Vertov et Perrault réunis par leurs écrits
Denys Desjardins

 

Depuis l'invention du cinématographe, on a souvent démontré que la nature prise sur le vif des frères Lumière s'oppose au spectacle cinématographique de Georges Méliès. Par l'entremise de ces deux tendances, le cinéma s'est trouvé à produire deux façons de représenter le monde; l'une emprunte au réel sa capacité de se réaliser et l'autre à l'imaginaire son pouvoir de s'imaginer. L'une, par ses visées objective et instructive, prend la forme d'un document et l'autre, par ses libertés subjective et spectaculaire, la forme d'une fiction. Cependant, toutes deux représentent le monde au moyen d'images. Or l'image, comme l'a bien démontré Edgar Morin, est le lieu commun de l'imaginaire et pour cela le cinéma est devenu synonyme de fiction (Morin, 1958 : 66). Clamant haut et fort que leurs films n'ont rien à voir avec la fiction, certains documentaristes ont cherché à réparer cette méprise en publiant des écrits théoriques qui défendent leur point de vue.

En fait, si on jette un rapide coup d'oeil à l'histoire du cinéma mondial, on constate que peu de documentaristes ont écrit sur leur pratique et, parmi eux, seul un petit nombre s'est consacré entièrement à défendre la cause du documentaire. Parmi ce nombre, Dziga Vertov est peut-être celui qui a le plus théorisé sa pratique. Non seulement Vertov présente-t-il une oeuvre extrêmement théorique sur le plan filmique (comme en témoigne son film L'Homme à la caméra, 1928), mais il s'est aussi préoccupé de mettre par écrit ses idées et concepts dans de nombreux articles, cahiers et journaux. Sensiblement dans le même esprit que Vertov, mais plus près de nous cette fois-ci, Pierre Perrault semble être lui aussi un des rares à conjuguer pratique et théorie. D'ailleurs, l'écriture a toujours été pour Perrault un lieu de prolongement, un lieu de réflexion et de justification sur sa position de documentariste. A ce sujet, L'Oumigmatique ou l'objectif documentaire (1993) 1 démontre bien la part de réflexion qui peut surgir d'une longue pratique documentaire. C'est donc par l'entremise de ces deux cinéastes que nous réfléchirons et développerons sur certaines questions qui touchent à la fois aux méthodes et aux techniques à l'oeuvre dans le cinéma documentaire. Pour les besoins de nos recherches, nous nous référerons davantage aux différents écrits théoriques qu'aux oeuvres elles-mêmes, de manière à bien saisir la pensée des deux réalisateurs telle qu'elle s'énonce par écrit. Cette étude de textes s'emploiera à faire ressortir les différences et résurgences rencontrées dans les écrits de façon à comparer la conception que chacun des réalisateurs a de sa pratique ainsi que du monde qu'il cherche à représenter. Autrement dit, il sera ici question de déterminer quels sont les liens qui existent entre, d'une part, Dziga Vertov et son cinéma-vérité, et d'autre part, Pierre Perrault et son cinéma du vécu.

Usages des techniques


L'oeuvre de Vertov, comme celle de Perrault, a été marqué par des développements importants sur le plan des techniques. Vertov a vécu au début du siècle à un moment où la science, alors en pleine effervescence, influençait constamment les manières de faire et, par conséquent, d'appréhender le monde. De même, cherchant à se redéfinir, l'art favorisait la recherche de nouvelles formes d'expression qui, à leur tour, ont influencé les techniques. Bref, le contexte dans lequel se trouvait Vertov était tout à fait propice à l'expérimentation. Dans ses écrits, comme dans ses films, Vertov n'hésite pas à faire l'apologie de la science et des nouvelles technologies. Influencé par le mouvement futuriste italien, Vertov sera fort impressionné par la publication, en 1913, d'un manifeste qui proclame l'art des bruits. Aussi, Vertov, dès 1916, élaborera-t-il son "laboratoire de l'ouïe" en se procurant un vieux phonographe avec lequel il enregistre des bruits recueillis ça et là dans son entourage.

