Yves Breton : 1984 : une dystopie de la communication

 
 

 

Plus le mensonge est gros, plus les gens sont prêts à le croire.

Adolf Hitler

 

Utopie, contre-utopie et dystopie

Dans une communication intitulée La subversion du discours utopique, Roger Bozzetto définit d’abord l’utopie comme un genre littéraire spécifique: "en tant que texte, elle relève d’une analyse de la productivité littéraire, en tant que représentation d’une virtualité, présentée comme un paradigme différent de la construction du social, elle renvoie à l’analyse sociologique de l’imaginaire" (Bozetto, 1987, p. 155). En tant que récit, ses antécédents remontent aussi loin qu’à La République de Platon et à Histoire vraie de Lucien. Comme Bozzetto le fait toutefois remarquer, la spécificité de l’utopie comme genre tient dans une volonté d’inscrire l’espace utopique dans un champ référentiel commun. Ainsi, à propos de L’Utopie de Thomas More, qui peut être considéré comme le prototype du genre, Bozzetto écrit:

C’est un état idéal comme celui de Platon, mais il prend figure dans le cadre d’un récit, et accède à la représentation. C’est un lieu imaginaire, comme la Lune ou l’île des morts de Lucien, mais il est situé dans la réalité géographique de notre univers. Cette "figuration imaginaire" qu’est l’Utopie surgira en raison de l’absence d’un lieu effectif où une critique politique puisse se tenir. Elle apparaît donc comme une tentative pour communiquer, par le biais de l’imaginaire, avec la réalité sociale, en l’absence de toute autre perspective (Bozetto, 1987, p. 156-157). De la définition de Bozzetto on peut retenir une première caractéristique importante de l’utopie, à savoir qu’elle procède d’un principe de comparaison. En fait, l’aspect critique que peut revêtir l’utopie telle qu’on la retrouve chez More ou Bacon tient précisément dans cette "coexistence" de deux univers, l’utopique et le réel, dans un même champ référentiel; l’élément temporel, futurisant des utopies, n’apparaîtra qu’au XIXe siècle avec les premières contre-utopies. Comme l’écrit Bozzetto, cette situation [pour l’utopie], dans l’imaginaire d’un ailleurs (qui ne se présente pas comme un futur) à la fois éclaire la réalité et marque l’impossibilité d’y inscrire une action effective. Aucun modèle différent de société avec une possibilité d’être actualisé n’est alors pensable, car, et L’Utopie le montre, la base de production de la richesse demeure la même: il s’agit toujours d’agriculture, nous sommes dans l’ère préindustrielle (Bozetto, 1987, p. 157). On retiendra, outre le principe de comparaison propre au récit utopique, deux autres caractéristiques du genre: la première concerne l’aspect idéal et clos de l’ailleurs utopique, corrélatif de la "perfection" fonctionnelle qui caractérise les relations sociales qu’on y trouve. La seconde, plus importante encore, est l’abolition de l’histoire ou, plus simplement l’idée d’un présent perpétuel où le bonheur et la satisfaction des besoins apparaissent comme des constantes. Cette abolition de l’idée de chronologie va, selon Bozzetto, jusqu’à se traduire, dans la forme même du récit utopique, par la plus ou moins grande occultation du narratif: tant que le voyageur étranger séjourne dans l’ailleurs utopique, le récit prend une structure dialogale, permettant au sage utopien d’expliquer clairement le fonctionnement de la société idéale à laquelle il appartient. Principe de comparaison donc, mais également cloisonnement géographique d’un univers — généralement difficile d’accès — et arrêt de l’histoire: ces trois caractéristiques finiront par susciter une suspicion qui s’incarnera dans la contre-utopie, mais plus encore dans ce que le XXe appellera la dystopie.

