LA PSYCHOSOCIOLOGIE : TECHNO VERSO
Idée originale et recherche: Daniel ARCHAMBAULT et Pierre-Emmanuel BÉGIN
texte: Cécile SAVOIE
Il faudrait beaucoup plus qu'une heure, deux cafés,
un gâteau au chocolat et une limonade pour commencer à élucider
les mystères et les enjeux d'une société, d'un monde,
qui s'acculture petit à petit aux NTIC (Nouvelles Technologies de
l'Information et de la Communication). Selon Habermas, tous les bouleversements
que nous vivons depuis quelques années, tant sur le plan économique,
politique que sur le plan social, ne sont qu'une pointe d'iceberg si on
les compare aux changements à venir. Nous serions, en quelque sorte,
dans une période de <<réchauffement>> ayant pour
objectif de nous préparer à des changements majeurs. À
cet égard, les NTIC constituent le véhicule qui nous amène
dans ce nouveau monde, cette nouvelle ère qui s'amorce. Les NTIC
sont donc plus qu'un mot qui sonne comme plastique, dont une certaine élite
parle de façon hermétique; les nouvelles technologies de l'information
et de la communication sont un nouveau facteur d'évolution et une
nouvelle façon d'entrer en relation.
Néanmoins, les NTIC, pour beaucoup de gens, ça ne veut encore rien dire ; pour d'autres, les nouvelles technologies de l'information et de la communication sont déjà intégrées à leur mode de vie. Entre ces deux extrêmes, il y a ceux qui les découvrent, ceux qui les maîtrisent de mieux en mieux et ceux qui les questionnent. Enfin, autour de toutes ces personnes et ces communautés, gravitent ceux qui produisent les NTIC et ceux à qui elles profiteront ultimement. Chacun de ces acteurs, face aux NTIC, a un défi singulier à relever. Les psychosociologues n'échappent pas à cette réalité.
En effet, l'avènement des NTIC touche à quatre dimensions associées à la psychosociologie de la communication : information, communication, évolution (comprendre le changement), relation. On peut donc supposer que, d'une part, la profession de psychosociologue ainsi que certains de ses paradigmes devront s'ajuster et que, d'autre part, avec le foisonnement des NTIC, les champs de pratique et d'intervention de la psychosociologie en seront décuplés. Comprendre les enjeux soulevés par les NTIC est un défi considérable pour les non initiés. Cependant, l'importance de cette question exige qu'on s'y intéresse. Pierre-Emmanuel Bégin et Daniel Archambault sont déjà des psychosociologues du futur. Depuis un peu plus d'un an, par la recherche-action (1) et leurs lectures, ils explorent et questionnent les NTIC. Ils navigueront avec nous pour éclairer notre questionnement à sur les nouvelles technologies. Toutefois, il y a tant à voir que nous limiterons ce voyage à l'exploration de quelques bouleversements amenés par les NTIC et leur impact sur le rôle du psychosociologue à partir des quatre thèmes suivants: le paralogisme communicationnel, le déplacement du pouvoir de l'information, le paradoxe relationnel ainsi que le changement.
Bégin et Archambault considèrent que les NTIC sont des outils d'interaction plutôt que des outils de communication. C'est pourquoi ils questionnent le message actuellement propagé qui sous-entend que les NTIC aident les gens à mieux communiquer. Selon eux, il est incorrect d'attribuer aux NTIC la capacité d'aider les gens à mieux communiquer puisque les NTIC sont des technologies. Ils préfèrent recadrer le message en disant que ces technologies peuvent constituer des moyens de faciliter les interactions.
D'après nous, cette façon de distinguer communication et interaction suggère deux niveaux de contact interpersonnel pour lesquels il existerait un assistant spécifique à chacun : une technologie dans le cas de l'interaction et une personne dans le cas de la communication. La figure ci-dessous illustre notre compréhension de ce que nous suggèrent Bégin et Archambault.