Dès ses débuts, Vertov se démarque des futuristes puisqu'il ne tente nullement d'imiter des bruits à l'aide d'instruments, mais de les enregistrer tel quel dans la nature afin d'en faire un montage. D'ailleurs, ses expériences l'amènent en 1931 à réaliser Enthousiasme (il semblerait qu'il s'agisse du premier documentaire sonore à être réalisé dans le monde) pour lequel il fait construire un appareil d'enregistrement sonore assez maniable pour être transporté sur les lieux de tournage; il s'agit, à vrai dire, de l'ancêtre du fameux Nagra qui fut utilisé par les cinéastes du direct. Cependant, ce n'est pas tant pour ses recherches sur le son que pour l'utilisation qu'il a fait de la caméra qu'on le considère encore aujourd'hui comme un avant-gardiste. Excessivement soucieux du regard porté sur la réalité, Vertov a trouvé en la caméra l'instrument rêvé pour enregistrer cette réalité qui, selon lui, n'est que partiellement accessible à l'oeil humain. En fait, pour Vertov, la réalité n'est pas que visible, elle renferme aussi une part d'invisible qui échappe à nos perceptions, de sorte qu'il ne suffit pas de voir les choses pour les comprendre. Aussi, en enregistrant le visible à l'aide de sa caméra, Vertov croit qu'il est possible, une fois rendu à l'étape du montage, de rendre perceptible cet invisible qui nous échappe. Or, partant de la caméra, Vertov élabore sa théorie du Ciné-Oeil autour de l'idée que la caméra perçoit mieux la réalité que ne peut le faire l'oeil humain.

Pour bien saisir la pensée de Vertov, il faut avant tout comprendre son obsession pour la vue, car il y a une telle méfiance de l'oeil chez lui, qu'il n'est pas étonnant de l'entendre glorifier l'invention de la caméra, comme le ferait un astronome pour le télescope par exemple :

Notre oeil voit très mal et très peu, alors les hommes ont imaginé le microscope pour voir les phénomènes invisibles, ils ont inventé le télescope pour voir et explorer les mondes lointains inconnus, ils ont mis au point la caméra pour pénétrer plus profondément dans le monde visible, pour explorer et enregistrer les faits visuels, pour ne pas oublier ce qui se passe et dont il sera nécessaire de tenir compte par la suite. (Vertov, 1972 : 97)
Ainsi, pour Vertov, il y a cette idée qu'on ne peut pas vraiment se fier à l'oeil humain lorsqu'il s'agit d'observer la réalité, mais il y a aussi cette idée fondamentale d' "enregistrer des faits visuels", c'est-à-dire d'immortaliser des événements sur pellicule : "C'est la vie même que nous plaçons au centre de notre intention et de nos travaux et puisque, tout comme vous, nous entendons par fixation de la vie, la fixation du processus historique" (Vertov, 1972 : 97). C'est là un des buts premier de Vertov et une partie de ses efforts visent à la conservation du passé : "C'est pourquoi il faut traiter avec sérieux les actualités cinématographiques, cette fabrique de matériaux, où la vie, en passant par l'objectif de la caméra, ne s'enfuit pas à jamais et sans laisser de traces" (Vertov, 1970, 11).

