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La vocation même de la mode est réinventée en Europe à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Cest la naissance des revues de mode et léclosion des grands magasins qui renouvellent le langage, année après année, des vêtements. Cela coïncide avec la volonté du peuple français daffirmer son autonomie alors quil cherche des stratégies pour afficher ses opinions. Des opinions qui, dailleurs, évoluent dans un siècle en mouvance où lon assiste à un revirement des valeurs. Le vêtement qui, depuis longtemps déjà, avait perdu sa simple fonction de protection pour servir dindicateur de rang social, est alors devenu le symbole dun changment dère (dune révolution sur le champ de bataille) mais surtout dun changement dans le fondement même de lunivers de lhomme. Après le siècle des lumières et les guerres napoléoniennes, la jeunesse désillusionnée entame, parallèlement à la révolution industrielle, une lente révolution contre elle même. Se donnant le rôle de martyres dune société perdue, les jeunes veulent montrer par ce geste leur mal de vivre. Au coeur de ces bouleversements, les artistes mélancoliques tentent dexprimer leur désarroi, leur détresse, leur révolte, leur impuissance face à ce XIXe siècle qui ne leur inspire quun profond dégoût. Dégoût qui deviendra même, à lépoque romantique, une manière de vivre pour plusieurs, un moyen de se protéger et de sisoler. Ce spleen que Baudelaire met en poésie, dautres lexpriment par la matière picturale tandis que dautres encore veulent le porter puisquau vêtement il est aussi possible dajouter une dimension symbolique dune vision personnelle du monde. Cest en ce XIXe siècle que survient une interpénétration de diverses expressions artistiques servant la même cause, celle de la diffusion didéaux passés et futurs et de revendications. Voilà probablement ce qui explique que tant dartistes sassocient à la mode car le Dandysme, tout comme lart portable, est lexpression de toute une génération.
Le Dandysme nest-il pas le romantisme dans la mode ? Georges Brummel, célèbre dandy en Angleterre, innove en lançant le vêtement sans plis, bien coupé et sobre qui sera dailleurs à lorigine des grands couturiers. En Angleterre, comme en France, le Dandisme nest pas en soi extravagant dans son habillement, mais sa «manière de sentir» son époque marque le XIXe siècle et même le début du XXe. Ainsi, son expression en France est plutôt reliée au spleen, ce qui investit le vêtement dune tout autre fonction imagée. Cest la célèbre image de lartiste bohème qui se met en place. Les rues sont pleines de ces jeunes artistes dandy en tenues négligées : blouses, chemises flottantes, et des costumes dintérieur dans le goût oriental. Chateaubriand disait du dandy quil se reconnaissait à son air malade et malheureux, à sa barbe poussée par oubli ou désespoir, «par son regard profond, sublime, égaré, fatal, lèvres contractées en dédain de lespèce humaine, coeur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de lêtre »1. Baudelaire pour sa part sinterrogeait sur cet être épris de distinction et hautain dont le vêtement est le symbole de la supériorité de son esprit. Mais, aussi sur les répercussions de cette doctrine de lélégance et de loriginalité sur la jeunesse où spiritualisme et stoïcisme se fondent en une religion quelconque aux règles monastiques. Pour lui le Dandysme est symptomatique «dépoques transitoires où la démocratie nest pas encore toute puissante, où laristocratie nest que partiellement chancelante et avilie. Dans le trouble de ces époques, quelques hommes déclassés, dégoûtés, désoeuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle daristocratie / /».2 Pour sa part, la littérature de Walter Scott, de lord Byron ou de Shakespeare incite à un retour au vêtement dun passé médiéval et renaissant. Ainsi réunis, Dandysme et littérature servent les intérêts de la mode qualifiée de romantique.
Tirés de la littérature, certains vêtements et accessoires portent le nom de châle Esméralda, dogaline, Norma, Anna Bolena ou des coiffures dites à lIsabeau de Bavière, à la Marguerite de Bourgogne, à lAgnès Sorel et même à la Marie Stuart et à la Sévigné. On va jusquà porter des souliers à la poulaine en plein Paris. À cette époque, nous assistons à un mélange des styles et des époques. La mode éclectique ne touche plus seulement le Moyen Âge et la Renaissance. Des vêtements sont puisés directement dans des tableaux de grands maîtres pour porter ensuite leur nom (style Titien, Van Dyck, Rubens ou même pour les dames à la Raphaël). Ils sont portés par les jeunes artistes avec à leur tête, Théophile Gauthier et Petrus Borel, habillés à la chronique de Charles IX et à la Notre-Dame de Paris. Lart romantique se voulait une réaction à lart classique après 1820 ainsi que la mode qui empruntait aussi ce chemin pour permettre une recherche plus passionnée, tirée de lhistoire et des romans.
