Il faut être
vigilant pour attraper l'ensemble des activités de la galerie Optica
cet automne. Pour fêter ses vingt-cinq chandelles, ce qui en fait
le plus ancien centre d'artistes du Canada (autrefois dénommés
«galeries parallèles»), Optica a organisé un
vaste programme d'interventions dans la ville étalées selon
un cycle tripartite. Comblé par une série de conférences
sur l'art et la ville, le programme monté par les conservatrices
Marie Fraser, Marie Perrault et Diane Gougeon, déploie ses mouvements
hors salles jusqu'au 14 décembre. D'ici là, dix artistes—Lorraine
Oades, Devora Neumark, Dominique Blain, Robert Saucier, Robin Collyer,
Sites Unseen, Anne Ramsden, Trevor Gould, Diane Gougeon, et Neil Wiernik—
se seront partagé les plages horaires tour à tour. Une première
vague s'achève, et déjà quelques observations s'imposent,
concernant les stratégies d'inscription dans le tissu urbain développées
par les artistes depuis quelques années.
Compte tenu de cas
de réception mitigée ou encore violente que retient l'histoire
récente envers certains monuments dressés sur la place publique—qu'on
pense dans les pires cas à la statue de Félix Leclerc et
à l'obélisque du parc Lafontaine, ainsi qu'à l'actualité
toute récente qui ne nous a pas épargné, à
Québec, le vandalisme des frasques anti-gaullistes, la difficulté
devient criante d'inscrire une œuvre dans un contexte où tout un
chacun s'improvise critique d'art, et où les déterminisme
politiques s'emparent à tout vent de l'espace public.
Les œuvres publiques,
qu'elles flirtent avec la rigidité du monument ou non, risquent
le plus souvent de finir sous le pic de l'opinion publique ou de susciter
un désintérêt tel que seuls quelques pigeons bien attentionnés
s'en amourachent. Afin de s'éviter les foudres d'un public de plus
en plus exigeant ou impliqué, allons savoir, des artistes sont parvenus
à développer des stratégies de plus en plus fines
afin de ne pas soulever l'ire du flâneur amateur d'art. Les chances
de faire consensus réduites à néant, la notion même
de consensus étant attaquée de toute part avec raison, certains
artistes ont proposé des solutions frappantes d'ingéniosité.
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On se souvient de
l'œuvre de Mark Lewis, un artiste invité fort à propos à
titre de conférencier lors de l'événement, qui au
moment de l'ouverture du Musée d'art contemporain de Montréal
(Pour la suite du monde) avait offert au marcheur des machines à
odeur qui se confondaient avec le mobilier urbain, qui avaient tendance
à se faire oublier comme éventuel «bruit» visuel.
Avec une odeur de désordre, Lewis proposait une belle réflexion
sur les conditions de possibilité d'une œuvre dans la trame urbaine.
On aurait pu critiquer l'œuvre pour ressasser un discours auto-réflexif
(une œuvre d'art public qui réfléchit sur ses propres conditions
d'existence), quoique l'œuvre en passant d'un paradigme visuel à
un paradigme olfactif, parlait déjà d'autre chose que d'elle-même
(comme on pourrait arguer au sujet de toute œuvre auto-référentielle).
C'est à partir
de telles considérations, au profit d'une réflexion sur les
moyens de s'insérer comme art dans la collectivité à
l'ère de l'atomisation du discours (bien qu'il faille rester alerte
pour ne pas céder au pluralisme ambiant) que les commissaires de
l'événement Sur l'expérience de la ville semblent
avoir déterminé leurs sélections d'artistes. Ainsi,
les «œuvres exigent la participation étroite des gens et un
engagement de l'artiste envers le public».
Des œuvres de
courage
Lorraine
Oades s'est installée dans une vitrine d'une boutique abandonnée
du quartier Saint-Henri en s'appropriant une des activités économiques
fertiles de ce quartier au début du siècle, à savoir
l'industrie du vêtement Inspirée du roman Bonheur d'occasion
de Gabrielle Roy, dont l'action se déroulait dans ce quartier. Oades
a cousu sur des bandes de tissu certaines phrases signifiantes de l'ouvrage.
A l'extérieur du réduit vitré où elle s'expose
en tant que travailleuse du textile une voix ininterrompue récite
l'ouvrage en son entier. De sa performance maintenant terminée,
qui s'est allongée sur plus de cinq semaines, on peut voir jusqu'à
aujourd'hui les résultats (4005, rue Notre-Dame Ouest).