Lorsque nous lisons les écrits de Vertov, on est frappé par leur incroyable parenté avec ceux de Perrault. Maintes fois Perrault a dit ou écrit combien il était essentiel de ne pas perdre les traces du passé. Son film Pour la suite du monde est d'ailleurs le parfait exemple de cette continuité qu'il faut assurer en transmettant certains savoirs et connaissances aux autres membres de la communauté. Quand on repense au mandat que s'était donné Vertov avec ses actualités cinématographiques, on est forcé de faire ce rapprochement. En fait, même leur cheminement respectif est passablement similaire puisque Perrault, comme Vertov, s'est d'abord familiarisé à l'usage du magnétophone avant de faire du cinéma. Son expérience à la radio l'a habitué à penser et à appréhender le monde avec son oreille ce qui lui a permis de découvrir la puissance de la parole et du magnétophone surtout. D'ailleurs, lorsqu'il raconte ses premières expériences lors du tournage de la série Au pays de Neufve France, il s'empresse d'affirmer : "Ces treize films m'ont déçu. Je n'étais que des yeux, je n'avais pas d'oreilles. L'instrument le plus extraordinaire, à mon avis, ce n'est pas la caméra, c'est le magnétophone" (Perrault in O'Neil, 1963). Bien qu'il soit davantage un enfant du magnétophone, Perrault a tout de même réfléchi aux propriétés de la caméra. Ainsi, dans ses plus récents écrits, il croit que la caméra a, comme chez Vertov, cette faculté de mieux saisir le réel et d'en comprendre le sens. Perrault, d'ailleurs, utilise la caméra comme s'il s'agissait d'un espèce de magnétophone de l'image qui voit et mémorise plus fidèlement que ne peut le faire l'oeil humain. Donc, encore une fois cette idée de supériorité de la caméra par rapport à la vision de l'homme :
Il faudrait finir par se rendre compte peut-être du regard neuf que la caméra nous procure. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité l'homme possède un outil fabuleux (peut-on le dire?) pour prolonger sa mémoire, pour regarder le monde, pour raconter sa propre humanité sans avoir à invoquer les dieux de l'imaginaire. (Perrault, 1992 : 42).
Ainsi, Perrault semble s'accorder avec Vertov pour reconnaître en la caméra un "outil fabuleux", non pas pour inventer ou imaginer le monde, mais pour le mémoriser, le voir tel qu'il est :
Longtemps après l'événement je regarde les images. L'image dérobée. La belle cargaison du retour. Je contemple le va-et-vient, la cohérence, l'ordre, l'incohérence, le désordre. Je fais resurgir l'image de la mémoire grâce à la mémoire de l'image. (Ibid. : 45).
En somme, entre les mains de Perrault et de Vertov, la caméra devient non seulement un excellent moyen de conserver le patrimoine, mais elle sert aussi d'aide-mémoire en permettant au cinéaste de re-voir les événements mémorisés lors du tournage. Autant pour Vertov que pour Perrault, il est clair que l'oeil a des limites que la caméra n'a pas, ce qui fait qu'on ne voit jamais que ce qu'on a déjà vu. Cela a tout à voir avec le processus de mise en images, car en isolant les images de leur lieu de production, la caméra témoigne d'une réalité qu'elle transfigure en même temps. Perrault explique et exploite bien ce phénomène lorsqu'il écoute ou regarde ses bandes : "En vérité on ne comprend bien le phénomène qu'au moment où on se relit, quand on écoute chez soi la matière enregistrée. La parole soudain se condense. Elle prend une valeur nouvelle du seul fait d'être fixée, de pouvoir être isolée, répétée. C'est là le miracle" (Perrault in Gauthier, 1965).

Comme nous le rappelle cette citation, la lecture soulève invariablement les questionnements liés à la re-présentation. Ces réflexions sont au coeur des problèmes posés par la réception des films. Par contre, pour des documentaristes comme Vertov et Perrault, ces questionnements surgissent dès le tournage, c'est-à-dire au moment de la prise et de la mise en image. Quoiqu'ils aient sensiblement la même perception de leurs instruments de travail, Vertov et Perrault n'ont pas cependant la même conception quant à leur utilisation. En fait, l'utilisation de la technique est affaire de méthode, c'est pourquoi il est plus facile de comprendre la spécificité de leur cinéma lorsqu'on a bien examiné la façon qu'ils ont respectivement d'appréhender le monde.

Un cinéma tourné vers la vie


Si Vertov et Perrault ont une conception quelque peu similaire des techniques, mais fondamentalement leur idée du cinéma est la même. A ce propos, Vertov écrit : Nous considérons tout bonnement que l'essentiel dans le cinéma, est de fixer la vie et les processus historiques (Vertov, 1972 : 143). Quant à Perrault, il insiste toujours pour dire que son entreprise n'a, tout compte fait, rien à voir avec le cinéma : "Mon rapport au cinéma est d'abord un rapport à l'histoire et un rapport à la vie" (Perrault, 1983c : 57). Ainsi, deux préoccupations ressortent: l'histoire et la vie. A vrai dire, leur cinéma est délibérément tourné vers la réalité qui les entoure pour rendre compte de ce qui advient. En cela, Vertov et Perrault se rejoignent et s'entendent pour dénoncer vigoureusement le cinéma qui ne serait pas au service de cette réalité.

Dans ses écrits, Vertov se fait un devoir de récuser toute forme de fiction (cinéma, théâtre, littérature ou autre) qui recréer la vie plutôt que de la montrer telle quelle est :
Nous nous livrons directement à l'étude des phénomènes vivants qui nous entourent. Nous plaçons l'art de montrer et d'expliquer la vie comme elle est, infiniment plus haut que ce jeu à la poupée, jadis divertissant, que les gens nomment théâtre, cinématographe et ainsi de suite. (Vertov, 1972 : 101).
Le cinéma joué et le théâtre, surtout, doivent être mis de côté, puisqu'ils incarnent une conception "bourgeoise", dira Vertov, qui tend à représenter le monde selon une idée préconçue qui met en scène un héros pour mieux en raconter les exploits. Cette forme de représentation est aussi le symbole d'une idéologie contre laquelle Vertov doit se battre pour imposer sa propre conception du cinéma. C'est pourquoi, comme il le dénonce dans son manifeste des Kinoks, Vertov veut banir le héros et le scénario 2 pour redonner à la vie sa juste place :
1. Le ciné-drame est l'opium du peuple.

