Parmi toutes les machines conçues par l’homme, l’automate est exceptionnel par sa forme androïde ou animale, ce qui suppose donc que toutes les machines ne sont pas des automates. En fait, comme machine philosophique, "l’automate est prétexte à une exploration des marges de la machine. Il met la technique en situation relationnelle — vitale et humaine" (Beaune, 1980, p. 9). C’est en cela qu’il est l’idéal cybernétique, et on désigne aujourd’hui par le nom de cyborg un être humain parfaitement greffé à un système informatique. Par son rôle de vecteur, l’automate se charge ainsi, historiquement, d’une fonction heuristique inégalable: il permet l’exploration des extrêmes — où l’univers entier est compris dans le terme de machine — en formant, par un principe à la fois imitateur et modèle (en ce qu’il est la sculpture d’un idéal), un miroir renversant et fascinant.
La machine, en soi, n’est que mouvement et fonction: elle ne reproduit aucun modèle — sinon mécanique, car une machine en précède une autre qui sera sa transformation et sa perfection1 — et elle échappe radicalement au règne du vivant. Pratiquement, elle fait dans la répétition, dans l’action sérielle. Chez l’automate, par contre, il y a une volonté — bien humaine? — de reproduire la vie, une figuration en sus du mouvement. Comme chez les êtres vivants, mais pour leur part c’est au moyen d’un subterfuge : leur "mobilité est spontanée, elle vient d’eux-mêmes"2. L’automate est donc, en ce sens, une tentative de créer un nouveau bestiaire à partir de la matière inerte, de donner vie à la pierre, à ce qui semble mort par nature — bien que la mort soit, paradoxalement, un état propre au vivant.
La science mécaniste cherche donc à saisir le monde du vivant par la connaissance technologique, à travers la reproduction qu’elle en permet et, ultimement, les sciences naturelles entreprennent d’étudier leur objet davantage pour lui trouver des points communs avec nos machines que pour expliquer véritablement comment il fonctionne. Aussi, la machine tient le rôle de médiateur ou d’interface, de passage entre un paradigme et un autre, procédant selon la règle de transmission indirecte des discours (jusqu’aux télécommunications qui en constituent le mode le plus sophistiqué). Comme l’écrit La Mettrie: il faut être "tout aussi consolé d’ignorer comment la matière, d’inerte et simple, devient active et composée d’organes, que de ne pouvoir regarder le soleil sans verre rouge" (La Mettrie, 1747, p. 183-184). L’entremise de ses sens se trouvant insuffisante — ou insatisfaisante — pour interagir avec le monde, l’être humain conçoit des outils, des machines, des extensions serviles qui vont transformer non seulement son milieu et sa perception des choses, mais aussi son corps lui-même. Après avoir permis sa réalisation, le savoir — et l’homme — finit par devoir s’adapter à l’automate.
Puisque la description, selon Buffon, ne peut pas être parfaite, car "la définition, telle qu’on la peut faire par une phrase, n’est encore que la représentation très imparfaite de la chose, et [que] nous ne pouvons jamais bien définir une chose sans la décrire exactement" (Maggi, 1989, p. 53), on doit donc la nommer, l’expliquer par une opération en doublant le modèle. L’automate apparaît ainsi comme un hyper-signe — une stratification significationnelle, un simulacre —, un "ouvreur de perspectives" formant une entité polysémique apparentée à la littérature même.
Le paradoxe de l’automate tient au fait qu’il "condense passé et présent, éternité et durée rythmée, science et non-science, vie et mort, mythe et idéologie" (Beaune, 1980, p. 14). Aussi, Beaune ajoute qu’il est à la fois, et successivement:
L’automate, comme double du modèle, est une représentation susceptible de mettre en lumière la problématique du rapport entre la littérature et le réel. Seulement, au XVIIIe siècle, l’automate prend place dans la sphère des savoirs comme modèle dont la nature doublerait les mécanismes, sous la forme d’une allégorie. C’est ce phénomène de la carte envahissant le territoire que Jean Baudrillard, dans Simulacres et simulation, désigne du nom de "précession des simulacres": le faux — l’idéal — semble avoir une existence antérieure à ce qui est vrai, il est palpable et compréhensible, alors que le vrai nous échappe. C’est parce qu’il relève essentiellement de l’exercice du doute que le faux, ou l’automate, étrangement, s’apparente au caractère humain.