 

La révolution industrielle et l’avènement de la contre-utopie

L’idée de "progrès", si caractéristique de la philosophie des Lumières, trouve sa contrepartie matérielle dans la Révolution industrielle qui s’amorce au XVIIIe siècle et éclate littéralement au XIXe. La machine à vapeur devient un cheval de bataille, un cheval de fer de surcroît. L’idée de progrès prend alors la forme d’une espérance, voire dans certains cas celle de "processus inéluctable": parce que la machine, quelle qu’elle soit, est une force de travail capable de supplanter l’homme tant en puissance qu’en rapidité d’exécution — sans compter le fait qu’elle ne nécessite, en comparaison, que peu d’entretien —, certains entrevoient le jour où personne n’aura à subir l’aliénation que représente le travail, particulièrement dans sa facture industrielle. Pour d’autres, en revanche, cette perspective est on ne peut plus incertaine et on voit donc dans la machine la possible mise au rancart de l’individu, sinon son exclusion sociale. Ainsi, concurremment à l’idée de progrès, liée au développement du capitalisme, de la société et des valeurs dites bourgeoises, se développe une alternative dont les préoccupations, outre de constituer une critique de la société bourgeoise, se situe dans une perspective historique.

Incarnée par des penseurs tels Proudhon, Marx et Engels, cette tendance prend, dans une certaine mesure, à la fois le contre-pied et le relais de l’utopisme bourgeois: contre-pied parce qu’elle postule l’implication réciproque du développement technologique et du renversement de la classe bourgeoise et relais parce qu’en tant qu’utopie, elle voit dans le succès de la révolution prolétarienne la fin de la lutte de classes et donc de l’histoire, la lutte de classes étant posée comme moteur de l’histoire: "L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes" (Marx et Engels, 1978, p. 33). L’utopie communiste marque par ailleurs un déplacement important au sein du registre critique propre au discours utopique: l’espace idéal se situe, non dans un axe géographique, mais dans un axe chronologique, dans le temps.

Cette innovation formelle deviendra caractéristique de ce qu’il est convenu d’appeler la contre-utopie, c’est-à-dire, l’utopie non-idéale: l’ailleurs ou le futur est présenté comme quelque chose de sombre, à tout le moins non souhaitable. Bien que l’on trouve déjà des tendances contre-utopiques dans certains récits du XVIIIe siècle, notamment dans le Candide de Voltaire ou dans Les voyages de Gulliver de Swift, Bozzetto considère Le monde tel qu’il sera, d’Emile Souvestre, publié en 1846 — deux ans avant le Manifeste de Marx et Engels — comme la première contre-utopie.

À partir de là, utopie et contre-utopie entretiendront un dialogue fécond, dont l’exemple idoine est l’utopie du futur Looking Backward (1888) d’Edward Bellamy, à laquelle répond et même renvoie When the Sleeper Awakes (1899) de H.G. Wells. Le cas de Looking Backward est particulièrement intéressant en ce sens qu’il reprend la perspective socialiste mais fait de l’idée de révolution quelque chose d’essentiellement technologique, de l’avènement d’une société égalitaire l’aboutissement inéluctable de l’atteinte d’un niveau élevé de progrès: l’oppression finit par devenir "inutile", voire "paralysante".

Le XXe siècle a rapidement fait déchanter les plus optimistes. Au lieu du bonheur et de l’harmonie universels, l’humanité s’est commise dans des guerres et des atrocités sans précédent dans l’histoire. Même la Révolution communiste de 1917, en Russie, dont on attendait beaucoup, s’est rapidement transformée en machine d’épuration. On pourrait ici faire un rapprochement, entre cette idée d’épuration et l’idéal de perfection propre aux utopies: il semble même qu’épuration et perfection s’impliquent réciproquement. Ces constats tendent à montrer, comme le mentionne Marcuse, que la possibilité de réalisation de l’utopie serait la fin de l’utopie (Bozetto, 1987, p. 164). Ces contradictions de l’utopie, poussées à leur paroxysme, feront le principal objet de ce discours particulier qu’est la dystopie.

 

Définition et caractéristiques de la dystopie

La dystopie se distingue de la contre-utopie, non dans le rapport qu’elle entretient avec le futur, mais avec le discours utopique lui-même: elle tend à transformer en cauchemar ce qui fonde le rêve utopique, soit l’harmonie d’un système clos — qui devient la prison du conformisme absolu — et l’ahistoricité d’un perpétuel présent — où disparaissent, avec le passé, les diverses perspectives de changement ou de nouvelle harmonisation des relations entre les membres de la communauté. M. Keith Booker propose, dans son Dystopian Literature: A Theory and Research Guide, une définition de la dystopie située dans son rapport dialectique à l’utopie:

Briefly, dystopian literature is specifically that literature which situate itself in direct opposition to utopian thought, warning against the potential negative consequences of arrant utopianism. At the same time, dystopian literature generally also constitutes a critique of existing social conditions or political systems, either through the critical examination of the utopian premises upon which those conditions and systems are based or through the imaginative extension of those conditions and systems into different contexts that more clearly reveal their flaws and contradictions (Booker, 1994, p. 3). Le paradis cauchemardesque serait donc déjà en germe dans le récit utopique lui-même et cela apparaît clairement lorsqu’on y considère le traitement réservé aux "déviants", à la divergence. Bozzetto résume très bien ce côté sombre des utopies (l’absence de contestation) lorsqu’il écrit: L’absence de narration est à mettre en relation avec l’absence d’habitants: ils n’apparaissent que pour faire de la figuration. S’il existe des déviants (que les lois et le discours utopien mentionnent) ils n’ont pas droit à la parole (ils font des histoires dans un lieu où l’Histoire est bannie par définition). [...] Le résultat est une information sans faille sur le code, la carte: une sorte d’abstraction, de belle machinerie (Bozetto, 1987, p. 158-159). On peut donc postuler un caractère totalitaire de l’utopie, corollaire quasi nécessaire — si on la pense comme une forme de postulat de réalité — à la construction d’un système clos, auto-référentiel et ahistorique. L’exacerbation de ce trait particulier, alimenté par l’histoire même de la première tranche de notre siècle, produira trois dystopies marquantes: Nous autres (1924) d’Evgeny Zamyatine, Le meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley et 1984 (1949) de George Orwell1.

Les deux dernières connaîtront un franc succès, auquel la fin du vingtième siècle n’a pas apporté de démenti. Dans une certaine mesure, 1984 cherche à répondre au Meilleur des mondes:

When he came to write his own novel about the future, Orwell departed in important ways from Huxley’s model. Shoddiness and scarcity replace the cleanliness, novelty, comfort, and efficiency of Brave New World. Victory Gin’s violent nastiness is what Oceania offers in place of soma [la drogue apaisante du roman de Huxley]. In 1984, everyone’s life is dominated by war and politics. Sexual frenzy expresses itself in the public rallies against the enemies of Oceania, in contrast to the meaningless copulating and easy pacifism of Huxley’s people. O’Brien as the invulnerable logician-priest, combining in one person unlimited power and fanatical dedication, comes from a world far different from that of Huxley’s benevolent despots (Steinhoff, 1983, p. 153-154). Ce positionnement à l’égard du roman de Huxley n’est pas la seule influence littéraire de 1984. Certaines contre-utopies, telles When the Sleeper Awakes de Wells et particulièrement, dans la conception d’une oligarchie toute-puissante, une violente dystopie comme The Iron Heel de Jack London, influence également la composition du roman d’Orwell; le texte de London se retrouve même, dans 1984, sous une forme métaphorique, lorsque, s’adressant à Winston, O’Brien lui dit: "Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement" (Orwell, 1950, p. 377).

Mais plus encore que le champ littéraire lui-même, la conjoncture socio-historique, la chute de la possibilité de toute illusion sur une éventuelle association du pouvoir et d’une morale égalitaire, la version auschwitzienne de l’assassinat de l’humanité comme concept et également l’interprétation stalinienne de l’idée de centralisation démocratique, participent à l’élaboration du cauchemar selon Orwell.

Outre le cortège d’atrocités défilant de 1915 à 1945 — ce que George Steiner a appelé "la deuxième guerre de trente ans" —, on voit également apparaître une utilisation extensive de la propagande, de la manipulation historique, le développement accéléré des technologies relatives à la transmission, la captation et le traitement de l’information. Ainsi, faisant suite au téléphone, au phonographe, aux rayons X, on retrouve la T.S.F, la radio et les radars, les premiers systèmes de téléguidage "intelligents". La machine pensante d’Alan Turing, en 1936, est l’ancêtre des ordinateurs modernes. Avec ces inventions se pose, avec beaucoup d’acuité, la question du contrôle de l’information et, conséquemment, de la communication: contrôle social, manipulation référentielle et imposition d’une réalité. 1984 de Orwell offre une lecture particulièrement corrosive de cette époque.