2. A bas les rois et reines immortelles de l'écran. Vivent les mortels ordinaires filmés dans la vie pendant leurs occupations habituelles.

3. A bas les fables-scénarios bourgeoises! Vive la vie comme elle est. (Vertov, 1972 : 101).
Les arguments et même les termes employés par Vertov pour attaquer la fiction sont souvent semblables et parfois même identiques à ceux qu'utilise Perrault. D'ailleurs, cherchant un "lecteur d'image qui n'attend pas la fable" (Perrault, 1933 : 22), Perrault s'évertue à répéter que : "la fiction est devenue la religion de notre temps et le cinéma, une messe. L'artiste veut inventer, imaginer le monde, tandis que le vrai monde, personne ne se charge de le dire, de l'exprimer" (Grandjean, 1989). Comme Vertov, Perrault s'en prend à la fiction parce qu'elle se propose comme un modèle de vérité préétabli, une sorte d'impérialisme culturel qui s'articule autour d'un "squelette littéraire" qui ne laisse plus de place à la vie. C'est pourquoi, il conteste cette "vieille" façon de faire du cinéma et rejette lui aussi ces "fables-scénarios" qui ne tiennent pas compte du "vrai monde". En échange, Vertov et Perrault proposent de réaliser "des films tournés vers la vie et exigés par la vie" 3 :
C'est la première tentative au monde pour recréer une oeuvre cinématographique sans la participation d'acteurs, de décorateurs, de metteur en scène, sans utiliser d'atelier, de décors, de costumes. Tous les personnages continuent à faire dans la vie ce qu'ils font d'ordinaire. (Vertov, 1972 : 51).
On pourrait facilement se méprendre et attribuer ces propos à Perrault puisqu'il poursuit lui aussi le même projet que Vertov en réalisant des films tirés de la vie, une vie qui se met elle-même en scène avec des gens qui continuent d'être ce qu'ils sont :
"Je refuse de faire jouer à ceux que je filme autre chose que leur propre rôle. Les personnages sont libres, libres de leur parole, dans une situation qui leur appartient, dont ils sont les maîtres" (Perrault in Lafond, 1988 : 30).
Bref, il est facile de constater que Vertov et Perrault partent du même principe, c'est-à-dire de se tourner vers la vie pour la réalisation de leurs films, vers la réalité qu'ils considèrent plus importante que la fiction.

Vertov et Perrault : deux approches de la réalité


Bien qu'ils partagent ce même désir de se tourner vers la vie, il n'en demeure pas moins qu'une fois le temps venu, ils n'emploient pas la même approche pour saisir cette vie avec leur caméra. De son côté, Vertov est excessivement soucieux des perturbations causées par la caméra, il sait que cette dernière affecte le comportement des gens observés et que ceux-ci se mettent en scène dès qu'ils se savent photographiés. Aussi, afin d'éviter de modifier la réalité et désireux d'obtenir plus de vérité, Vertov préconise la prise sur le vif ou ce qu'il appelle la prise de vue à l'improviste :
Pas la prise de vue à l'improviste pour la prise de vue à l'improviste, mais pour montrer les gens sans masque, sans maquillage, les saisir avec l'oeil de la caméra au moment où ils ne jouent pas, lire leurs pensées mises à nu par la caméra. (Vertov, 1970 : 8).
C'est pourquoi, comme le faisait remarquer Léon Moussinac, il n'utilise "que des matériaux puisés dans la vie, que des expériences surprises ou révélées, en somme qu'une réalité authentique à laquelle l'objectif et la science apportent un sens nouveau" (Moussinac, 1928 : 149). Autrement dit, il tente d'obtenir plus de vérité en filmant les gens à leur insu. A ce sujet, Vertov s'est même permis de filmer des gens alors qu'ils étaient dans un "état second". C'est le cas, entre autres, pour le film La Sixième Partie du monde (1926) où son frère, Mikhaïl Kaufman parvient, à l'aide d'un téléobjectif, à filmer une beuverie sans vraiment intervenir, hormis les cadrages bien sûr 4.

Toutefois, cette méthode de prise sur le vif ne vaut que pour de courts extraits, en fait tant et aussi longtemps que le sujet n'est pas conscient de la caméra. Pour de plus longs extraits, Vertov y va de quelques mises en situation qu'il incorpore habilement au montage. Par exemple, dans L'Homme à la caméra, le personnage principal, l'opérateur Mikhaïl Kaufman, est constamment assujetti aux mises en situation nécessaires à l'élaboration du film; ce qui ne fait pas pour autant de lui un comédien, quoique sa présence soit pensée et commandée par Vertov 5. En outre, ces mises en situation nous rappellent sensiblement celles préconisées par Perrault et auxquelles Léopold Tremblay a dû se plier afin de vendre l'idée de la reprise de la pêche dans Pour la suite du monde.

