Julie Ouellet ou quand les médiums se chevauchent et se ressemblent.

par Isabelle Velleman

L’hybridité est une de ces notions que l’on retrouve fréquemment dans les critiques d’art de ces dernières années. Comment s’en étonner alors que nous vivons dans une période où la notion même de frontières est de plus en plus désuète, où le temps et l’espace sont plus que jamais virtuels, et où l’information circule et se diffuse avec de moins en moins de contraintes spatio-temporelles, voire linguistiques ?

La production de Julie Ouellet, l’artiste que nous avons rencontrée pour cette édition de Zone Franche, est de ce sens bien de son temps.

Son travail est fort de la rencontre et de la mise en commun de deux médiums qui, souvent dans l’histoire de l’art, ont entretenu un rapport complémentaire : la photographie et la peinture.

L’hybridation est donc à la base du travail de cette artiste, sans pour autant que cela ne soit un choix plastique à caractère « politique » ou encore « stratégique ». Ouellet est plutôt de ces artistes qui créent pour ce que cela leur apporte, sans se laisser influencer par ces innombrables « guerres de clocher » et batailles terminologiques qui trop souvent paralysent le milieu...

 

« Peins-moi », disais la photo

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Sans titre, huile sur toile, 1997

La formation professionnelle de Julie Ouellet a commencé aussi tôt qu’à la fin du secondaire. Déjà dès ce jeune âge, elle entreprend un cours de photographie et se découvre une passion pour le médium. Parallèlement, une attirance pour la peinture se manifeste aussi, attirance assez forte pour que l’artiste débute des expérimentations avec ce médium. Commence alors une réflexion partagée entre 2 pôles, le pictural et le photographique.

Cette réflexion bipolaire, l'artiste l'intègre dès le début à son travail. Elle parvient à concilier le photographique et le pictural en jouant sur un échange entre les médiums plutôt que de miser sur un rapport d’affrontement ou de complémentarité entre ceux-ci. Ouellet utilise et transpose certaines caractéristiques propres à la photographie à son travail pictural, de même que sa photo est fortement inspirée par sa peinture.

Cette particularité s’exprime de différentes façons. Par exemple, sa pratique photographique retient de la peinture une attention particulière à la matérialité du médium. Ouelette joue en effet avec les notions de fluidité, à l'aide des acides qu’elle manipule comme elle le ferait des pigments.

De même, son travail se base sur la notion « d’accident » et d'imprévu, ce qui n’est pas sans rappeler l'expressionnisme abstrait, courant majeur de l'art américain des années soixante, dans lequel ces deux principes jouaient un rôle de premier plan. Sa photo est à la fois expressionniste et matériologique.

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Portrait, huile sur toile, 1997

Le travail pictural de Ouellet se situe en quelque sorte à l’opposé de sa pratique photographique. Avec ce médium, l’artiste est beaucoup plus réfléchie et posée.

D'abord, pas de place pour des épanchements matériologiques improvisés. Son travail est d'un figuratif des plus classiques, tandis que sa touche est plutôt léchée. Ses toiles dégagent une très grande impression de calme, une sorte de pérennité qui, d'ailleurs, n’est pas sans évoquer l’archive photographique. Cette impression est d'autant plus forte que l'artiste travaille principalement sur le portrait et l'autoportrait, images de souvenir par excellence. Avec elle, les médiums se chevauchent et se ressemblent.

 

Au commencement était la photo

Ce chevauchement de médium ne signifie cependant pas une fusion totale dans laquelle chacun perdrait son identité propre. Presque au contraire même, un regard rapide sur le travail photographique de Julie Ouellet pourrait n'y voir...Que de la photo! Ce phénomène s’explique par une distanciation des attributs spécifiques à chaque médium comme résultante de la tension formelle qui existe entre les deux. Un peu comme si le fait d’appliquer des caractéristiques d'un médium à un autre avait pour effet de faire ressortir ce qui est spécifique à chacun des médiums ainsi mis en relation.

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Sans titre, photographie
noir&blanc, 1996

Ainsi, son travail photographique relève d’une esthétique de l’image propre à la pratique photographique : le snapshot1. Sa production est le résultat d’un travail instinctif sur des négatifs qui, normalement, seraient considérés comme ratés. Ceci s’explique par ce fait que, pour Ouellet, la création en photo ne se fait pas au moment de la prise de vue, mais bien lors du développement. La prise de vue n’est plutôt qu’une étape qui permet d’obtenir la matière première, le négatif, qui lui sera au cœur de « l’intervention » artistique.