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Vous
aurez remarqué l'apparition, chaque samedi depuis quelques semaines,
d'une annonce singulière sous la rubrique 301 des petites annonces
du Devoir, indiquant les déplacements hebdomadaires de l'artiste
Devora Neumark. Sinon, allez y voir dès maintenant... C'est fait?
Bon, maintenant, vous savez que Neumark établira la semaine prochaine
ses artistiques pénates à une adresse domiciliaire. Sachez
maintenant qu'elle sera postée jusqu'à 14h aujourd'hui au
marché Atwater.
Autre projet susceptible
de créer une petite communauté autour d'une personne et d'une
pratique, celle-là tirée de traditions religieuses, Neumark
s'installe à heures fixes dans des endroits publics qu'elle fréquente
hebdomadairement. Testant différents lieux de réception (esplanade
de la Place des Arts, le milieu universitaire, l'édifice de la Bourse),
Neumark s'affaire à une seule activité: fabriquer au crochet
un vêtement inspiré des kippot ou yarmulkas qui, patiemment,
se transformera en un cocon pour se refermer entièrement sur son
corps. Deux couleurs de fil lui servent, marquant les durées: quand
elle est seule et quand elle est en interaction avec la communauté.
Entropique, le vêtement évocateur gardera les traces d'une
insertion dans le social qui n'a d'autres issues que d'isoler l'artiste
dans une enveloppe protectrice.
Pierres tombales
et lampadaires
Contrairement à
ces projets largement ritualisés, les interventions de Robin Collyer
et de Robert Saucier ne tiennent pas de la performance. Les deux projets
mobilisent des équipements durables. Collyer
a transformé l'apparence d'un petit terrain devant la compagnie
des Monuments L Berson & Fils au 3884, boul. Saint-Laurent. En redressant
des pierres tombales qu'on retrouve normalement pêle-mêle sur
le site, mimant la disposition mortuaire, Collyer contamine les codes de
présentation du monument. A la fois étrange et la plus susceptible
de passer inaperçue, l'œuvre consiste en une intervention des plus
minimes, où même la trace d'art est réduite à
sa plus simple expression.
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Pourtant, l'œuvre
fusionne les modes de présentation de la mise en vitrine des produits
de consommation et des marqueurs des sites mortuaires, en même temps
qu'elle les dénature complètement en érigeant un environnement
absolument hors contexte.L'œuvre de Saucier s'approche
le plus en esprit de l'œuvre de Mark Lewis citée plus haut. Pouvant
passer pour des lampadaires, l'artiste a installé dans le parc de
la Bolduc (coin Rachel et Berri) une série de capteurs solaires
activant la diffusion de bulletins de nouvelles météorologiques
réels ou fictifs, qui ironiquement se taisent par mauvais temps.
Faisant allusion à l'une des spécificités maladives
qui prend une ampleur sans nom au Canada, Saucier traite de la médiatisation
de notre rapport à la température en offrant une œuvre tout
à la fois légèrement parasite et discrète.Pour
finir—on reviendra plus tard sur les Sites Unseen, Ramsden, Wier-nik, Gould
et Gougeon—, l'oeuvre de Dominique Blain risque
d'en laisser plus d'un perplexes, et l'autre moitié complètement
charmée. Dans un local du centre-ville (1445, rue Bleury),
une pratique de location de plus en plus répandue pour contrer les
contingences des instances de diffu-sion, Blain occupe l'espace en dispo-sant
des barils d'où émane une douce-reuse lumière. La
source sonore est contenue dans des hamacs suspen-dus très esthétiquement
au plafond comme des drapés décoratifs, des berceuses chantées
sont diffusées aléatoirement témoignant chacune d'une
des cultures oppressées du monde. Seule une photographie en vi-trine
annonce la présence de l'œuvre en agissant comme une invite. Œuvre
atmosphérique, d'ambiance diront certains (dont nous sommes), mais
d'une séduction irrésistible penseront les autres. L'œuvre
est politique mais nous apparaît trop léchée pour réelle-ment
atteindre son but. Pas du meilleur cru de la part de Blain, qui nous a
habitués à des travaux autre-ment plus mordants.
Ce texte est la propriété
de l'auteur, Bernard Lamarche et Le Devoir
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