Vertov ne développe aucune complicité avec les sujets qu'il filme, même qu'à la limite sa présence au tournage est secondaire puisque seul compte pour lui l'impression qu'en tire la caméra voyeuse et voleuse pourrait-on dire6. Ainsi, Vertov adopte le point de vue extérieur d'un sujet qui garde ses distances pour observer le monde sans en modifier le cours. Son approche, en ce sens, est à l'opposée de celle de Perrault qui nécessite au contraire une absolue complicité entre l'équipe de tournage et les gens filmés. D'ailleurs, l'approche préconisée par Perrault emprunte énormément à l'ethnographie, c'est-à-dire que le cinéma tel qu'il le pratique exige un maximum d'implication de la part du réalisateur. Ce dernier doit passer beaucoup de temps auprès des gens qu'il désire filmer, suffisamment en tout cas pour obtenir leur collaboration 7. Il ne peut donc s'en tenir qu'au simple témoignage ou compte rendu de l'observateur extérieur, il doit nécessairement prendre parti en devenant complice des gens qu'il entend filmer de façon à les représenter de l'intérieur.

De ce fait, l'approche de Perrault diffère de celle de Vertov car même s'il sait pertinemment que les instruments dérangent et modifient le comportement des gens qu'il filme, Perrault n'essaie pas de les dissimuler. Au contraire, il profite des effets qu'ils produisent pour provoquer l'action et ainsi susciter la parole. En somme, il laisse à ses personnages la liberté de jouer, fabuler, "cabotiner" devant et pour la caméra. De sorte que plus ils sont libres, plus ils fabulent et plus ils fabulent, plus ils deviennent eux-mêmes des personnages d'une fable qu'ils produisent. Dans tous les cas Alexis demeure Alexis et Perrault n'a qu'à le prendre "en flagrant délit de légender" ( Perrault, 1983 : 54) pour le saisir dans toute sa réalité. Il peut procéder ainsi pour tous les autres personnages, puisqu'ils sont réels même s'ils fabulent. En fait, ils sont d'autant plus réels qu'ils fabulent et leur réalité d'autant plus vraie qu'elle est mise en scène par eux.

Autrement dit, grâce à leur puissance de fabulation, les pêcheurs de l'Ile aux Coudres deviennent eux-mêmes les personnages d'un film qu'ils rendent possible tout comme Perrault, par sa complicité, rend possible le film. C'est dans cette complète interaction, dans cette dynamique de co-fonctionnement où chacun des intervenants devient autre chose que ce qu'il est vraiment, que le film se réalise pour redonner à chacun une nouvelle identité. D'ailleurs, à ce sujet, Perrault dira : "Alexis me dénonçait également à moi-même. Il me ressemblait. Je n'avais pas envie de le renier. J'étais lui. Il était moi. Je ne cherchais plus ailleurs mon identité" (Perrault, 1970 : 19). A cela, Gilles Deleuze ajoutera :
Le personnage n'est pas séparable d'un avant et d'un après, mais qu'il réunit dans le passage d'un état à l'autre. Il devient lui-même un autre, quand il se met à fabuler sans jamais être fictif. Et le cinéaste de son côté devient un autre quand il "s'intercède" ainsi ses personnages réels qui remplacent en bloc ses propres fictions par leurs propres fabulations (Deleuze, 1985 : 196).
Enfin, cette puissance de fabulation vient en partie de l'utilisation que Perrault fait du magnétophone, car en laissant parler ses personnages il donne libre cours à la fabulation et, du fait même, leurs permet de se raconter eux-mêmes. Ses personnages deviennent ainsi leurs propres narrateurs. Cependant, comme le définissent les règles de la narratologie 8, tous narrateurs qu'ils soient, les personnages des films de Perrault ne sont pas complètement libres de leur parole puisque celle-ci leur est prêtée. Autrement dit, même s'ils parlent pour eux-mêmes, ils ne peuvent empêcher Perrault de s'exprimer indirectement à travers eux. Comme Deleuze le dit : "Perrault fait son discours indirect libre, en même temps que ses personnages font celui du Québec" (Deleuze, 1985 : 199). Bref, malgré toutes ses bonnes intentions, Perrault demeure le grand narrateur, celui qui prend la parole en la donnant : "En sorte que pour me dire il me suffit de leur donner la parole" (Perrault, 1983c : 56).

