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Pour
la suite du monde de Pierre Perrault et de Michel Brault
a été questionné dès sa sortie
en salle. Premier film canadien à être sélectionné
au festival de Cannes, il devint vite un exemple de ce qu'on
a appelé pour la première fois: "faire du cinéma
de connaissance" (Perrault, 1991 : 10). Dès cette éclatante
reconnaissance internationale, ce documentaire devient le
chef de file de ce qui est aujourd'hui reconnu sous le nom
d'École du Québec, ce qui fait dire à
Pierre Perrault que: "Nous avons dû admettre, reconnaître
qu'une nouvelle image était peut-être née
de cette rencontre fortuite du sourd et de l'aveugle" (Ibid.).
Il est rare, sinon exceptionnel, de trouver une analyse
filmique qui tienne compte du montage, pourtant tout le monde
s'entend pour dire qu'un documentaire est nécessairement
un film de montage; Pour la suite du monde est un exemple
particulièrement riche en son genre. Une écriture
à quatre mains c'est un peu Brault, Perrault, Carrière
et Nold mais c'est surtout Michel Brault et Werner Nold dans
la salle de montage.
Pour la suite du monde donne la parole aux Tremblay et
aux Harvey, nous confrontant dans une approche paradoxale
du direct où la manière de montrer est subordonnée
à l'expression du discours. La pêche aux marsouins
devient l'argument du film qui, dans ce sens, échappe
à une certaine idée du cinéma vérité
comme le définissait Félix Mesguish pour lequel
seul comptait la description de la réalité.
En effet, l'idée de reprendre la pêche a été
proposée par le cinéaste Perrault dans cette
mise en espace du parler québécois. Reprise
à leur compte par les habitants de l'Ile aux Coudres,
ce documentaire fabriqué à partir de petites
histoires fait partie de l'histoire de notre cinématographie.
L'équipe nouvellement formée de la production
française de l'Office Nationale du Film du Canada réussissait,
dès 1958, avec Les raquetteurs de Michel Brault
et Gilles Groulx, à être reconnue comme cinéastes
et dans cette lancée naissait le cinéma québécois.
La langue française du Canada accédait au cénacle
du cinéma par la voie royale, en 1963, et ce, grâce
au film de Pierre Perrault et de Michel Brault.
Pour la suite du monde a été accueilli
avec ferveur par une élite intellectuelle en mal d'identité
qui affirmait que ce film "contenait en germe les tiraillements
du cinéma québécois actuel qui hésite
entre un direct qui s'essouffle et un cinéma de fiction
qui se cherche" (Houle et Julien; 1978, 254). Trente ans plus
tard, les mêmes questions surgissent, dont celle qui
oppose le documentaire, comme une sorte de distinction générique,
au film de fiction, l'un renvoyant au réel et l'autre
à des mondes inventés.
"(...) Un film où la caméra de Cartier-Bresson,
sortie du cerveau de Vertov, retombe sur le coeur de Flaherty,
où l'on a un "Man of Aran avec du son direct" (Comolli,
1969 : 52-53), c'est ainsi que fût qualifié le
film par les Cahiers du cinéma, quelques temps
après sa présentation à Cannes. C'est
vrai que, comme Flaherty, Brault et Perrault ont vécu
l'aventure de la pêche aux marsouins, tentant de rejoindre
la réalité des insulaires, non pas tant dans
leurs discours mais dans leur vécu de tous les jours.
Pour la suite du monde a existé grâce
à une conjoncture exceptionnelle qui regroupe les artisans
qui y participèrent, conjuguée à une
technique nouvellement acquise de caméra et de magnétophone
légers et de pellicule plus sensible, donc plus adaptable.
Cela lui permit de devenir le premier long métrage
à son entièrement synchrone et le premier film
canadien sélectionné à Cannes, francophone
de surcroît.