Une fois les négatifs choisis, Ouellet commence son travail de mise en forme en expérimentant avec des acides contaminés et différents temps d’exposition.

Ce qui est intéressant dans cette étape, c’est que l’artiste ne travaille jamais avec une idée préconçue du résultat final de son œuvre. Tout est instinctif dans sa création photographique, l’artiste travaillant jusqu’à ce que ce « quelque chose » de particulier apparaisse sur son papier et qu’elle considère l’œuvre comme étant achevée. Sa création photographique relève donc du dialogue et de l'échange avec l’œuvre à venir, expression d’une certaine sensibilité de l’expérience photographique.

En ce sens, son travail peut être rapproché de l'expressionnisme abstrait, ce mouvement dans lequel, selon le critique américain Rosenberg2, où les artistes transposaient leurs pulsions intérieures sur des toiles à travers une forme d’improvisation picturale. Et une fois de plus, nous revenons à la peinture...

 

Et la peinture fut

Contrairement à son travail photographique qui est très instinctif, l’œuvre picturale de Ouellet présente une facture beaucoup plus structurée et réfléchie, une structure de laquelle ne se dégage aucune impression de spontanéité. Devant ses grands portraits, dans lesquels le regard fait figure de point central, on ne peut s'empêcher de s'arrêter quelques instants et de regarder, tout simplement.

Une autre différence entre sa pratique picturale et sa pratique photographique tient au fait que dans son oeuvre peinte, l'échange entre les deux médiums se fait beaucoup plus subtilement. Dans ses tableaux, l'influence de la photographie est complètement incorporée et est plutôt issue d'une certaine conception de la nature de l'image que d'un échange de caractéristiques formelles.

Comme je l'ai déjà mentionné, l'artiste travaille presque uniquement le portrait et l'autoportrait, un des deux premiers genres, avec le paysage, à marquer les débuts de la photographie. Fait intéressant à noter, l'émergence de cet art cause la fermeture de plusieurs studios de peintres portraitistes, les gens ayant maintenant accès à une pratique plus simple, beaucoup plus rapide et beaucoup moins coûteuse pour "se faire tirer le portrait" et ainsi passer à l'histoire. Ouellet, comme si elle faisait un pied de nez à ce fait, met de côté cette opposition historique3 et utilise la peinture pour rendre visible cette émotion saisie par la caméra.

Une autre influence de la photographie sur la peinture de l'artiste se ressent dans cette façon qu'a celle-ci de jouer sur des notions de transparence et de dévoilement de l'oeuvre. Les reflets résultant de l'utilisation d'une peinture à l'huile font que la toile passe constamment du visible à l'invisible, sous l'effet des reflets lumineux. Tout comme un négatif demande le bon temps d'exposition et de développement pour apparaître aux yeux des spectateurs, les tableaux de Ouellet demandent certaines conditions d'exposition afin d'apparaître dans leur entièreté aux spectateurs.

Finalement, il faut souligner la place prépondérante laissée au regard dans le travail de l'artiste, ainsi qu'à son pouvoir évocateur. Ces points relèvent carrément d'une conception photographique de l'image. Dans les tableaux de Ouellet, le regard des sujets représentés est toujours très présent, attentif, presque, à nos moindres gestes. Or, qu'est-ce qu'une caméra, sinon qu'un gros oeil qui capte tout ce qui lui passe devant?

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X, photographie noir & blanc, 1997

L'oeuvre de Ouellet relève donc d'un judicieux rapport de complémentarité entre les médiums, complémentarité qui transparaît tant au niveau de la conception idéologique de l'image peinte ou photographique que de sa création. Les médiums se chevauchent et se ressemblent, mais sont aussi distincts. Chacun apporte à l'autre dans un rapport d'échange continu.

La boucle est bouclée.


1 Le snapshot est un type d'image propre à la photographie en ce que cette dernière impose une fragmentation de l'événementiel en une suite de petit moment, de petites images morcelées de ce Tout plus englobant que représente le contexte de prise de vue.

2 Rosenberg représente l’autre pôle majeur de la critique américaine de cette période. Contrairement à Clément Greenberg, qui prônait une approche purement formelle, Rosenberg proposait une lecture subjectiviste de ce courant.

3 Plusieurs débats, souvent virulents, ont en effet marqué le développement de la photographie. La majorité des artistes n'y voyaient au début qu'une technique subordonnée, destinée à servir les arts majeurs tels que peinture et sculpture.

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