Un cinéma de la vérité ou du vécu


Malgré sa grande facilité à enregistrer la réalité, le cinéma ne peut prétendre à une quelconque forme de présentation du réel. En ce sens, il demeure un moyen de re-présentation qui implique nécessairement une mise en discours des objets, personnages et événements filmés. Dans le cas du documentaire, cette mise en discours s'effectue surtout au montage alors que les faits filmés sont recontextualisés selon une logique propre à l'auteur du film. C'est en tout cas ce qui se produit chez Vertov et Perrault où le montage devient, pour l'un, un moyen de rétablir la vérité et, pour l'autre, un moyen de témoigner du vécu. En d'autres mots, si leur approche vis-à-vis de la réalité diffère au tournage, leur façon de la représenter par le montage diffère tout autant.

S'inspirant des enseignements qui lui viennent de la dialectique, Vertov croit qu'au coeur de chaque chose il y a son contraire et qu'il ne suffit pas de voir ces choses pour les comprendre. Il conteste, en somme, toute vision représentative du monde qui ne tient compte que des apparences. Aussi, le cinéma devient-il pour lui l'occasion rêvée de montrer ce que l'oeil ne voit pas, c'est-à-dire cette idée du monde qui demeure invisible du fait qu'elle lui permet de voir justement :
Le cinéma comme possibilité de rendre visible l'invisible, d'éclairer l'obscurité, de mettre à jour ce qui est caché, de mettre à nu ce qui est masqué, le jeu sans le jeu, le mensonge vérité, c'est cela le Cinéma-Vérité. (Vertov, 1963).
Cependant, la simple addition des faits filmés ne suffit pas à rendre visible cette vérité que Vertov veut montrer puisque cette dernière reste en grande partie masquée et voilée par les apparences. C'est pourquoi, dans le but de dévoiler cette vérité, Vertov procède à l'organisation du matériau dont il dispose suivant une idée dialectique du monde qui redonne un sens précis aux événements filmés :
Mais c'est peu de montrer à l'écran des morceaux de vérité, des plans fragmentaires dissociés de la vérité. Il faut organiser ces plans suivant un thème pour que l'on puisse alors recevoir la vérité de l'ensemble. (Ibid.).
Or, partant de là, il élabore sa théorie du Ciné-Oeil qui, à travers le tournage et le montage des faits visibles, préconise une nouvelle façon de voir le monde : "Nous définissons l'oeuvre cinématographique en deux mots : le montage du 'je vois' " (Vertov, 1972 : 55). Ainsi, Vertov montre bien ce qu'il voit, et ce qu'il montre il le voit bien puisque c'est sa propre vision du monde qu'il nous communique : "Je vous montre le monde comme seul je peux le voir" (Ibid, : 30). En ce sens, son cinéma procède de ce curieux paradoxe qui oppose vérité et montage, opposition que Vertov assume totalement et illustre d'ailleurs très bien dans son manifeste L'Homme à la caméra (1928). Afin de résoudre les problèmes éthique et esthétique occasionnés par les différentes manipulations que nécessitent la méthode qu'il préconise (prise sur le vif, mise en scène, montage, etc.), Vertov se fait un devoir de ne rien cacher au spectateur. Il montre tout ce qu'il est possible de montrer, depuis le projectionniste qui prépare les bobines jusqu'aux réactions des spectateurs dans la salle. Ainsi, toujours dans le même but de vérité, il adopte la réflexivité comme moyen de montrer les dispositifs nécessaires à son Ciné-Oeil :
Si, dans L'Homme à la caméra, ce n'est pas le but qui est mis en relief, mais le moyen, c'est de toute évidence parce que le film avait, entre autres, la tâche de présenter ces moyens au lieu de les dissimuler comme il était d'usage dans les autres films (Ibid. : 208).
Donc, lorsqu'il filme des gens à leur insu, il arrive qu'il montre la réaction que provoque sur eux la caméra; il règle ainsi le problème éthique que lui pose la prise de vue à l'improviste. De même, pour régler les problèmes d'ordre esthétique, il n'hésite pas à montrer Mikhaïl Kaufman l'opérateur qui se promène à travers la ville pour réaliser son film ou même à filmer la monteuse qui assemble les bouts de pellicules destinées à produire le film. Ainsi, loin de reproduire le réel ou de capter la vérité inhérente aux êtres et aux choses, le cinéma de Vertov est plutôt un cinéma où la vérité naît du choc des images, une vérité montée en quelque sorte. C'est par le biais de la réflexivité que Vertov assume, tout en la dépassant, l'opposition entre vérité et montage; c'est donc en produisant sa propre vérité que son cinéma parvient à s'imposer comme un cinéma-vérité :
Alors le cinéma peut s'appeler cinéma-vérité, d'autant plus qu'il aura détruit tout modèle du vrai pour devenir créateur, producteur de vérité : ce ne sera pas un cinéma de la vérité, mais la vérité du cinéma (Deleuze, 1985 : 197).
Les moyens qu'il utilise n'entrent pas en contradiction avec le but qu'il s'est fixé, dans la mesure où, soucieux de dire la vérité, il dénonce le caractère manipulatoire de son cinéma. Bien qu'il adopte une toute autre approche, Perrault a sensiblement le même souci d'honnêteté par rapport au tournage cependant. En effet, comme on a pu le constater, pour Perrault le tournage constitue la partie essentielle du film, puisque c'est de la rencontre des cinéastes et des personnages que naît l'idée du film :
Toi tu es là, à gauche à droite, tu filmes tu ne sais pas où tu t'en vas tout a fait, pis c'est le déroulement de l'action qui te dicte des cheminements. Tu te laisses emporter et puis tout à coup tu es en présence d'un métrage complexe et ce métrage tu le regardes, tu le regardes, et il s'organise de lui-même. Et c'est ça le montage, c'est répondre du métrage; le regarder suffisamment pour qu'il se raconte lui-même 9.
On pourrait prendre à la lettre les propos de Perrault et penser naïvement qu'il suffit de regarder les images recueillies au tournage pour que le film s'organise de lui-même. En fait, il faut plutôt comprendre que le montage est pour Perrault l'occasion de re-vivre le tournage. En ce sens, il s'imprègne des images et des sons qui ont été enregistrés pour mieux les comprendre et mieux préciser l'idée qui en émane : "Rien n'existe pour l'homme qui ne soit exprimé. Et ce qui importe dans les choses c'est l'invisible" (Perrault, 1970 : 18).