Il a été dit beaucoup de choses sur le tournage
de Pour la suite du monde. Le travail de prises de
vue a été long et difficile. Durant près
d'une année, plus de trente heures de pellicule ont
été tournées et par la suite, le montage
s'est effectué durant plusieurs semaines avec deux
cinéastes, le réalisateur et le directeur de
la photographie, Michel Brault et le monteur, preneur de son
et photographe, Werner Nold. Ces derniers ont visionné,
sélectionné et organisé ces images sonores
les réduisant à une heure et quarante-cinq minutes
de visionnement. En relation téléphonique avec
Pierre Perrault, ils ont construit, au fil de l'événement
filmé, le récit d'une réalité
quotidienne, au coeur du fleuve.
Soutenant que dans le direct, l'événement
filmé ne préexiste pas au film, au tournage,
mais est produit par lui, Comolli soutient que le cinéma
du direct n'est pas le reflet de la réalité,
une représentation parallèle à la vie,
comme le cinéma de narration classique, mais serait
plutôt une représentation qui se construit avec
l'événement filmé. À cet égard,
les événements influencent la structure du film
et, toute proportion gardée, la production du film
influe sur ces événements. C'est pour cette
raison que le montage nous apparaît déterminant
dans la production du sens.
Effectivement, dans le film Pour la suite du monde,
le montage participe à l'agencement de deux genres
pourtant distincts dans la grammaire cinématographique.
Comme l'ont affirmé la plupart des théoriciens
et des analystes, en alliant deux systèmes cinématographiques,
le montage de Pour la suite du monde intègre
ces deux types de cinéma, l'un plus fictif et l'autre
plus documentaire, et les combine pour constituer une particularité
nouvelle dans le cinéma direct.
On a peu parlé de ce qui crée, de ce qui
fait que ces deux approches participent à la réalisation
du récit, c'est-à-dire comment deux histoires
se rejoignent dans le mouvement des plans et se confondent
dans un va et vient incessant entre la fiction et le documentaire.
Au rythme des différentes phases de la pêche,
de la préparation et de l'organisation de l'expédition,
tant au point de vue physique qu'humain, les habitants expriment
l'influence de la nature, ce qui a été, ce qui
est et ce qui ne sera plus sur cette île, symbole d'une
civilisation en voie de disparition.
Les éléments semblent se raconter d'eux-mêmes
sans que l'intervention d'un commentaire ne s'immisce dans
le récit pour laisser la parole aux auteurs. Habituellement
les documentaires ont largement laissé la place à
des voix omniprésentes comme autant d'instances narratrices,
invisibles et souvent non-identifiées. Pour la suite
du monde se donne à voir et à entendre avec
ses insulaires pour tous les rôles, pour tous les commentaires,
participant à l'évolution du récit.
Tout au long du film, la question de savoir si la pêche
réussira est sous-jacente à toutes les activités
et dans ce sens, les séquences enchaînées
les unes aux autres construisent la continuité narrative
de l'oeuvre. Est-ce que la pêche réussira? Le
suspense monte et à chaque fois qu'une étape
est réalisée la question se repose un peu plus
omniprésente à chaque fois. Le fil des événements
se déroule au gré des séquences du dépistage
des chicots, de la plantation des harts, de l'attente de la
bête de la fabrication des lances, de la capture du
marsouin et de la vente de l'animal. Le film est un montage
de séquences autonomes, de petites histoires imbriquées
dans cette pêche qui nous permet de découvrir
les personnages, de connaître leur milieu, leur vie.
Comment parvient-on à inscrire le récit
dans un film aussi complexe? Roland Barthes affirmait que:
"[...] la signification peut-être conçue comme
un procès: c'est l'acte qui unit le signifiant et le
signifié, acte dont le produit est le signe" (Barthes,
1964, 110). Le montage est cet acte qui permet d'unir les
éléments producteurs de sens, les plans.
À la base de toute juxtaposition dans un film,
comme dans tous les systèmes organisés, il existe
une unité constitutive: le plan. Les juxtapositions
de plans orientent le sens de tout le film et modifient chacune
de ses parties. La longueur du plan détermine la durée
et le rythme du récit et les variations de durée
modifient également le sens qui oriente l'agencement
des plans. D'une part, le montage de ce film, en reliant des
éléments différents pour créer
des petites histoires, prend en compte le mouvement qui leur
est propre, les relations entre l'action et le dialogue, la
cohérence de la continuité de l'ensemble des
plans, et d'autre part, il agit aussi sur les nécessaires
interactions entre les constituants de tous ces plans.
