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NUDITÉ SONORE
«dim da da, dim dou dou»

 
par Mirabel Neveu


Depuis plus d’un siècle, l’art est devenu progressivement l’objet d’une curiosité de plus en plus étendue. Il tient aujourd’hui une place importante dans la vie des sociétés modernes : médias, télévision/vidéo, informatique, internet et j’en passe. Il est donc logique qu’il soulève certaines passions qui ne relèvent pas toutes de la spéculation esthétique. Cette « révolution » considérable s’est aussi produite pendant une période de l’histoire où d’autres changements, non moins décisifs, sont survenus dans les différents domaines de l’activité humaine et de la connaissance. Les développements du machinisme, l’industrialisation, puis les progrès scientifiques ont abouti à une transformation complète de l’univers humain.1

Le titre exact de cet article devrait être : Esthétique politique, car tout au long de celui-ci, nous survolerons cette substance théorique. Cependant, les idées maîtresses du contenu se dirigent plutôt vers le mouvement Dada et les répercussions qu’elles auront dans l’art contemporain. Dès lors, il nous semblait pertinent de développer sur quelques notions essentielles avant d’entrer dans les interprétations, les analyses et les réflexions diverses que peuvent susciter le mouvement, plus spécifiquement un tableau de Marcel Duchamp et une pièce musicale d’un groupe psychobilly/garage.

 

Ne raccrochez pas;  restez à l’écoute...

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Marcel Duchamp,
Nu descendant un escalier,
146 X 89 cm, huile sur toile,
1912.
Source: www.artchive.com

Ouvrir les Portes du monde, voilà une des raisons d’être du Surréalisme. Rivaliser avec la science, la raison et la logique ; décacheter l’univers de la psychanalyse et du symbolisme. En d’autres termes, percer les tabous sexuels, intellectuels et moraux de la société. « Réveillez-vous, dilettantes ! » nous suggère l’ami Soupault, brave littéraire du mouvement Dada. Le rôle artistique de Dada était aussi de secouer les règles du futurisme et du cubisme, afin de les dépasser, de les surpasser même. Enfantin, me direz-vous ? Certes, mais n’est-ce pas là une des caractéristiques du Dada qui rend ce mouvement si attrayant?

Marcel Duchamp ( alias Rose Sélavy ) s’est expliqué sur le sujet ; sa célèbre toile  Nu descendant un escalier  expose un désir de désapprendre à peindre, de rectifier les règles du cubisme tout en flirtant sournoisement avec celles du futurisme. L’artiste ordonne à l’objet ( le nu ) de se multiplier, afin de créer une suite d’instants successifs d’où émerge un mouvement, un rythme. Ici, les formes géométriques s'articulent et s'emboîtent dans un dédale kaléidoscopique, une forêt foisonnante de volumes où la figure s’entremêle.

Si l'on oublie le titre, que représente exactement cette image? Jusqu'où peut-on aller dans l'analyse et la symbolique d'une pareille œuvre ? Une fois de plus, l'enquête sur images et textes, ainsi que les outils vidéographiques, nous entraînent vers d'étonnantes découvertes. Une des découvertes nous a amenés à explorer le tableau de Duchamp et l’œuvre musicale rock d’un groupe controversé, The Cramps.

 

Où se cache l’esprit électronique dans le monde Dada ?

Apprécié par la jeunesse, mais souvent abhorré des adultes, la musique rock fait référence à une sensibilité et à un mode de vie qui lui donnent la dimension d’une véritable culture. Ce phénomène d’après-guerre reflète bien le refus des valeurs traditionnelles. Tout comme Dada, le rock semble vouloir expectorer sur le passé et le présent ; l’avenir ou le « no-future » voilà ce à quoi prônent ces deux mouvements révolutionnaires.

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image tirée du vidéo
Naked Girl Falling down the stairs, Flamejob,
source: www.state51.co.uk

Sous ce rapport, The Cramps, groupe psychobilly/garage2 , s’identifient comme des adeptes du Dada. Créé en 1975, par Lux Interior et Poison Ivy, The Cramps font leur début à New-York, côtoyant ainsi la scène punk américaine. Le show scintillant de ces rockers et les outrances de ce genre musical laissent indéniablement transparaître un message véhiculé par un langage très clair, émaillé de mots comme : folie, non-conformisme, anarchisme, nouveaux idéaux, introspection mystique, provocation, mécanisation... Compte tenu de ces considérations, il est normal d’imaginer où The Cramps ont préférés jouer durant leur première tournée officielle américaine : un hôpital psychiatrique !

Ainsi, le rôle de l'artiste, dans ce cas-ci, The Cramps, est de donner à sentir ce que les autres, dans le même moment, ne perçoivent pas encore. L'artiste de la communication va tenter de traduire la nouvelle réalité du monde dans un langage transposé dont il établira les codes. Dans un nouveau domaine d'expression qui échappe aux moyens plastiques traditionnels, il va se trouver confronté au réel problème des moyens d'interventions pour constituer un langage, son langage.

 

Nu vs Naked

En 94’, The Cramps lance son album intitulé : Flamejob. Sur ce disque, nous retrouvons une pièce qui rend hommage à Marcel Duchamp : Naked Girl Falling down The Stairs. Selon Lux, le chanteur du groupe, l’œuvre de Duchamp a inspiré grandement cet album, ainsi que de l’artiste, Man Ray. D’ailleurs, nous retrouvons à l’intérieur de la couverture une citation de ce dernier.3 Pour The Cramps, les peintures surréalistes et dada, de même que les films sérieB sont des trésors en ce qui a trait à l’écriture et l’ambiance de leurs chansons.