Ces deux chercheurs insistent sur le paralogisme du message actuellement propagé. D'après eux, en général, pour les individus, <<mieux communiquer>> signifie entretenir une communication riche, qui tend à être authentique et congruente. Le message (<<mieux>> et <<communiquer>>) réfère à ces valeurs dans l'esprit des gens qui, dans une certaine mesure, risquent de confondre le rôle d'outil d'interaction (que peuvent jouer les NTIC en multipliant les possibilités d'interaction) avec celui d'un assistant de la communication (les NTIC ne peuvent améliorer la communication, telle que Bégin et Archambault la définissent). Ici, il ne faut pas confondre outils de décodage (par exemple les logiciels de traduction de langues) et assistant de la communication..
Toujours d'après ces deux chercheurs, reconnaître aux NTIC une fonction communicationnelle (en accord avec leur définition du concept de communication) est absurde. Cependant, leur fonction interactive est réelle et mérite d'être étudiée à ce titre. D'autant plus que le développement des nouvelles technologies et leur omniprésence entraîneront l'ubiquité d'un mode de contact interpersonnel médiatisé par assistants d'interaction (nouvelles technologies). Dans un monde technologique, les individus seront davantage <<interactants>> et moins <<communicants>>. L'enjeu communicationnel sera alors énorme. En effet, alors que les contacts interpersonnels seront médiatisés, au niveau interaction, par l'interface interactionnelle (NTIC), il faudra trouver une interface communicationnelle en mesure de médiatiser les contacts au niveau communicationnel, de façon à rétablir un certain équilibre entre ces deux niveaux relationnels. Autrement, si l'on privilégie uniquement le niveau interaction dans nos modes de contacts interpersonnels, on risque de voir apparaître une rationalisation de la relation, de même qu'une culture et des valeurs axées sur la fonctionnalité et l'efficacité. Cette situation est déjà bien amorcée. Ainsi, dans un monde à la recherche de sens et de valeurs, croyant s'engager, avec les NTIC, dans un mode relationnel qui permet de <<mieux communiquer>> comme le laisse entendre le message, les gens s'engagent dans un mode relationnel d'interaction. Évidemment, les gens sont capables de décoder le message et d'y déceler le sous-entendu <<interagir>> plutôt que communiquer. Cependant, ce message ne s'adresse pas à l'intellect des gens. La symbolique émotionnelle et le besoin auxquels l'expression "mieux communiquer" réfère influencent davantage les gens qui prennent alors cette expression au pied de la lettre.
Aussi, inconscients du vide communicationnel dans lequel ils s'embarquent en croyant que les NTIC vont résoudre leurs problèmes ou besoins communicationnels, les gens s'engagent involontairement dans un mode relationnel qui les conditionnent, à un niveau sociétal, à des valeurs propres au niveau interactif (rationalisation, fonctionnalité, efficacité). C'est ainsi que s'institue progressivement un environnement social avantageux pour les entreprises et les tenants du pouvoir financier.
Cela nous amène à considérer la situation sous l'angle d'un déterminisme économique et à constater que, jusqu'à présent, le déploiement extraordinaire du niveau interaction dans les modes de contact interpersonnels est essentiellement dû au fait que la production des NTIC s'est révélée profitable aux intérêts qui ont financé leur développement. Cependant, la nouvelle ère que nous ouvrent les NTIC ne sera une véritable évolution qu'avec un essor comparable du niveau communication. À cet égard, il faudra donc que le recours à des assistants communicationnels (et l'adhésion aux valeurs qu'ils soutiennent) paraisse profitable à des intérêts susceptibles de les financer.