 

1984: une dystopie de la communication

À travers l’itinéraire de Winston Smith, employé du Ministère de la Vérité en Océania, 1984 cherche à dépeindre, sur le ton propre aux romans réalistes, une dictature absolue, celle de la philosophie de l’Angsoc, incarnée par un Parti tout-puissant. Le récit se fait en trois temps: la lente marginalisation de Winston, qui devient progressivement "criminel par la pensée", "rebelle aux politiques du Parti", son aventure amoureuse avec une jeune femme, Julia, aventure qui consacre sa criminalité et, finalement, sa destruction et sa rédemption aux mains d’O’Brien, représentant du Parti.

Ce n’est pas dans sa volonté d’éradiquer le "compromis" existant entre complexité référentielle et coordination sociale que le Parti de 1984 se distingue des différentes dictatures, réelles ou imaginaires, auxquelles on pourrait le comparer mais dans la conscience qu’il a de la nature langagière et communicationnelle de cette volonté. Cela lui permet de canaliser effectivement ses énergies, de transformer l’abolition du référentiel en coordination absolue. Abolition de la référentialité et de l’Histoire, contrôle de la pensée et particulièrement de la mémoire, individuelle et collective, imposition d’une langue, le novlangue, rendant impossible le "crime par la pensée": tous ces éléments font de 1984 une véritable dystopie de la communication.

 

Les principes de l’Angsoc

L’Angsoc, mot novlangue pour "socialisme anglais", sert à désigner la philosophie et les principes du Parti; les principes fondamentaux, sacrés, en sont la mutabilité du passé, le novlangue et la double pensée. Centralisant l’effort de contrôle et de perpétuation au sein de l’activité de communication, ces principes forment également, chacun à leur manière, une sorte d’envers cauchemardesque des traits principaux de l’utopie: la perfection de l’univers de l’Océania, conjuguée à l’abolition de l’histoire, rend impossible toute comparaison entre celui-ci et un ailleurs de quelque ordre que ce soit. Le "regard en arrière" se perd dans les méandres de l’éternité du présent.

La mutabilité du passé s’inscrit dans une entreprise, plus vaste, d’abolition de l’histoire en tant que récit de situation et de comparaison. Winston travaille pour le Ministère de la Vérité et sa tâche consiste à corriger le passé, c’est-à-dire les documents appartenant au passé, de façon à les rendre conformes à l’actualité, au présent des choses.

Le poids du passé, pour ainsi dire, prend la forme d’un déterminisme absolu. Le passé, l’"histoire" ne montrent qu’une chose: l’infaillibilité présente du Parti. Cet enfermement dans un présent perpétuel — qui évoque, de façon cruellement ironique, l’un des paradoxes inhérents à l’utopie — fait dire à Winston:

Tous les documents ont été détruits ou falsifiés, tous les livres récrits, tous les tableaux repeints. Toutes les statues, les rues, les édifices, ont changé de nom, toutes les dates ont été modifiées. Et le processus continue tous les jours, à chaque minute. L’histoire s’est arrêtée. Rien n’existe qu’un présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison. Je sais naturellement que le passé est falsifié mais il me serait impossible de le prouver, alors même que j’ai personnellement procédé à la falsification (Orwell, 1950, p. 221). Le concept de double pensée, tel qu’on le retrouve dans 1984, n’est pas sans rappeler (ou annoncer!) celui de "double contrainte", défini dans les théories contemporaines de la communication, notamment chez Paul Watzlawick. Dans Une logique de la communication, on retrouve une description de la double contrainte, notamment dans ses rapports avec la manipulation et le pouvoir: Enfin le récepteur du message [paradoxal] est mis dans l’impossibilité de sortir du cadre fixé par ce message, soit par une métacommunication (critique), soit par le repli. [...] Cette situation est souvent combinée à la défense plus ou moins explicite de manifester une quelconque conscience de la contradiction ou de la question qui est réellement en jeu. Un individu pris dans une situation de double contrainte risque donc de se trouver puni (ou tout au moins de se sentir coupable), lorsqu’il perçoit correctement les choses, et être dit "méchant" ou "fou" pour avoir ne serait-ce qu’insinué que, peut-être, il y a une discordance entre ce qu’il voit et ce qu’il "devrait" voir (Watzlawick, 1972, p. 213). La double pensée cherche toutefois à aller beaucoup plus loin, bien que ses objectifs ressemblent à ceux du message paradoxal utilisé dans une intention de contrôle et de domination: elle participe d’une entreprise circulaire d’auto-référentialité ou, formulé autrement, d’abolition de l’ancrage référentiel du langage et de la réalité qu’il produit. Elle est une forme de métacommunication qui, en raison de son principe même, cherche à détruire à la fois "métacommunication" et "repli" (pour reprendre les termes de Watzlawick): elle est le principe même d’un avortement de la métacommunication.