Lart portable et ses influences romantiques
Dautres artistes vont créer le pendant féminin du Dandysme, une mode vestimentaire allant de pair avec leurs convictions romantiques. Qualifiée dart portable, cette mode est introduite par les peintres préraphaélites; ces jeunes artistes qui recherchaient un objet reflétant leur croyance «sensationnelle». Lart portable nest pas un style, mais bien une philosophie qui soppose à la mode contemporaine marquée, par exemple, par le corset. Tout comme les vêtements décrits plus haut, cette forme dexpression artistique, en plus de puiser dans la littérature, a des origines éclectiques, telles que kimonos japonais, pantalons et turbans turcs, vêtements amples et confortables des paysans ou travailleurs russes et autres motifs ethniques. Les femmes qui portent ce genre dhabit sont les mêmes qui lancent la mode en art et en littérature, en plus dêtre très souvent les compagnes des peintres eux-mêmes. Au quotidien, elles portent les vêtements emprunts dhistoire puis recomposées en peinture elles sont le centre nerveux de la créativité chez le groupe préraphaélite. Souvent, un même vêtement animé par des sources littéraires se retrouve dans plusieurs oeuvres. Baudelaire parle de ces muses qui auraient, selon lui, exagéré la mode jusquà en altérer la grâce et en détruire lintention :
Limage de la femme est complexe dans cet univers où tout soppose : elle est vierge ou perverse mais comme le dandy elle se fait violence au nom dun Éden perdu. Cet engouement pour le vêtement incite les artistes à se documenter afin de sapproprier le langage plastique du textile. Certains artistes et collectionneurs vont constituer des collections de vêtements, de textiles, daccessoires et de documents visuels tels des gravures, des revues etc. Gustave Moreau possède lui-même un coffre rempli de costumes anciens, probablement hérités de son ami Berchère. Moreau explique en ces termes son utilisation des costumes :
Cest un autre rapport au vêtement quinitie Gustave Moreau, distinctement dEdward Burnes-Jones, peintre préraphaélite, qui à la même époque, fait un retour au vêtement purement classique avec le drapé mouillé. Limmatérialité de létoffe La fin du siècle est partagée, chez les artistes, entre lantique et le gothique. Lidée de «réconcilier Homère avec le Roi Arthur, le Parthénon et le mobilier Haute Époque, la palmette et logive, dans un univers dont la clé est incontestablement lidéalité des choses.» 5 Depuis le Second Empire, lexcentricité est laissée aux artistes portant fièrement «chapeau blanc à poils dangora, habit couleur flamme de punch et étonnante redingote noisette dite balayeuse, dont la jupe sétoffe de tuyaux dorgue ondoyants. Plus le siècle avance, plus langoisse sinstalle à cause des guerres, de lindustrialisation, de linstabilité politique etc. Burnes-Jones déclare un jour : «Plus la science deviendra matérialiste, plus je peindrai des anges.»6 Ce ne sont pas les anges de Cabanel. À la croisé des chemins Avec les Impressionnistes qui sintéressent au paysage, le destin de la mode et de lart ne sont plus liés lun à lautre, après 1870, mais passent plutôt par lart décoratif avec la ligne onduleuse, le satin et les motifs des robes qui en font foi. Seules les couleurs sont empruntées aux avants-gardes. Paradoxalement, cest le mouvement dart décoratif Art Nouveau du début du XXe siècle, synthèse des arts par excellence, qui ramène les artistes à sassocier à la mode.
Les grands magasins de Paris et la naissance de la haute couture développent de nouvelles habitudes de consommation. «La société mondaine dentre 1870 et 1914 sest retrouvée livrée à elle-même pour satisfaire son goût délégance : laristocratie, celle dascendance «Ancien Régime» et celle de création impériale, la bourgeoisie «daffaires», enrichie par le relèvement économique, le demi-monde dépensier et frivole successeur des folles années du Second Empire ont donc constitué une proie facile pour les nouveaux seigneurs de lélégance, les grands maîtres de la Couture et de la Mode.»7 Des associations célèbres comme Raoul Dufy avec Paul Poiret de 1912 à 1939 ou Dali et Elsa Schiaparelli ont apporté un renouveau à la mode.8 La plus célèbre, Sonia Delauney - Terk, avec ses designs géométriques simultanés (art déco), a accompli pour dautres motifs ce qui se tramait durant le XIXe siècle, soit lart qui fait la mode. À cette époque où mourir de tuberculose était sanctifiant, le vêtement a servi un idéal que lart à lui seul naurait pu exprimer. Un urgent besoin de faire connaître à tous ce mal de vivre est à lorigine de cette rencontre entre mode et art. Limage picturale peut montrer un idéal, mais le vêtement permet de le vivre et de le ressentir. Cest pour ces motifs que lartiste, même déjà marginalisé dans sa société, a tenu à matérialiser son spleen. En cette fin de siècle où nous vivons une révolution technologique aussi bouleversante et déstabilisante que la révolution industrielle, ne serait-il pas possible quun nouveau spleen se trame, ayant pour effet de réunir à nouveau lart et la mode? Suivez en novembre la suite de cette chronique ! 1 Extrait de François Boucher, Histoire du costume en occident de lantiquité à nos jours, Paris, Flammarion, 1983, p.362. 2 Extrait des Curiosités esthétiques, «Le dandy». 3 Extrait de Écrit sur lart, Paris, Librairie Générale Française, 1992, p.407. 4 Pierre-Louis Mathieu, Lassembleur de rêves : écrits complets de Gustave Moreau, Frontfroide, Fata Morgana, coll.«Bibliothèque artistique et littéraire», 1984, p.124. 5 Laure Murat, «Burnes-Jones ou limmatérialité», Connaissance des arts, no490, décembre, 1992, p.94. 6 Ibidem., p.94. 7 Boucher, op.cit., pp.389-391. 8 Cest le mouvement surréaliste qui réunit le mouvement néo-romantique de la fin des années 1930.
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