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Présentation
Bernard ANDRÈS et Nancy DESJARDINS
“ Voilà donc, me disois-je, les êtres qui sont réellement les légitimes habitans de l’hémisphère américain et, dans toute la force du terme, enfans de la nature et propres enfans de ce sol qui me paroît si vierge… ” Qu’ils devoient être heureux, ne connoissant pas, tant s’en falloit, tous les besoins des habitans de l’Europe, insatiables toujours et partout au point même d’avoir entrepris de priver de leur bonheur si simple ces pauvres malheureux indigènes!.. Mémoires de Pierre de Sales Laterrière
et de ses traverses
Les réflexions sur l’utopie, dont bon nombre
sont consacrées aux œuvres du corpus européen, se multiplient
depuis une trentaine d'années . Depuis l’opus magnum de Thomas More,
les traits et motifs caractérisant le genre ont été
si bien balisés que ce modèle s'est pour beaucoup imposé
à la recherche: voyage philosophique en d'incertaines contrées,
regards contrastés, typologie des personnages et des lieux, insularité,
narration et description de cités idéales, motif du retour,
etc. Mais ces traits discursifs et sémantiques permettent-ils de
rendre compte d'ouvrages moins canoniques commis hors d'Europe, notamment
dans les Amériques? Une approche plus souple du voyage imaginaire
et de l'évocation de mondes meilleurs ne s'impose-t-elle pas quand
on appréhende l'Ailleurs du Nouveau Monde? C'est le pari que nous
avons ici tenu.
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| Le présent recueil examine la façon
dont le Canada a généré des rêves utopiques,
du Brief récit de Jacques Cartier (1545) au États
et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac (1657), en passant par
l'Heptaméron de Marguerite de Navarre (1559), les écrits
de religieuses en Nouvelle-France, ou les Dialogues de Lahontan
(1704). Ce sont ensuite, au XVIIIe siècle, les fabulations de Sagean,
de Lesage et de Voltaire. Mais bientôt, dans l'orbe des révolutions
atlantiques, le Nouveau Monde septentrional se nourrit lui-même de
ces non-lieux imaginaires. Alors, la Province of Québec découvre
l'utopie conquérante de la nation américaine que, plus au
sud, St. John de Crèvecoeur commence à problématiser.
Alors, les premiers utopistes canadiens risquent ici les plus fantasques
projets de société, de Bailly de Messein à Pierre
du Calvet, de Henri Mézière aux Patriotes et à Napoléon
Aubin (1837-1845).
À l'origine de cet ouvrage, une rencontre
tenue à l'UQAM sur "L'Utopie (au) Québec" , puis un séminaire
intitulé “ Topique et utopie du Canadien dans les premiers écrits
littéraires au Québec (1759-1839) ” . Depuis, notre réflexion
s’est portée sur des corpus plus largement américains et
sur des périodes remontant aux origines de la Nouvelle-France .
L’utopie telle que nous l'appréhendons est une forme polyvalente
et souvent fragmentaire, un "éthos" qu’on retrouve dans des genres
aussi divers que le discours journalistique, l’épistolaire et le
pamphlet, autant dans des imprimés que dans des manuscrits inédits
. Le présent ouvrage aborde un certain nombre des ces variantes
utopisantes puisées dans des corpus essentiellement nord-américains.
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Après avoir rappelé l'évolution
du concept, Bernard Andrès retrace les phases circulatoires de l'utopie
au Canada, de la Nouvelle-France au mouvement des Patriotes. Dans un premier
temps, cette contrée fournit à l’Europe des topoï utopisants,
puis le mouvement contraire s'effectue: le Québec, puis le Bas-Canada,
s’abreuvent à ces visions et fantasmes communautaires forgés
par les Lumières et les révolutions atlantiques.
Julie Roy, dont les travaux portent principalement sur les écrits de femmes du XVIIe à la première moitié du XIXe siècle, examine le parcours des utopies féministes et des utopies du féminin, de Marguerite de Navarre (1559) à “ Émilie Lagrave du Plaisir ” dans le Spectateur canadien (1822). Féru des rapports entre la littérature québécoise et la littérature américaine des XVIIIe et XIXe siècles, Pierre Monette se penche sur les Letters from an American Farmer (1782), une des toutes premières œuvres de la littérature étasunienne, dont il questionne le potentiel utopique autour, notamment des figures de la religion, du jardin, et de l'insularité. Opposant une utopie positive et une utopie négative, Katri Suhonen montre en quoi deux dialogues de propagande, “ De la liberté de la presse ” (1778) et Le Canadien et sa femme (1794), poursuivent des objectifs foncièrement divergents.
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| Avec la Révolution de juillet 1830, c’est
le rêve d’un monde meilleur qui resurgit en France. L’accueil
que font alors de ces événements les journaux The Montreal
Gazette, La Minerve et le Vindicator nous permet de suivre, avec André
Bertrand, les répercussions des Trois Glorieuses au Bas-Canada.
Publiés dans Le Fantasque de Napoléon Aubin (1737-1835), les textes “ Savez-vous ce que c’est qu’un artiste? ”, “ Le plan de la République canadienne ” et “ Mon voyage à la lune ” s’inscrivent en marge des utopies traditionnelles. L’article de Lucie Villeneuve montre en quoi Napoléon Aubin, artiste rieur et moqueur, fait subir une mutation au genre utopique. Une bibliographie compilée par Nancy Desjardins clôt cet ouvrage réalisé dans le cadre projet de recherche Archéologie du littéraire au Québec (ALAQ), rattaché au Centre de recherche québécois sur l’archive littéraire (ARCHÈ) .
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