Diderot et la philosophie des lumières
Si Voltaire parle de Vaucanson comme du "rival de Prométhée"4, c’est bien sûr pour signifier l’apport de son singulier ouvrage au domaine de la connaissance (notamment son canard qui mange et digère). Il est vrai qu’en tant qu’artisan du savoir, le mécanicien — ou automaticien — est prométhéen, et tout particulièrement celui qui oeuvre à l’époque où se mettent à foisonner les détenteurs du feu.
En effet, l’affirmation de la force de la Raison et du progrès scientifique au XVIIIe siècle entraîne le développement et la spécialisation des sciences. Elle s’effectue vivement grâce aux mathématiciens d’Alembert, Laplace et Bernouilli; aux astronomes Maupertuis, Lemonnier, La Condamine (qui firent tous trois partie d’une expédition en Laponie pour mesurer un arc méridien, de 1736 à 1746); aux physiciens Fahrenheit, Celsius, Du Fay, Réaumur, Franklin; aux chimistes tels La Condamine (à nouveau) et Lavoisier; grâce aux sciences naturelles avec Buffon et Montesquieu; à l’économie politique avec Quesnay; et à l’histoire (Voltaire, Fontenelle). Et bien sûr, de manière générale, grâce à la littérature des philosophes.
Seulement, les frontières ne sont pas étanches entre ces savoirs, comme en témoigne bien sûr l’Encyclopédie, qui insiste beaucoup sur la solidarité entre les arts et les sciences (sur ce qu’on appelle maintenant la multidisciplinarité, ou interdisciplinarité). Les philosophes mécanistes, éclairés par leurs prédécesseurs (Newton, Descartes, Bacon, en ce qui concerne Diderot), déploient une pensée sur l’automate (ou automata, qui est le terme générique) à travers la mécanisation de la nature. Ils dirigent ainsi, si l’on peut dire, l’humanité vers l’électricité — au XIXe siècle —, vers une domestication du feu par un doublet technique du réel, ou à proprement parler du soleil. Façon d’inscrire la nature à sa propre insigne en la transfigurant, afin de remplacer, dans l’attente d’un nouveau millénaire aussi inquiétant que prometteur, le Verbe biblique (ou, scientifiquement, biologique) par le Verbe cybernétique (ou technologique).
Diderot, incontestablement actuel, est tout autant homme de la nature que de la culture, et il nourrit une passion pour les sciences naturelles et physiques, de même que pour toute science: il est l’homme multidisciplinaire par excellence posé à l’avant-garde du XVIIIe siècle, à tel point que "de lui aussi on peut dire qu’il a ramené la philosophie du ciel sur la terre" (Calvet, 1937, p. 385). L’auteur de Jacques le Fataliste, s’il a une certitude, c’est celle que tous les mystères de la vie s’expliqueront un jour par le biais de la science. Profondément athée, il considère, avec La Mettrie, que la pensée n’est qu’une fonction organique et matérielle.
Dans la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, le narrateur demande à Saunderson "ce qu’il entendait par un miroir: "Une machine, me répondit-il, qui met les choses en relief loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent placées convenablement par rapport à elle. C’est comme ma main, qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un objet pour le sentir" (Calvet, 1937, p. 385)". Ainsi, on peut dire que l’automate (la mécanique comme principe de vie) apparaît aux yeux de Diderot comme un miroir "qui met les choses en relief loin d’elles-mêmes" (Diderot, 1964, p. 26).
En effet, c’est l’expérience empirique des productions de la nature, soit l’art expérimental (chimie, physique, géométrie, sciences naturelles), qui, par la coordination des sens qu’elle requiert, donne lieu à la connaissance. Faire sentir ce qui ne sent pas, de manière à pouvoir l’intégrer dans la chaîne relationnelle des êtres vivants, dans la continuité mouvante, est bien l’objectif du philosophe d’entrée de jeu dans sa trilogie du Rêve de d’Alembert composée de L’entretien entre d’Alembert et Diderot, du Rêve de d’Alembert et de la Suite de l’entretien.