"Yeah there was a naked girl
Right in my face
High class culture all over the place!
My watch stopped tickin'
Shoes came unlaced
Down the staircase..."

Naked Girl Falling down the stairs,
Flamejob, 1994.

Photo 4 : image extraite du vidéo de Naked Girl Falling Down the stairs, source : http://www.state51.co.uk/hottips/295/crampsxcl.html

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image tirée du vidéo Naked Girl Falling down the stairs, Flamejob,
source: www.state51.co.uk

Ayant vu The Cramps à l’œuvre, le 11 novembre 1997, aux « Foufs », je peux vous affirmer, que oui, ils sont dada. Lux se trémousse sans cesse, bouffe son micro, se jette par terre, porte des souliers aiguilles, expose son sexe à la vue de tous, construit une sculpture minute avec ses vêtements... Bref, Lux Interior laisse parler son instinct dada; c’est-à-dire qu’il incarne les bienfaits des performances comme on le vivait si bien au temps du Cabaret Voltaire, laboratoire d’expression, où le défi anti-art était à son paroxysme. Le groupe a décidé de coller un vidéo artistique à la chanson... Il existe deux versions ; une dite politiquement correct et une autre XXX rated. 4   Évidemment, la seconde est impossible à visionner. Ahhh ! ces Américains, si puritains. 

 

Esthétique de la communication et de l’état de l’art dans notre société

L'histoire de l'Art nous apprend que toute tentative d'introduction de nouveaux signes s'accompagne toujours d'une forte odeur de scandale. Dada et les premières manifestations néo-Dada des années 60 et des groupes comme The Cramps ont dû jouer sur la transgression des interdits et sur l'introduction de nouveaux moyens d'actions pour l'exploration de champs nouveaux. L'étendue des domaines embrassés, et leur caractère tout à fait étranger au domaine des signes plastiques sur lesquels s'exercent désormais certaines pratiques artistiques conduisent les artistes à devoir inventer entièrement des langages pour un type d'expression autre. Ce sont de nouvelles formes d'art qui doivent s'inventer aujourd'hui pour être en adéquation avec la sensibilité contemporaine.

Or, si on s'en tenant presque exclusivement à la manipulation du pigment pictural, le plus grand nombre des artistes actuels font preuve d'une étonnante passivité devant la variété des nouveaux supports et les situations que leur procure la vie contemporaine. Ils semblent se contenter des voies déjà toutes tracées que leur offre une tradition sans surprise et les conventions du milieu. Peut-on imaginer cette même passivité chez Picasso qui aurait connu dès sa jeunesse les satellites, la vidéo et la télématique ? Ce maintien étroit sur des domaines parfaitement délimités, et largement explorés, par ailleurs, constitue une attitude surprenante. Une attitude qui s'accorde mal avec l'idée de recherche, l'idée d'expérimentation, l'idée d'aventure et de découverte qui se manifeste dans d'autres secteurs de l'activité humaine.

 

 

Définition d’un long fleuve tranquille

En fin de compte, la mise en forme « traditionnelle » des arts en général semble abolie, c’est-à-dire qu’une tendance plus disciplinaire se manifeste vers une culture plus globale, où la distinction entre les catégories de la science et la catégorie artistique de la créativité perd son sens. Une nouvelle définition de ces relations triangulaires suscite nécessairement une nouvelle pensée esthétique... The Cramps n’a fait qu’utiliser une forme déjà existante pour la métamorphoser en une nouvelle matière.

C'est un art recyclé qui est en train de renaître, fondé sur les aspirations et les besoins créatifs de l'homme et qui, par conséquent, englobe son environnement : c'est un art qui permet de dépasser le stade de l'art conceptuel comme celui de propagande... Malgré la diversité de ses origines et de ses modes d'apparition, l'art contemporain présente une unité d'orientation. Il tend implicitement à une dimension plus large, qui serait celle d'un « espace sociologique » authentique, une aire privilégiée d'investigation, de recherche. Or donc, les artistes de la fin du millénaire ont les outils nécessaires afin de défricher cet espace encore vierge. Il ne leur reste qu’à contribuer par la pratique, la réflexion et par l’imagination, à la mise en place des premières bases d'un art fondé sur la communication. Un art de la communication irriguant les réseaux du flux des données de l'imaginaire. L'artiste de la communication utilisera le téléphone, la vidéo, le télex, l'ordinateur, le photocopieur, la radio, la télévision... Pour terminer, afin de suivre le courant, la nouvelle vague électronique, je vous conseille de quérir votre équipement cybernétique et de ramer afin d’y trouver votre voie dans cette sphère mouvante.


1 Francastel, Pierre, Art et Technique, Éditions Denoël/Minuit, Paris, 1956, page 1-2.
2 définition de psychobilly : mouvement musical né de rockabilly et de punk vers le fin des années 70’.
3 citation de Man Ray : « Each one of us, in his timidity, has a limit beyond which he is outraged. It is inevitable that he who by concentrated application has extended this limit for himself, should arouse the resentment of those who have accepted conventions which, since accepted by all, require no iniative of application, And this resentment generally takes the form of meaningless laughter or of criticism, if not persecution. But this apparent violation is preferable to the monstrous habits condoned by etiquette and estheticism ». Man Ray, Paris, 1934.
4 Naked Girl Girl Falling Down The Stairs a été dirigé par Jimmy Maslon, un ami et admirateur de The Cramps.

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