Les théories du développement et de la communication organisationnels ont démontré que l'information le contrôle de l'information était un élément indissociable du pouvoir. Les NTIC s'interposent dans cette équation. On pourrait croire que les NTIC favorisent un déplacement du pouvoir vers la base (les individus, les communautés) c'est en tous cas le message généralement répandu parce que l'information semble accessible à tous et paraît incontrôlable. Toutefois, d'après Bégin et Archambault, cette situation pourrait éventuellement être à l'avantage des tenants du pouvoir. À cet égard, ils citent Abraham Moles (1986) qui dit qu'une certaine <<opulence communicationnelle>> tend à devenir une menace pour les individus parce que ceux-ci s'aliènent de plus en plus par ce que l'on pourrait appeler : la <<sur-information>>. D'après Moles, les dirigeants des mass médias, ayant compris ce phénomène, s'en sont approprié les effets et se sont constitués en puissances grâce à des stratégies économiques précises. Dans une logique semblable, Bégin et Archambault relèvent les travaux de Chomsky et son collaborateur Herman (1988) qui mettent en lumière l'idée de manipulation médiatique des masses par les grandes puissances. Le but de ces dernières : obtenir le consentement de la population pour adhérer à une idéologie de consommation accrue. Chomsky et Herman désignent ce phénomène par l'expression <<manufacturing consent>>, une expression qui en dit long. Toujours d'après Chomsky et Herman, la voie d'une désaliénation pressante passe par le développement minimal d'un esprit critique.
Nous ajouterons à ces différents
points de vue l'angle du culturalisme critique selon lequel le phénomène
de démocratisation de l'information qu'on observe actuellement serait
aussi mirifique que l'était le phénomène de démocratisation
de l'éducation dénoncé par Pierre Bourdieu (1982) :
la démocratisation est apparente, on remarque une reproduction des
mêmes classes sociales. En fait, c'est un renforcement du statu quo
réel.
Plus les technologies évoluent, plus on prétend qu'elles permettent de rapprocher les gens, qu'elles abolissent les distances. Si cela est virtuellement toujours vrai, ce n'est pas toujours le cas dans le réel. Néanmoins, réels ou virtuels, les rapprochements ouvrent toujours une multitude de possibilités, tout aussi fantastiques les unes que les autres. Les NTIC constituent des véhicules qui nous permettent d'accéder à une foule de lieux et de connaissances. Par exemple, on peut visiter des pays étrangers sans avoir à prendre l'avion. Bien que pour le moment les NTIC ne nous permettent pas de ressentir physiquement ces lieux, il ne reste qu'un pas à franchir. Puisque la plupart des sensations ont une trace mnémonique, on peut supposer qu'éventuellement on parviendra à accéder à ces informations pour ajouter un <<feeling>> aux endroits télé-visités ; à tel point que l'expérience d'événements et d'actions virtuels pourra se confondre à l'expérience dite <<réelle>>. Cependant, cette situation soulève plusieurs questions psychosociologiques. Les concepts d'identité, d'appropriation et de qualité relationnelle sont au coeur de ce questionnement. Pour introduire ces thèmes, nous comparerons l'avènement de la télévision et celui des NTIC.
On a vu, au 20ième siècle, la télévision s'immiscer dans la vie quotidienne. Nous décelons deux conséquences principales à cette innovation. D'abord, les médias télévisés réussissent à imposer un message à leurs spectateurs, grâce à la force de l'image. Pour comprendre ce phénomène, Bégin et Archambault citent dans leur recherche Umberto Eco (1996) qui appuie l'idée d'esprit critique défendue par Moles et Chomsky, en nous rappellant que les images agissent au niveau des émotions. Ainsi, le téléspectateur, davantage sollicité au niveau des réactions affectives, perd progressivement son esprit critique. À la limite, ses réactions affectives deviennent compulsives et entachent tout le processus de prise de décision.
De plus, bien qu'elle soit l'évolution des conteurs, des troubadours et des livres, l'impact de la télévision est plus grand. Pour notre part, en nous appuyant sur certains concepts de psychologie cognitive, nous pouvons expliquer cet impact. En bref, la télévision apporte une image externe ayant force mnémonique, contaminant le monde imaginaire et la mémoire épisodique (2) du téléspectateur ; chez ce dernier, les messages télévisés s'insinuent alors dans ses souvenirs de ses expériences vécues <<dans le réel>>. La télévision donne l'illusion d'un contact social, d'une histoire commune entre le téléspectateur et ce qu'il y a à l'écran. Cependant, le téléspectateur demeure un consommateur passif : il ne participe pas à l'illusion, il n'en est que le spectateur.
