Lhomme,
entre autres sentences, est condamné au plaisir/déplaisir
(ou, en termes techniques, à la catégorie thymique ou
axiologique de leuphorie/dysphorie). Pulsions irrépressibles,
passions ardentes, spleen existentiel, froides idéologies, jubilations
esthétiques, extases spirituelles, nirvana: rien ne semble à
labri de cette catégorie anthropologique. Prépondérante,
omniprésente, protéiforme, telles apparaissent ses caractéristiques
générales. En raison de la perspective transdisciplinaire
qui est souvent la sienne, la sémiotique, peut, dun point
de vue théorique ou appliqué, à la fois décrire,
expliquer et interpréter les diverses euphories/dysphories et
ce tant dans une approche statique que dynamique. Elle le peut sans
doute, elle le doit peut-être; Hjelmslev écrira: le «niveau
d'appréciation collective (...) peut être considéré
comme la substance par excellence, la seule substance (...) qui du point
de vue sémiotique soit immédiatement pertinente».
De fait, certaines sémiotiques contemporaines placent la catégorie
thymique au centre de leurs préoccupations, par exemple, la sémiotique
passionnelle (Greimas et Fontanille) et la sémiotique tensive
(Fontanille et Zilberberg). La dimension thymique de la première
saute aux yeux, mais celle de la seconde nen est pas moins fondamentale:
elle repose sur la valeur, constituée de deux valences: lintensité
et lextensité, et la catégorie thymique entretient
des relations affines avec la valence intense. Malgré les travaux
novateurs de ces sémiotiques et dautres (par exemple, en
sémiotique visuelle, lapproche gestalto-psychanalytique
de Saint-Martin), il faut reconnaître que létude
systématique de leuphorie/dysphorie, la collective comme
les autres, reste encore lacunaire.
PROPOSITIONS
THÉMATIQUES
Le
colloque Le plaisir des sens. Euphories et dysphories des signes, organisé
par la Société de Sémiotique du Québec,
entend apporter sa contribution aux savoirs sur cet objet. La communication,
quelle soit théorique ou appliquée (phénomène,
production, corpus, etc.) peut relever, sans exclusive ni hiérarchie,
des études littéraires, de la linguistique, de lhistoire
de lart, de la philosophie, de lanthropologie, de la sociologie,
des sciences de la nature, etc. Lapproche sera entièrement
sémiotique ou convoquera certains concepts de cette discipline.
Suggérons
quelques thèmes disciplinaires possibles (quelques thèmes
relatifs aux études littéraires et à la sémiotique
figurent dans le développement théorique plus bas): psychanalyse:
principe de plaisir / principe de réalité, plaisirs des
diverses instances de la personnalité; éthique: éthique
/ non éthique, bien / mal, bénéfique / nuisible,
échelles de valeur entre zones culturelles différentes
(par exemple, monde arabe, monde occidental, monde asiatique); études
peirciennes: le plaisir et lesthétique comme priméité;
études des arts: topoï de la représentation picturale
du plaisir, plaisirs de la matière, du médium; études
cinématographiques: érotisme visuel et érotisme
verbal; sociologie: le plaisir comme capital symbolique et le capital
comme plaisir abstrait, lidéologie comme structure hiérarchique
de valeurs thymiques; anthropologie: universalité et variations
culturelles du plaisir; philosophie du langage: leuphorie/dysphorie
comme modalités; sciences cognitives: lincidence de lattraction
/ répulsion sur la catégorisation; etc.
PROPOSITIONS
THÉORIQUES
Afin
damorcer et la réflexion et le débat, suggérons
quelques pistes théoriques.
COMPOSITION DES ÉVALUATIONS DEUPHORIE/DYSPHORIE
Pour
lessentiel, les évaluations deuphorie/dysphorie sont
composées de trois éléments: (1) les modalités
thymiques impliquées (euphorie, dysphorie, euphorie et dysphorie,
ni euphorie ni dysphorie (indifférence), etc.) et leur intensité
(faible, moyenne, forte, etc.); (2) les unités évaluées
(chose, personnage, concept, etc.) représentées par des
unités sémiotiques (pour ce qui est du linguistique: morphèmes,
mots, expressions, lexies, molécules sémiques, etc.);
(3) les instances évaluatrices (par exemple, pour un texte, lauteur,
le narrateur, tel personnage, etc.) et les systèmes dont ces
évaluations ressortissent: les évaluations peuvent être
inscrites dans la langue (la péjoration et la mélioration),
dans un sociolecte (système propre à tel genre sémiotique
ou, dans un sens plus large, à telle idéologie) dans un
idiolecte (système propre à tel producteur sémiotique).