Lecture de la trilogie du Rêve de d’Alembert :
Les métamorphoses de la matière
Puisque la première opération mimétique qui s’offre à l’homo sapiens pour comprendre ce qu’est le vivant, avant de procéder à la mécanisation de la matière, est de créer la vie à partir des matériaux bruts, Diderot fonde sa doctrine sur cet axiome constitutif du premier et principal programme de l’Entretien: "il faut que la pierre sente". Ainsi, comme on l’a déjà dit, il n’est pas question de la sensiblerie propre aux acteurs médiocres (Paradoxe sur le comédien), mais bien des sensations, c’est-à-dire des perceptions participant à l’expérience empirique du monde. Des trois règnes taxinomiques (minéral, végétal, animal), si le troisième est le type même du vivant, et qu’on s’entendait sans doute à l’époque pour accorder de la vie à la plante5, il n’en est pas de même avec la pierre, bien qu’on lui attribue certaines qualités vibratoires et métamorphiques: elle demeure le symbole même de ce qui est totalement inerte. Pour parvenir à ses fins, et faire sentir concrètement la pierre, Diderot fait donc usage de la science imaginaire par excellence qu’est l’alchimie (Calvet, 1937).
Le passage du non-vivant au vivant se trouve représenté par la métamorphose (imaginaire) de la statue de Falconet. Pour le bénéfice de sa conversation avec d’Alembert, Diderot va animer les composantes matérielles de cette statue, et non le personnage dont elle reproduit les traits, puisqu’il la fait se mouvoir sous une autre forme, à travers une métamorphose. Une fois le chef-d’oeuvre de Falconet pulvérisé, Diderot décrit comment il transforme cette matière inerte en matière animée:
Le clavecin bien tempéré
Dans le même esprit, le clavecin apparaît comme une figure (ou image) importante de l’Entretien: Diderot faisant de la pierre une machine, la matière inerte se trouve introduite dans la composition matérielle d’un instrument harmonique et mécanique. René Descartes, dans L’Homme (1633), représentait le principe mécanique de l’homme et de l’animal par une machine abstraite (l’organisation anatomique de l’être humain apparentée à un principe machinique), alors que Diderot utilise un instrument bien déterminé et plus significatif que ces machines cartésiennes dont les tuyaux sont mus par une fontaine (par la force hydraulique, toujours dans L’Homme).
Apparu au XVIe siècle, mais surtout utilisé dans la musique baroque (pensons à Bach, avec son "Clavecin bien tempéré"), le clavecin peut comprendre jusqu’à deux claviers et de nombreux rangs de cordes. S’il existe un objet qui est "sensible", c’est bien l’instrument de musique, et à plus forte raison le clavecin6, peut-être davantage pour l’analogie que représente ses cordes pincées avec la commune métaphore de la sensibilité humaine. Ainsi:
Dans le Rêve de d’Alembert, Bordeu dit à Mademoiselle de Lespinasse, au sujet de ces cordes — ou fils —: "imaginez en vous, quelque part, dans un recoin de votre tête, celui, par exemple, qu’on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils" (Diderot, 1964, p. 195). Un modèle, pris dans la nature, qui vient compléter celui du clavecin est l’image de la toile d’araignée avancée par Julie de Lespinasse:
MADEMOISELLE DE LESPINASSE: Ah! cela est vrai; j’ai fait de la prose sans m’en douter.
BORDEU: Et de la très bonne prose, comme vous allez voir. Celui qui ne connaît l’homme que sous la forme qu’il nous présente en naissant, n’en a pas la moindre idée. Sa tête, ses pieds, ses mains, tous ses membres, tous ses viscères, tous ses organes, son nez, ses yeux, ses oreilles, son coeur, ses poumons, ses intestins, ses muscles, ses os, ses nerfs, ses membranes, ne sont, à proprement parler, que les développements grossiers d’un réseau qui se forme, s’accroît, s’étend, jette une multitude de fils imperceptibles.
