintervention » artistique. Une fois les négatifs choisis, Ouellet commence son travail de mise en forme en expérimentant avec des acides contaminés et différents temps dexposition. Ce qui est intéressant dans cette étape, cest que lartiste ne travaille jamais avec une idée préconçue du résultat final de son uvre. Tout est instinctif dans sa création photographique, lartiste travaillant jusquà ce que ce « quelque chose » de particulier apparaisse sur son papier et quelle considère luvre comme étant achevée. Sa création photographique relève donc du dialogue et de l'échange avec luvre à venir, expression dune certaine sensibilité de lexpérience photographique. En ce sens, son travail peut être rapproché de l'expressionnisme abstrait, ce mouvement dans lequel, selon le critique américain Rosenberg2, où les artistes transposaient leurs pulsions intérieures sur des toiles à travers une forme dimprovisation picturale. Et une fois de plus, nous revenons à la peinture...
Et la peinture fut Contrairement à son travail photographique qui est très instinctif, luvre picturale de Ouellet présente une facture beaucoup plus structurée et réfléchie, une structure de laquelle ne se dégage aucune impression de spontanéité. Devant ses grands portraits, dans lesquels le regard fait figure de point central, on ne peut s'empêcher de s'arrêter quelques instants et de regarder, tout simplement. Une autre différence entre sa pratique picturale et sa pratique photographique tient au fait que dans son oeuvre peinte, l'échange entre les deux médiums se fait beaucoup plus subtilement. Dans ses tableaux, l'influence de la photographie est complètement incorporée et est plutôt issue d'une certaine conception de la nature de l'image que d'un échange de caractéristiques formelles. Comme je l'ai déjà mentionné, l'artiste travaille presque uniquement le portrait et l'autoportrait, un des deux premiers genres, avec le paysage, à marquer les débuts de la photographie. Fait intéressant à noter, l'émergence de cet art cause la fermeture de plusieurs studios de peintres portraitistes, les gens ayant maintenant accès à une pratique plus simple, beaucoup plus rapide et beaucoup moins coûteuse pour "se faire tirer le portrait" et ainsi passer à l'histoire. Ouellet, comme si elle faisait un pied de nez à ce fait, met de côté cette opposition historique3 et utilise la peinture pour rendre visible cette émotion saisie par la caméra. Une autre influence de la photographie sur la peinture de l'artiste se ressent dans cette façon qu'a celle-ci de jouer sur des notions de transparence et de dévoilement de l'oeuvre. Les reflets résultant de l'utilisation d'une peinture à l'huile font que la toile passe constamment du visible à l'invisible, sous l'effet des reflets lumineux. Tout comme un négatif demande le bon temps d'exposition et de développement pour apparaître aux yeux des spectateurs, les tableaux de Ouellet demandent certaines conditions d'exposition afin d'apparaître dans leur entièreté aux spectateurs. Finalement, il faut souligner la place prépondérante laissée au regard dans le travail de l'artiste, ainsi qu'à son pouvoir évocateur. Ces points relèvent carrément d'une conception photographique de l'image. Dans les tableaux de Ouellet, le regard des sujets représentés est toujours très présent, attentif, presque, à nos moindres gestes. Or, qu'est-ce qu'une caméra, sinon qu'un gros oeil qui capte tout ce qui lui passe devant?
L'oeuvre de Ouellet relève donc d'un judicieux rapport de complémentarité entre les médiums, complémentarité qui transparaît tant au niveau de la conception idéologique de l'image peinte ou photographique que de sa création. Les médiums se chevauchent et se ressemblent, mais sont aussi distincts. Chacun apporte à l'autre dans un rapport d'échange continu. La boucle est bouclée. 1 Le snapshot est un type d'image propre à la photographie en ce que cette dernière impose une fragmentation de l'événementiel en une suite de petit moment, de petites images morcelées de ce Tout plus englobant que représente le contexte de prise de vue. 2 Rosenberg représente lautre pôle majeur de la critique américaine de cette période. Contrairement à Clément Greenberg, qui prônait une approche purement formelle, Rosenberg proposait une lecture subjectiviste de ce courant. 3 Plusieurs débats, souvent virulents, ont en effet marqué le développement de la photographie. La majorité des artistes n'y voyaient au début qu'une technique subordonnée, destinée à servir les arts majeurs tels que peinture et sculpture.
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