Ce travail pour exprimer l'invisible s'apparente encore une fois à celui de Vertov où la relecture des images permet de déchiffrer et dévoiler ce qui n'apparaissait pas à première vue. Cependant, l'invisible pour Perrault n'a rien à voir avec la vérité préconçue de Vertov, il s'agit davantage d'une vérité propre à celui qui a vécu le tournage. C'est d'ailleurs ce qui oblige Perrault à se poser la question : "Une image n'est-elle pas valable que pour celui qui a vécu l'événement ?" (Perrault : 1993b : 36). Aussi, une fois parvenu à l'étape du montage, Perrault doit-il "répondre du métrage" de manière à relater le plus fidèlement possible les événements qu'il a vécus :
Nous sommes quatre et nous disons : nous étions là, voici ce que nous avons vu et entendu. Et pour le dire, nous organisons le matériau et, là encore, le monteur avec son regard me fait découvrir, voir, entendre. Mon rôle est fondamentalement de ne pas vous raconter une histoire mais l'histoire que nous avons vécue, en quelque deux heures (Perrault, 1985 : 180).
C'est donc en tant que témoin privilégié de ce qui s'est passé qu'il s'autorise à relater ce qu'il a vécu. Comme ses personnages, Perrault fait partie du film, il ne peut donc témoigner d'eux sans témoigner de lui puisque son cinéma naît de cette rencontre : "Ce qui importe, dira-t-il, c'est de vivre le film autant d'un côté de l'objectif que de l'autre. C'est une aventure commune" (Perrault, 1970 : 26). C'est en ce sens qu'il s'agit d'un cinéma du vécu, un cinéma qui ne se contente pas uniquement d'observer, mais se fait un devoir de participer activement à l'émergence de l'action et de la parole. Aussi, en plus d'être témoin et complice des événements vécus, Perrault travaille à les produire puisque les événements qu'il relate se produisent pour et à l'occasion du film. Son entreprise, en ce sens, va beaucoup plus loin que celle de Vertov qui, s'en tenant au simple constat, s'efforçait de reconstituer le réel, alors que Perrault travaille à le produire. Bref, avec Perrault, nous assistons à la naissance d'une nouvelle forme de cinéma fondée sur l'action et la parole vécues.