MADEMOISELLE DE LESPINASSE: Voilà ma toile; et le point originaire de tous ces fils c’est mon araignée (Diderot, 1964, p. 195).
Elizabeth Fontenay fait remarquer, dans un chapitre de Diderot ou le matérialisme enchanté (1981) où elle parle du clavecin comme d’une "machine merveilleuse", que la décoration de l’instrument rappelle le manteau bariolé de l’Arlequin. Elle relate que Leibniz disait de ce personnage: "qu’on pouvait le déshabiller indéfiniment sur la scène sans venir à bout de ses vêtements" (Fontenay, 1981, p. 222). En ce sens, le fantoche de la commedia dell’arte représente la grande continuité de la nature soutenue par l’auteur (et anticipant l’évolutionnisme darwinien), faisant en cela de lui un personnage typiquement diderotien.
D’ailleurs, c’est ce qui fait de l’Arlequin une figure d’autant plus significative; le philosophe opère en effet une personnification de l’instrument de musique, lorsque d’Alembert dit: "si ce clavecin sensible et animé était encore doué de la faculté de se nourrir et de se reproduire, il vivrait et engendrerait de lui-même ou avec sa femelle de petits clavecins vivants et résonnants" (Diderot, 1964, p. 168). De fait, comme automate, "l’instrument philosophe est sensible; il est en même temps le musicien et l’instrument" (Diderot, 1964, p. 167): il inclut son propre principe moteur, bien que sa faculté à s’engendrer n’appartient qu’au domaine fictionnel. Par la fiction technique et esthétique du clavecin, Diderot propose un modèle du fonctionnement de toute pensée mais, par extension, de tout système portant en son centre l’idée d’une totalité (ou unité) relative et relationnelle. On retrouve donc le même système monadique dans cette représentation fantaisiste que dans l’automate tel que décrit plus haut, à tel point qu’"il y a un moment de délire où le clavecin sensible a pensé qu’il était le seul clavecin qu’il y eût au monde, et que toute l’harmonie de l’univers se passait en lui" (Diderot, 1964, p. 172). Ainsi, l’instrument sensibilisé par l’imaginaire diderotien, comme automate, est singulier et exceptionnel : par cela, il est monstrueux.
Monstres et automates
La discussion autour des monstres débute, dans le Rêve de d’Alembert, avec la réflexion de Mademoiselle de Lespinasse sur un sixième sens possible, et mettant en scène la notion de brins. Par la suppression du brin à l’origine d’un organe, celui-ci ne croît pas; on peut aussi concevoir de désordonner ou de doubler les brins du faisceau — accidentellement ou délibérément — pour produire des formes improbables en nature. Ici, Mademoiselle de Lespinasse parle autant du hasard à l’oeuvre dans la formation des corps vivants que des corps mécaniques, si ce n’est d’une hybridation des deux:
L’être vivant tenu pour anormal fait l’objet de la tératologie, qui est l’étude des malformations organiques. Mais l’automate, comme unica — souvent prototypique —, pourrait faire l’objet d’une tératologie mécanique (voilà notre bestiaire). Le foetus apparaît dans ce renversement analogique comme un artefact à construire ou à déconstruire: faire un cyclope, un siamois (un bicéphale) ou un unijambiste, comme on créerait une machine avec telle ou sans telle option. Provoquer la génération du monstre, en provoquant l’accident, c’est introduire volontairement l’élément de désordre dans un système pour observer sa réaction, expérimenter ses bouleversements et transformations. Diderot parle de foetus humains auxquels on pourrait donner la forme qu’on veut: des polypes humains dans "une chambre chaude, tapissée de petits cornets, et sur chacun de ces cornets une étiquette: guerriers, magistrats, philosophes, poètes, cornet de courtisans, cornet de catins, cornet de rois" (Diderot, 1964, p. 185).
