Program20th Century Philosophy of Science
Programme > La philosophie des sciences au XXe siècle
 
Alain Beaulieu (Université de Paris VIII)
La philosophie des processus de Whitehead et la doctrine de l'évolution 
 

On distingue habituellement trois phases dans le développement de la pensée de Whitehead. Une première où il s'intéresse aux mathématiques (Principia Mathematica, 1912, en collaboration avec Bertrand Russell), une seconde où il s'occupe de physique (The Concept of Nature, 1920), et une troisième où Whitehead expose sa cosmologie (Process and Reality, 1927). La métaphysique de la dernière période culmine dans un hommage à la puissance de Dieu. S'agit-il alors pour Whitehead de renouer avec de vieilles thèses créationnistes? L'absence de toute référence à la doctrine évolutionniste, dans Process and Reality, pourrait le laisser croire. Dans ses entretiens, Whitehead en vient d'ailleurs à qualifier Darwin de personnage «immensément grand, mais aussi du plus ennuyeux des grands hommes» (truly great, but he is the dullest man I can think of). Ce néant de sympathie pour l'évolutionnisme s'accorde également avec une affirmation tirée de Science and the Modern World (1925) où Whitehead oppose à la doctrine évolutionniste un principe de changement dépourvu de toute idée de progrès (There is nothing to evolve […] There can merely be change, purposeless and unprogressive). Comment alors articuler la théodicée whiteheadienne à la possibilité d'un devenir non progressif? Le Dieu de Whitehead n'est pas créateur et transcendant. Il s'identifie plutôt à un potentiel immanent présent en chaque parcelle de la matière vivante et auto-organisée (panthéisme/panpsychisme). La philosophie organique de Whitehead suppose une nature pleinement dynamique, composée d'événements et de processus sans plan prédéfini, et dépourvue de toute norme stabilisatrice. Par contraste avec la pensée de Leibniz, tous les mondes possibles deviennent compossibles; l'ordre et le désordre sont des éléments indispensables dans l'univers. D'où l'aspect chaosmique souvent attribué à la conception whiteheadienne de la vie organique. Ainsi, Whitehead résiste à la thèse darwinienne d'un devenir par lente accumulation de modifications insensibles (le gradualisme), mais il se rapproche aussi des thèses néo-darwiniennes (ou théorie synthétique de l'évolution) en admettant l'existence d'un devenir non continu (There is a becoming of continuity, but no continuity of becoming) où les transformations par sauts brusques sont autorisées (le saltationnisme). Whitehead participe ainsi à la définition d'un nouveau paradigme scientifique dominé par l'absence de formes de transition. Nous tenterons de clarifier les rapports de Whitehead aux thèses néo-darwiniennes.

 

33, Côte Ste-Catherine, app. #911
Montréal (Québec) H2V 2A1
Canada 
Email : beaulieual@hotmail.com

 


Page mise à jour le 20 août, 2003
© Société canadienne d'histoire et de philosophie des sciences
Canadian Society for the History and Philosophy of Science