Cette étude comparative des écrits de Vertov et de Perrault nous aura permis de faire ressortir une certaine parenté qui existe entre ces deux documentaristes. Incontestablement leurs écrits se recoupent au point où il n'est pas rare de retrouver, chez l'un comme chez l'autre, des idées fortes qui démontrent bien que leur conception du cinéma est sensiblement la même. Par exemple, nous avons vu que le cinéma, au moyen de techniques souvent plus fidèles que ne le sont les capacités humaines, permet de mémoriser le monde et d'en conserver les traces. En ce sens, Vertov et Perrault ont bien senti la nécessité de se tourner vers la vie pour la réalisation de leurs films. Par contre, même s'ils partent des mêmes principes, ils n'emploient pas tout à fait la même méthode pour saisir cette vie avec leur caméra.

Vertov, pour sa part, a choisi de prendre le parti d'un sujet qui observe le monde sans trop en modifier le cours. C'est au montage qu'il intervient pour rétablir certains faits et ainsi imposer son cinéma-vérité. Autrement dit, avec Vertov, nous avons affaire à un cinéma du savoir transmis par un sujet extérieur qui nous montre ce qu'il faut voir et ce qu'il faut en penser. A ce titre, Vertov s'inscrit dans lignée des documentaristes qui partent d'un modèle préétabli de vérité pour exprimer leurs vision du monde.

Perrault, quant à lui, propose une nouvelle façon de voir le monde dans la mesure où son projet est de représenter le monde de l'intérieur. Il se trouve donc à observer le monde du milieu et, par le fait même, à s'observer lui-même en tant que partie intégrante de ce milieu. Plutôt qu'un cinéma du savoir, Perrault propose un cinéma de la connaissance né de la rencontre des gens du milieu et d'une équipe de cinéastes qui produisent et reproduisent d'un même souffle les événements qui se déroulent sous leurs yeux. Mais, au-delà de leurs ressemblances et de leurs différences, Vertov et Perrault font preuve d'une grande cohérence, puisque leur pratique du cinéma documentaire répond aux propositions qu'ils ont développées dans leurs écrits.

Reste à savoir maintenant la part qui revient aux techniciens qui sont parvenus à concrétiser le projet des deux réalisateurs. En ce sens, il serait intéressant de déterminer, à l'occasion d'une prochaine étude, en quoi les habilités et les audaces d'opérateurs tels Mikhaïl Kaufman ou Michel Brault ont contribué à préciser les objectifs documentaires mis de l'avant par Dziga Vertov et Pierre Perrault.

 

Notes

1 Pendant la réalisation de ce film, Perrault a énormément écrit en vue de publier un ouvrage dans lequel il fait part de ses réflexions sur le tournage en général. Il nous a généreusement donné quelques extraits de cet ouvrage en préparation. [retour au texte]

2 Au sujet du scénario, Vertov écrit : "La Kinopravda ne prescrit pas à la vie de se dérouler conformément au scénario de l'écrivain, mais observe et enregistre la vie telle qu'elle est et ne tire que plus tard les conclusions de ses observations" (Vertov, 1970 : 11). [retour au texte]

3 TolstoÔ, dès 1910, écrivait : "Le cinématographe doit exprimer la vérité russe sous toutes ses formes et de la manière la plus exacte. Il doit enregistrer la vie telle qu'elle est". [retour au texte]

4 Cela nous fait penser au film La Bête lumineuse (1982) de Pierre Perrault où l'alcool a grandement contribué à la force de l'événement. [retour au texte]

5 A ce sujet, Vertov écrira: "Ce n'est ni Emil Jannings ni Charlie Chaplin que nous avons filmés mais MikhaÔl Kaufman notre opérateur. Et je ne lui fais aucun grief de ne pas émouvoir comme Jannings ou déchaîner les rires comme Chaplin", (Vertov, 1972 : 207). [retour au texte]

6 Il est bon de rappeler que Vertov a longtemps collaborer au montage de films d'actualités qui étaient produits à l'aide de "stock shots" dont il ignorait parfois la provenance. [retour au texte]

7 C'est pourquoi, on pense davantage à Robert Flaherty qu'à Dziga Vertov lorsque vient le temps de comparer l'approche employée par Perrault. [retour au texte]

8 Comme le rappelle Gérard Genette : "Tout événement raconté par un récit est à un niveau diégétique immédiatement inférieur à celui où se situe l'acte narratif producteur de ce récit" (Genette, 1972 : 238).[retour au texte]

9 Pierre Perrault dans une entrevue accordée à Eric Michaud, été 93 (non publiée). [retour au texte]

 

 

Prochain article ... Une écriture à quatre mains : le montage de Pour la suite du monde - Louise Surprenant

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