Au 21ième siècle, avec les NTIC, il nous semble que la distinction entre le monde réel et le monde imaginaire s'atténuera d'avantage. La force des nouvelles technologies, c'est qu'elles misent sur l'implication de l'individu. Avec elles, l'individu est plus qu'un spectateur de l'illusion. Il est désormais <<interactant>>, il participe à l'illusion. À cet égard, l'impression sur la mémoire épisodique est beaucoup plus forte que lorsqu'il n'était que spectateur. En effet, l'interaction que permettent les NTIC donne l'impression d'avoir véritablement participé et vécu une histoire. Alors que le téléspectateur assistait à une histoire, l'interactant participe à la création de l'histoire. Doit-on considérer que tout ce que l'interactant a réellement vécu, à l'instar du téléspectateur, ce sont plusieurs minutes devant un écran et que la seule différence, c'est que l'un était passif tandis que l'autre était actif? Ou doit-on considérer l'expérience virtuelle au même titre que l'expérience <<dans le réel>> ? Le <<réel>> perd alors la couleur de l'absolu qu'on aime bien lui voir.
C'est donc ici, selon Bégin et Archambault
que doit s'arrêter la comparaison avec la télévision.
En effet, ces derniers s'accordent avec plusieurs auteurs dont Eco (From
Internet to Gutenberg, 1996) pour affirmer que le pas que nous allons
franchir avec les NTIC est aussi gigantesque que celui que les sociétés
moyenâgeuses ont franchi avec l'imprimerie. En effet, l'imprimerie
a marqué le passage à l'époque des Temps Modernes en
changeant complètement la façon de gouverner, de faire du
commerce, etc.. On anticipe maintenant que les NTIC marqueront le passage
de l'Époque Contemporaine à une nouvelle époque de
l'Histoire de l'humanité.
Pour mieux illustrer comment l'usage des NTIC peut avoir des conséquences au niveau de l'identité, nous tâcherons de comprendre avec Bégin et Archambault comment << l'existence virtuelle >> est possible. À cet égard, ces derniers s'appuient sur les propos de Marc Guillaume (1989). Marc Guillaume affirme qu'avec les nouvelles technologies, l'individu se <<spectralise>> : il projette une partie de lui-même à travers une communication médiatisée par l'ordinateur. L'idée du spectre doit être comprise de deux manières différentes.
D'abord, une analogie au spectre lumineux fait référence à la partie que l'individu veut bien mettre en perspective pour chacune des communications virtuelles auxquelles il participe. Ensuite, le spectre considéré en terme de fantôme désigne l'état projectif en soi et grâce auquel l'individu se créer un personnage. L'être humain <<social>> sera probablement contraint dans un avenir prochain à <<exister>> dans deux espaces au même moment. Déjà, explique Guillaume, nous nous projetons dans un espace virtuel lorsque nous sommes devant l'écran de télévision ou lorsque nous utilisons le téléphone pour communiquer. Bientôt, nous pourrions avoir notre propre <<double>> dans cet autre espace de communication qui fait dès aujourd'hui plusieurs manchettes : le cyberespace.
Bien que les perspectives que nous ouvre la possibilité d'exister dans un autre espace soient difficiles à imaginer, pour notre part, nous aimerions rappeler ici que le type de contact interpersonnel médiatisé par les nouvelles technologies est essentiellement interactif. À cet égard, si le niveau communicationnel n'est pas médiatisé, on peut craindre qu'une trop grande identification à notre <<double>> peut constituer un risque de graduellement perdre le sentiment d'identité individuelle et collective tel qu'il est généralement défini. Pour illustrer notre propos, soulignons que, sur le NET, l'image que les autres nous renvoient, c'est uniquement celle du personnage que nous jouons pour eux, tel qu'ils le perçoivent. Dans le réel, nous pouvons <<percer>> le masque du personnage grâce aux systèmes paralangagiers (3). Or, sur le NET, nous ne disposons pas (4) de tels indices pour découvrir les autres au-delà du contenu qu'ils veulent bien transmettre. L'identité (5) telle qu'elle nous est réfléchie sur le NET, n'a donc rien à voir avec notre identité dans le monde réel.