Par ailleurs, le rôle du hasard, par les malformations naturelles qu’il permet d’observer, est aussi très important dans la recherche scientifique. Madeleine Bartélemy-Madaule rapporte ces propos de Jacques Monod, dans Le hasard et la nécessité:
Diderot s’intéresse au monstre10 de manière privilégiée; c’est lui qui le réintègre dans l’univers des sciences, dans la médecine plus probablement, comme significatif, révélateur du caractère permanent des espèces — car, bien sûr, doxalement, ce qui concerne une minorité n’intéresse personne. Dans Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749), ainsi que dans Lettre sur les sourds et muets à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent (1751), l’auteur utilise l’expérience d’individus dépourvus de certains organes perceptuels pour interroger le rapport au réel de l’homme complet, à partir de cette expérience exceptionnelle. Il compare ainsi objectivement le normal et le pathologique à partir de sujets caractéristiques: l’aveugle du Puiseaux, Saunderson, Mélanie de Solignac (dans l’addition à la Lettre sur les aveugles).
Au XVIIIe siècle apparaît le monstre génial, sur lequel Diderot a écrit un article dans L’Encyclopédie (article Génie, Calvet-Lamy, 1937, p. 404-408). Le monstre n’est ainsi pas seulement l’être dépourvu de ses sens, mais aussi celui qui en est pourvu plus que la majorité. Voilà pourquoi l’être humain se dit supérieur à tous les autres vivants: c’est parce qu’il a quelques connexions de plus que les animaux. Mais il demeure que la vision d’une espèce complètement homogène constituée de clones automates est en soit monstrueuse: si on parvenait à éliminer les différences, les difformités accidentelles, au profit d’une esthétique perfectionnée, on rejoindrait l’étrangeté à l’extrême. C’est l’exceptionnel qui est significatif, le reste est de l’ordre du lieu commun, du convenu, de l’infertile. L’automate ne peut pas se reproduire, mais il évolue, il change de forme avec les époques, puisque: "a thing which means itself is a monstrum" (Verdenius, 1962, p. 32). Un signe qui se signifierait lui-même ne serait plus un signe.
De la copie au simulacre
De façon à rétablir un malentendu ancestral, il faut dire, en vérité, qu’il n’y a rien de fortuit à parler de l’homme lorsqu’il est question de l’espèce humaine. Dans la plupart des discours, c’est précisément du mâle humain dont il s’agit, puisque c’est de son ressort de construire avec les mains et de penser des automates. La femme n’a pas besoin d’outil, ou si peu, pour se reproduire: elle crée par nature, tout à fait spontanément. L’automate peut se présenter alors comme un médiateur, si ce n’est un séparateur, entre l’homme et la femme, tout autant qu’entre les autres pôles existant. De même, si l’imitation automatique — qui est un procédé duel unifiant — permettant la suite de l’espèce est de pratique aussi ancienne que la mellification, "l’idée de reproduction des mouvements de la vie est née avec l’humanité elle-même" (Chapuis-Gélis, 1984, p. 317), ce qui vient à dire que, "en fait, dès les origines humaines, l’harmonie est déjà rompue" (Gusdorf, 1984, p. 12). À moins de comprendre le processus évolutionnel de l’être humain comme une recherche effective de l’harmonie — ou de la sympathie, caractéristique du clavecin — laquelle donnerait lieu aujourd’hui à la prolifération des images, des discours, des informations et des réseaux de communication: une incessante adaptation à son idéal, poursuivie dorénavant par les deux sexes.
Bien sûr, ces propos dépassent le XVIIIe siècle, et c’est sans doute en cela qu’il mérite sa lumineuse appellation: ses philosophies, celles de Diderot tout spécialement, fondent un questionnement irrémédiablement actuel sur la cybernétique, soit sur les rapports dans les systèmes et entre les systèmes, dont ceux entre l’homme et la machine, et entre la machine et la nature. L’automate, instrument par excellence du siècle des lumières — après la guillotine —, apporte l’ouverture, la clarté: sa motivation, son mobile est de médiatiser son modèle, d’en faire l’éloge autant que de le dénigrer. Maillon de l’entreprise ancestrale du savoir, éclairé par Descartes d’abord, puis par les La Mettrie, d’Holbach, Helvétius et Diderot, l’automate est également une lentille anamorphique qui permet de mieux voir et plus loin.