DYNAMIQUES DES ÉVALUATIONS DEUPHORIE/DYSPHORIE
Les
évaluations thymiques peuvent être abordées en fonction
dune perspective statique (et non relationnelle) ou dynamique
(et relationnelle). La dynamique thymique, quelle implique une
seule ou plusieurs positions dans la temporalité, se manifeste
notamment dans linteraction (1) des évaluations thymiques
et onto-véridictoires (vrai/faux, être/paraître,
etc., qui rendent compte, par exemple, du plaisir feint); dans celui
(2) des changements de modalités évaluatives pour un même
évaluateur (ou un évaluateur transformé) et une
même unité évaluée (ou une unité transformée);
dans celui (3) des conflits et consensus évaluatifs (apparition,
maintien, résorption des conflits et consensus) et dans celui
(4) des relations entre éléments-types et éléments-occurrences
(évaluations types et occurrences, évaluations de types
et doccurrences). Prenons un exemple baudelairien. Ainsi, dans«Lalbatros»
et «Bénédiction», cest à tort,
nous dit le texte, que des personnages dévalorisent le poète;
de plus, cette dévalorisation est stéréotypée
dans la littérature du XIXe siècle, les poèmes
de Baudelaire contiennent donc des occurrences, des manifestations de
cette évaluation-type sociolectale ou topique.
NATURE DES ÉVALUATIONS DEUPHORIE/DYSPHORIE
Il
est possible de prêter plusieurs natures à leuphorie/dysphorie.
Nous en évoquerons ici une seule: comme modalité. Quelles
sont les relations possibles entre les différents types de modalités?
Effleurons la question par le biais des modalités classiques.
Lorsquil sagit dénumérer les grandes
valeurs ou modalités classiques, on retrouve généralement
un système triadique ou tétradique formé des modalités
(1) morales (bien/mal), (2) véridictoires (vrai/faux), (3) esthétiques
(beau/laid) et, dans le cas du modèle tétradique (voir,
par exemple, Fontanille), (4) hédoniques (bon/mauvais). Greimas
et Courtés distingue deux acceptions pour «axiologie»:
au sens classique, cest «la théorie et/ou la description
des systèmes de valeurs (morales, logiques, esthétiques)»;
au sens sémiotique, cest le micro-système résultant
de lhomologation entre une catégorie, une opposition quelconque
et la catégorie thymique (par exemple, vie/mort et euphorique/dysphorique).
La catégorie thymique apparaît comme une généralisation
de la catégorie morale (ainsi, le bien serait une forme spécifique
de leuphorique). Mais subsume-t-elle également, par exemple,
la catégorie esthétique? Dans la philosophie classique,
les trois premières modalités apparaissent fortement homologuées,
le bien étant au mal ce que le vrai est au faux, etc. (même
si le beau vulgaire et le bon en général peuvent se révéler
des pièges du mal). Les systèmes modernistes (Nietzsche,
Baudelaire, etc.) ont critiqué ces homologations aprioriques
ou, avec les mêmes oppositions, ont proposé dautres
homologations, aprioriques ou non. Par exemple, Baudelaire dans Les
fleurs du mal, dont le titre entremêle les sens moral et hédonique
de «mal», inverse les termes homologués et fait du
mal la source dun beau sans doute supérieur à celui
émanant du bien.
Le
«plaisir des sens» que nous inscrivons dans lintitulé
du colloque est évidemment sensuel, mais aussi sémantique
et enfin, prenant le sens de «sens» au plus large, sémiotique
(le «sens» nest plus alors limité au sémantique
mais recouvre, par exemple, les signifiants, les formes signifiantes).