En ce sens, la seule attitude qu’elle exige et cherche à imposer est l’oubli, permettant une circularité absolue du discours, de la réalité, du discours sur la réalité:

Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes les deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est le gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot "double pensée" impliquait l’emploi de la double pensée (Orwell, 1950, p. 55). Le novlangue, finalement, constitue la pierre la plus importante de l’édifice éternel et parfait qu’entend construire le Parti. Il s’agit d’une nouvelle langue dont l’objectif clair est de réduire, d’épurer constamment le champ du dicible afin de rendre impossible la déviance, le "crime par la pensée". Plus précisément, tout ce qui relève de la déviance, de la divergence n’aura pas de nom, sinon "crimepensée". Dans le temps narratif de 1984, elle coexiste avec l’"ancilangue", c’est-à-dire l’anglais ("ancienne langue"), mais on prévoit qu’elle le supplantera vers 2050.

Les objectifs du novlangue sont emphatiquement présentés par Syme, l’un des responsables de la production du dictionnaire novlangue — qui, comme le prévoyait Winston, sera "vaporisé" parce que trop intelligent:

— Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée parce qu’il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. [...] Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l’angsoc et l’angsoc est le novlangue, ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique (Orwell, 1950, p. 79-80). Ce qui rend cette idée du novlangue singulièrement intéressante, est qu’elle établit un lien entre la quête de l’omnipotence pure — le pouvoir pour le pouvoir — et l’épuration continue du langage, sinon la création d’un langage parfait. Lié aux autres principes de l’Angsoc, le novlangue cherche à instaurer, à fonder le caractère absolu de la réalité telle qu’énoncée, construite et modifiée par le Parti. Tout motif de comparaison, qu’il renvoie à l’environnement matériel ou chronologique, est voué au néant, que l’on pourrait poser comme postulat nécessaire à toute conception holistique, à tout postulat d’une totalité close et hermétique. Dans 1984, cependant, le néant n’est pas qu’un vulgaire concept, il fait partie de l’univers tel que le conçoit le Parti: les individus dangereux sont vaporisés, au sens où l’on fait disparaître toute trace, toute information les concernant. Ils n’ont "jamais existé".

 

Le contrôle de la pensée

La tangente dominante de 1984 concerne sans doute le lien entre le contrôle du réel d’une part, le contrôle de la pensée d’autre part. Ce lien en est un de réciprocité, chaque aspect du contrôle renvoyant spéculairement à l’autre dans une sorte de mimesis permanente. Ce désir d’un rapport spéculaire, identitaire dans son principe, entre l’individu et le monde fonde l’élaboration des diverses figures faisant office de "divinités", sinon le sentiment religieux lui-même. L’originalité du roman d’Orwell consiste à dépouiller ce rapport spéculaire de ces divers déguisements afin d’en faire ressortir l’essentiel, dans sa forme et ses implications.

En effet, l’arsenal technique et idéologique sur lequel repose l’emprise du Parti sur l’Océania, le comment du pouvoir, finit par devenir clair, particulièrement lorsqu’à travers les yeux de Winston, le narrateur nous fait lire l’ouvrage d’Emmanuel Goldstein, l’éternel traître du Parti: cet ouvrage expose, avec une exhaustivité scientifique et une neutralité de ton, le fonctionnement du régime politique de l’Angsoc, son histoire, ses principes, etc.2 Mais ce livre n’a pas pour seule fin de fournir une "explication": en décrivant, sur un registre référentiel et métacommunicationnel, l’univers océanien, il fait ressortir, de façon lancinante, la question du pourquoi du pouvoir. Comment et Pourquoi deviennent les deux faces d’un inextricable affrontement.