En effet, la machine cognitive montre le comment, remettant le pourquoi à plus tard: "Le comment se tire des êtres; le pourquoi de notre entendement; il tient à nos systèmes; il dépend du progrès de nos connaissances" (Gillot citant Diderot, 1937, p. 54). Pour comprendre le "comment la vie", l’homme de savoir observe ses mécanismes, puis tâche de les imiter: s’il ne le fait pas toujours matériellement (par la mécanique), il le fait souvent discursivement. Poursuivant une ascension paradigmatique de manière à parvenir toujours plus près de son idéal, concrètement représenté par des constructions urbaines de plus en plus élevées, et se traduisant en conquêtes de l’espace astronomique par lesquelles notre univers s’étend toujours davantage, le déroulement de l’histoire ressemble à s’y méprendre à un "counter-blast"11 de nature pour le moins mathématique (counter) et scientifique:
Dans un univers relatif, on ne peut que se définir — c’est-à-dire être — qu’en étant à l’image de et en affiliation avec, peu importe que le modèle en question soit quasi unique ou tellement multiple et diversifié qu’on n’en retrouve plus l’origine. Cependant, dans sa quête d’une identité et de connaissances — de moins en moins transmis du père au fils, et de plus en plus par l’entremise de la société (discours et images), où le modèle est polyforme et incertain —, il ne faudrait pas que l’être humain en vienne à s’aveugler à force de trop regarder le soleil. Il faut sortir de la caverne aux simulacres, mais il faut aussi pouvoir y revenir, si ce n’est que pour étudier comment sont les êtres qui l’habitent, et ce que sont leurs savoirs qui, bien que semblant erronés aux yeux des hommes savants, sont également révélateurs de la nature même de l’homo sapiens. L’être humain, ainsi, ne peut qu’agir en continuité avec son ancêtre le plus lointain, et complexifier les mêmes gestes primitifs. Libéré de la caverne, l’homme se rend esclave de la machine, effectuant un retour à la caverne malgré lui — par la vision globalisante et hyper-historique qu’il a dorénavant. Ça n’est pas pour surprendre, en une ère où l’on dit que le savoir s’achève — se boucle — avec l’entreprise encyclopédique de l’internet, ce grand réseau des réseaux dont le centre se retrouve disséminé dans la multitude, intégrée à elle comme à un grand Automate.
Notes
1 Stanislas Lem, dans son œuvre, notamment dans Contes Inoxydables, ne cesse de mettre en fiction des peuplades robotiques dont il décrit les mythologies et l'histoire — l'évolution mécanique.
2 Au sujet des êtres vivants, dans l'Encyclopédie des sciences naturelles, Tome 1, Genève, Éditions Famot, 1978, p. 66.
3 Le simulacre est une mise en abyme, une stratification spiralée de discours et de générations subséquentes : une éternelle oscillation entre le même et le différent.
4 "Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,/Semblait, de la nature imitant les ressorts,/Prendre le feu des cieux pour animer les corps". Cité dans Chapuis et Gélis (1984), p. 184.
5 Il faudrait sans doute lire à ce propos L'homme-plante de La Mettrie.
6 Paradoxalement, le clavecin, contrairement au piano, n’enregistre pas la sensibilité (vélocité) du jeu du musicien. C’est pourquoi, afin d’accentuer certaines notes, le grand clavecin a deux claviers. Ce subterfuge le rapproche d’ailleurs de l’automate, qui doit justement à de tels procédés sa ressemblance avec l’humain.
7 L'image de la grappe d'abeilles, accrochée à une branche et ne formant qu'un seul animal, est amenée plus tôt par d'Alembert qui, selon Mademoiselle de Lespinasse, délire dans son sommeil.
8 Michel Serres. Critique, juillet 1971, p. 598.
9 Bien qu'on ne saurait réduire un être qu'à ses particularités anatomiques.
10 C’est-à-dire tous les écarts anatomiques possibles par rapport à la norme.
11 Je me réfère bien sûr au livre de McLuhan.
12 Dans l'Encyclopédie Universalis, à l'article Imitation.
13Ibid.
14Ibid.