Ce titre se veut représentatif de la nature fondamentalement
polytypologique de leuphorie/dysphorie. Nous ne pourrons ici quévoquer
quelques grandes classes de critères typologiques. Prenons dabord
le critère des grandes classes ontologiques. Par exemple, la
bipartition entre le monde naturel et les représentations, où
si lon veut entre le perceptible et lintelligible, oppose
le plaisir réel, physique, au plaisir représenté,
par exemple celui thématisé dans un roman ou encore, pour
reprendre une catégorie greimassienne, le plaisir pragmatique
(lié par exemple à une rétribution matérielle)
et celui cognitif (lié par exemple à des félicitations).
Une tripartition en sphères physique, sémiotique et cognitive
(ou représentationnelle, au sens restreint) permettra de dégager
le plaisir thématisé du plaisir associé aux images
mentales. Par ailleurs, distinguant entre le lieu de manifestation du
plaisir et lobjet de ce plaisir, on pourra parler, par exemple,
du plaisir de manipuler, transformer, apparier, etc., des objets physiques,
des signifiants, des signifiés, des images mentales. Enfin, la
quadripartition en plaisirs spirituel (âme), intellectuel (tête),
sentimental (cur) et physique (corps) constitue une autre illustration
de la fécondité des typologies prenant pour critères
des partitions ontologiques. Si lon prend maintenant comme foyer
de critères typologiques le schéma de la communication,
on distinguera entre les plaisirs des instances suivantes (nous prenons
comme exemple le texte): auteur empirique, auteur construit (limage
que lon se fait de lauteur à la lecture de son texte),
narrateur, narrataire, lecteur construit (limage que lauteur
et/ou le texte se fait de son lecteur modèle ou moyen), lecteur
empirique. Par exemple, lorsque Roquentin dans La nausée de Sartre
sécrit: «Je vais lire Eugénie Grandet. Ce
nest pas que jy trouve grand plaisir mais il faut bien faire
quelque chose», le plaisir, ou plutôt non-plaisir, directement
évoqué est un plaisir thématisé, celui de
Roquentin, mais on rapportera également ce jugement thymique
à lauteur construit et, de là, au Sartre empirique,
qui recherche dans Balzac un repoussoir pour le roman moderne.
ORGANISATION
DU COLLOQUE
Il
s'agira du neuvième colloque annuel de la Société
de sémiotique du Québec (S.S.Q.). Ces colloques se déroulent
toujours dans le cadre du congrès de lACFAS (Association
francophone pour le savoir), qui réunit plusieurs milliers de
chercheurs du Québec et dailleurs. Les actes du colloque
seront publiés en livre aux Presses de lUniversité
Laval.
Faites
parvenir un court projet de communication, par courriel de préférence,
le plus tôt possible et avant le 31 janvier à: M. LOUIS
HÉBERT, Département de lettres, Université du Québec
à Rimouski, 300, allée des Ursulines, Rimouski, Québec
(G5L 3A1), tél.: (418) 723-1986 poste 1503, téléc.:
(418) 724-1848, courriel: louis_hebert@uqar.qc.ca IMPORTANT: Indiquez
votre statut (professeur, chargé de cours, maître de conférence,
étudiant, etc.), votre institution de rattachement, votre adresse
électronique et vos besoins en matériel audiovisuel (projecteur
pour ordinateur, rétroprojecteur, projecteur à diapositives,
magnétoscope (standard nord-américain), etc.). La S.S.Q.
encourage la participation des étudiants aux cycles supérieurs:
la meilleure communication est récompensée (si les conditions
pour la tenue du concours sont remplies).
Toute
personne dont la proposition de communication est retenue doit être
membre en règle de la S.S.Q. et de lACFAS ou le devenir
lors du colloque. La S.S.Q. ne rembourse ni les frais de déplacement
ni les frais de séjour mais assume les frais dadhésion
à la Société des colloquants de létranger
(les frais dadhésion à lACFAS restent toutefois
à leur charge). Une réponse sera donnée au plus
tard au début de février. Les résumés de
communication parvenus sous forme électronique avant la date
limite seront publiés en avril sur le site Web de lACFAS
(www.acfas.ca). Il est possible de réserver les lieux dhébergement
et de sinscrire à lACFAS par le biais de ce site.
Le
générique masculin est employé uniquement pour
alléger le texte.
Prière
de diffuser cet appel de communication.