 

Le support technique du contrôle de la pensée

On peut réunir en un seul concept toute la réalité technologique présente dans le récit, soit celui de guerre. Il ne s’agit pas seulement d’une guerre contre des "ennemis" — dont on sait, par ailleurs, qu’on ne les conquerra jamais: la guerre, dans 1984, oppose l’État à ses membres, le tout à ses parties. Parce qu’elle a pour fonction de détruire sciemment la production technologique afin de perpétuer la réalité du travail, et donc de rendre nécessaire le maintien de la hiérarchie sociale, la guerre doit être permanente: l’ennemi extérieur n’est ici qu’une variable dans une équation — ennemi qui ne cesse de changer — entretenant à la fois la production, la destruction et le sentiment d’opposition envers les habitants d’un état autre. Il n’est dans l’intérêt de personne que cette guerre fasse un maître: les États, dans 1984, fonctionnent de façon similaire et donc n’ont aucun intérêt à menacer réellement leur intégrité réciproque. Aussi les armes effectivement utilisées (les bombes-fusées qui tombent périodiquement sur l’Océania) sont-elles primitives, destinées à maintenir, au sein de la population, l’hystérie de guerre.

En fait, le développement technologique est même passé en phase de "régression", sauf en ce qui concerne les technologies de l’information, qu’on les utilise pour la propagande ou la surveillance:

Le monde est, dans son ensemble, plus primitif aujourd’hui qu’il ne l’était il y a cinquante ans. Certains territoires arriérés se sont civilisés et divers appareils, toujours par quelque côté en relation avec la guerre et l’espionnage policier, ont été perfectionnés, mais les expériences et les inventions se sont en grande partie arrêtées. [...] Néanmoins, les dangers inhérents à la machine sont toujours présents. Dès le moment de la parution de la première machine, il fut évident, pour tous les gens qui réfléchissaient, que la nécessité du travail de l’homme et, en conséquence, dans une grande mesure, de l’inégalité humaine [...] (Orwell, 1950, p. 268-269). Machines à fabriquer des romans, versificateurs (fabriquant des chansons), production de cinéma pornographique pour les prolétaires (classe méprisée de l’Océania), phonoscript (traduisant l’oral en écrit), micros plantés jusque dans les bois, tout participe à cette guerre civile nouvelle version. Le télécran, omniprésent, possède un statut particulier: il peut servir à la fois à la diffusion de la propagande, à l’observation des individus et à accomplir certaines fonctions propres aux ordinateurs modernes. Le télécran représente la version océanienne de la transparence: celle qui va non des informants aux informés mais qui suit le trajet inverse. Dans cette perspective singulière, une plus grande transparence se traduit par un plus grand contrôle...

 

La vérité contre la torture

L’épisode où O’Brien torture Winston, jusqu’aux limites du supportable, afin de lui faire abjurer cette "vérité en soi" qui postule que "2 + 2 = 4" est peut être celui qui présente de la façon la plus aiguë le paradoxe fondamental de la communication et du pouvoir.

Pour Winston, l’énoncé "2 + 2 = 4" ne vaut pas simplement par sa portée référentielle ou cognitive mais également par son caractère politique: il s’agit de l’affirmation d’une liberté. Cet énoncé laisse entendre, en fait, qu’il existe un "lieu" où l’individu peut l’emporter sur le mensonge du pouvoir, une vérité référentielle éternelle pouvant s’opposer à la coordination sociale absolue incarnée par le Parti, découvrant ainsi un conflit fondamental entre deux prétentions à l’éternité.

La nature du conflit fait précisément en sorte que ce qui est visé, à travers la torture du corps de Winston (entité mortelle sans importance), est donc une idée, celle qu’il puisse exister autre chose que la réalité du Parti: ici le meurtre de Winston ne serait d’aucune utilité. O’Brien, parlant au nom du Parti, pose clairement la nécessité de la destruction de cette idée, de cette liberté:

Nous ne détruisons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste. Tant qu’il nous résiste, nous ne le détruisons jamais. Nous le convertissons. Nous captons son âme, nous lui donnons une autre forme. Nous lui enlevons et brûlons tout mal et toute illusion. Nous l’amenons à nous, pas seulement en apparence, mais réellement, de coeur et d’âme. Avant de le tuer, nous en faisons un des nôtres. Il nous est intolérable qu’une pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde, quelque secrète et impuissante qu’elle puisse être (Orwell, 1950, p. 360). C’est après la destruction de l’idée de vérité (du monde ou de l’homme), par la torture, que l’on peut ensuite passer au processus de guérison, de rédemption. L’annihilation de toute autre modalité d’éternité que celle qu’incarne le Parti doit également s’accompagner de cette maladie que représente l’idée que l’éternité réelle, effective est impossible — la destruction des "éternités concurrentes" ne doit pas aller jusqu’à l’élimination du concept d’"éternité": il faut donc abolir la référentialité du langage, la capacité de se mettre en relation avec l’environnement: celui-ci doit être placé en relation d’égalité absolue avec la réalité du Parti, s’y réduire, se poser mimétiquement par rapport à elle comme une totalité circulaire et strictement auto-référentielle. C’est l’aspect essentiel de la "maladie mentale" qu’O’Brien cherche à guérir chez Winston : Vous croyez que la réalité est objective, extérieure, qu’elle existe par elle-même. Vous croyez aussi que la nature de la réalité est évidente en elle-même. Quand vous vous illusionnez et croyez voir quelque chose, vous pensez que tout le monde voit la même chose que vous. Mais je vous dis, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humain et nulle part ailleurs. [...] Elle n’existe que dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai est la vérité. Il est impossible de voir la réalité si on ne regarde avec les yeux du Parti. Voilà le fait que vous devez rapprendre, Winston. Il exige un acte de destruction personnelle, un effort de volonté. Vous devez vous humilier pour acquérir la santé mentale (Orwell, 1950, p. 352-353).

 

Conclusion

Pour reprendre une expression courante, on peut dire que 1984 "finit mal": défaite du personnage, défaite de l’individu face à la société, voire même défaite de l’humain, annihilation du concept même d’humanité. Mais peut-être pire encore est cette question laissée en suspens: pourquoi? O’Brien répond "le pouvoir pour le pouvoir, la persécution pour la persécution, la torture pour la torture", ce qui revient à dire que le pouvoir consiste précisément en l’évacuation totale de la question du pourquoi. La "double pensée", dans son fonctionnement, sert précisément à désamorcer cette question.

Dans le même esprit, l’on pourrait répondre à la question Comment le Parti peut-il permettre l’existence et la circulation du "livre" de Goldstein? en disant simplement que l’existence de ce livre est sans importance, comme les mots qu’il contient. Du point de vue du Parti, seule la pensée compte, non pas celle qu’on dégagerait d’un ouvrage mais celle qui se "terre" dans les quelques centimètres cubes du cerveau. Aussi les petits crimes de Winston n’intéressent pas O’Brien: tel un grand-prêtre, il cherche à s’approprier ce que l’on pourrait, ici, appeler l’"âme" de Winston. "Tu es", slogan du Parti, s’opposant aux formulations telles "Tu dois" ou "Tu ne dois pas" des anciennes dictatures, prend alors toute sa dimension et son ampleur.

En tant que récit, 1984 procède à la critique radicale du discours utopique, romanesque ou autre, et tend à montrer, comme le mentionne Bozzetto, notre champ référentiel, notre réalité, comme l’"utopie de la dystopie". Cependant, loin d’inciter le lecteur à la complaisance, le récit d’Orwell l’invite à réfléchir sur les utopies fondatrices de la culture occidentale, des systèmes économiques, sur le régime d’exercice du pouvoir en vigueur de nos jours, sur la relation entre contrôle, technologie et communication. Plus largement, les façons d’envisager le complexe et le problématique sont également mises en cause. Les problèmes, semble-t-il, sont souvent préférables aux solutions.


Notes

1 Il y a eu beaucoup d’autres distopies, dont plusieurs très intéressantes, et pas toujours sous forme romanesque — la pièce R. U. R. de Karel Capek, qui invente le "robot", en est un bon exemple. Pour les fins de cette analyse, on se concentrera sur le cas de 1984 d’Orwell, dont la facture radicalement dystopique possède certaines caractéristiques qui en font une œuvre tout à fait saisissante et originale.

2 Cet épisode est à la fois étrange et significatif: étrange parce le lecteur s'explique mal comment un tel livre peut exister en Océania, significatif parce qu'on finit par se rendre compte que cela est sans importance — O'Brien, le tortionnaire, affirme même avoir participé à son écriture. L'enjeu n'est pas la vérité: il est ailleurs.


MTS