Par exemple, l'histoire de l'eau de Pâques intègre
des plans qui ont été tournés à
différents moments, les reliant ensemble par leur juxtaposition,
créant une atmosphère, faisant un lien entre
un regard et une chose regardée qui n'a rien à
voir avec le moment filmé. Le spectateur assume cette
orientation et participe à l'événement
global par la focalisation de ce qu'il faut voir.
C'est ainsi que le montage tient compte de l'équilibre
des axes dynamiques, du rythme, du tempo et de l'enchaînement
des plans dont dépend la compréhension des événements
qui nous sont montrés. Ces différences de points
de vue offrent des possibilités combinatoires qui expriment
de manière manifeste une pensée, une intention,
et créent un rapport entre ces espaces représentés
et leur durée.
Le récit n'existe réellement qu'au moment
où plusieurs plans sont mis en relation et peuvent
alors être considérés comme significatifs.
C'est aussi à ce moment que les plans participent à
la construction de l'ensemble, donnant naissance à
la séquence, l'une des unités fondamentales
de la grammaire cinématographique. Le véritable
sens du film n'est nulle part ailleurs que dans la succession
des plans et des séquences, et c'est ainsi que le film
acquiert une signification de plus en plus forte, et ce, jusqu'à
la dernière image du dernier plan.
Pour nous, la véritable signification de Pour
la suite du monde se résume à un agencement
de plans et de séquences qui participe à la
continuité c'est-à-dire au déroulement
d'un phénomène dont le sens ne se laisse saisir
totalement que par la globalité du récit. Le
film prend tout son sens dans l'avancée vers la pêche,
la préparation de la pêche, la capture, la vente
de l'animal, peint par petites touches de réflexions
philosophique, historique et politique...
L'exemple de la première séquence, nous
permet de constater comment a été pensé
et exécuté le montage de Pour la suite du
monde. Ce film s'inscrit dans le processus des saisons
qui tisse la trame du récit. Le montage-documentaire
fait de la mise en scène a posteriori des images
et des sons, prenant toute liberté pour les agencer,
pour que l'histoire se tienne, pour que le spectateur ait
envie de découvrir cette pêche aux marsouins
avec curiosité dans ce rituel face au rapport de l'homme
avec la nature et de l'homme avec l'homme.
Dans cet ordre d'idée lorsque défile le
générique, sur carton noir, inscrivant l'histoire
de la pêche, nous pouvons constater que l'information
documentaliste est bien présente. Puis, à un
autre niveau, l'agencement du TGP d'Alexis Tremblay allumant
sa pipe, silencieusement, alors que, en chevauchement, on
entend la voix de Gros-Louis annoncer sa prochaine turlutte;
tout ceci permet de constater le style, l'approche et la manière
de montrer, sensible et innovatrice du montage du récit.
L'enchevêtrement des informations et des émotions,
cette manière de faire se trouve confirmée par
l'image suivante du clocher d'église, avec ses goélettes
en avant-plan et cette turlutte se poursuit toujours sous
le titre qui s'inscrit. Quel est le genre, documentaire ou
fiction ?
Cette démarche, toute spécifique au monteur
Werner Nold, imbrique l'information et l'émotion. Privilégiant
tel ou tel aspect de nos connaissances, il joue avec des images
et des sons, qui au départ n'ont aucune raison d'être
agencés ensemble. Il s'efforce de faire de la concaténation
des plans un instrument qui permettra au spectateur, par le
truchement de son intelligence et de sa sensibilité,
de progresser dans le récit. Sans emprunter de chemins
de traverse, en prenant le temps de nous laisser vivre une
situation ou une autre (l'eau de Pâques ou la vente
aux enchères), le monteur crée des liens qui
laissent le spectateur maître de l'interprétation.
Prochain
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Perrault ou la subjectivité revendiquée
- Rencontre entre Pierre Perrault et les membres du Gerse
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