L'appropriation est un thème qui a été abordé par plusieurs auteurs. L'un des enjeux généralement soulevé concerne le risque de marginaliser certains individus et certaines communautés qui ne pourront s'approprier les NTIC. Pour explorer l'appropriation, Bégin et Archambault nous proposent deux auteurs : Serge Proulx et Pierre-Léonard Harvey.
Il y a quelques années déjà, Serge Proulx (1988) a précisé deux niveaux d'appropriation sociale de la technologie informatique. D'une part, selon Proulx, l'appropriation doit s'effectuer à un niveau individuel. C'est une démarche d'intégration de l'objet ou du savoir technique de manière signifiante et créatrice dans la vie quotidienne. D'autre part, l'appropriation doit s'effectuer au niveau social, par la réalisation de stratégies collectives opérées par différents acteurs sociaux.
Selon Bégin et Archambault, cette façon de situer l'enjeu désigne les psychosociologues comme des acteurs sociaux particulièrement compétents face à la réalisation de telles stratégies. En effet, conscients du coût énergétique humain associé à l'adaptation, les psychosociologues favoriseront plutôt des stratégies axées sur l'apprentissage. Toutefois ces deux chercheurs nous mettent en garde de considérer l'apprentissage comme un déchargement de connaissances. Selon eux, l'éthique suggère plutôt l'intervention par la formation dialogique (6) qui présente l'avantage de diminuer les résistances généralement associées au changement. En tenant compte de leur mise en garde, nous pouvons considérer que l'appropriation dont parle Proulx pourrait devenir une forme d'apprentissage interfacé par la psychosociologie.
Quant à lui, Pierre-Léonard Harvey (1995) développe une thèse à caractère sociologique qui prend en compte le nouvel espace que constitue le cyberespace. Pour cet auteur, le cyberespace est un terme qui désigne à la fois un espace électronique et un espace mental : une réalité consensuelle et immatérielle émergeant de l'appropriation d'outils, de réseaux, de métaphores et de langages qui simulent la réalité. Pierre-Léonard Harvey défend l'idée selon laquelle les éléments d'une communication médiatisée par une interface technique doivent simuler la réalité. En d'autres termes, un partage minimum des éléments métaphoriques, langagiers, voire même culturels, doit présider et se maintenir, pour pallier au vide causé par la distanciation-médiatisation (7).
Cependant, Bégin et Archambault
sont enclins à penser qu'il est risqué de croire que ce vide
peut être comblé, au même titre qu'il serait illusoire
de considérer une conversation téléphonique comme étant
aussi riche qu'une conversation <<en direct>>. Selon eux, il
ne faut pas perdre de vue que le virtuel, ne représente que du potentiel
et qu'à ce titre, il ne doit pas être opposé au réel
ni même défini sur le même niveau que la réalité.
C'est à partir de cette position que leur recherche prend une tangente
différente de celle d'Harvey. Ils ajoutent que les NTIC ne jouent,
en quelque sorte, qu'un rôle de révélateur du cyberespace.
Le paradoxe relationnel associé aux Nouvelles Technologies de l'information et de la Communication vient de ce que la communication est déficiente dans le cyberespace auquel les NTIC nous permettent d'accéder. Si pour Bégin et Archambault la communication est un concept qui désigne un certain équilibre relationnel dont les qualités principales sont l'authenticité et la congruence, force nous est d'admettre que dans l'expression <<les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication>>, le terme communication désigne un concept légèrement différent. Pour sa part, Lucien Sfez (1990) perçoit que, dans un univers technologique, pour des cause <<voilées>>, telles le pouvoir économique, la domination politique et les systèmes de jeux et de simulation, la communication s'entend comme une idéologie. Avec Bégin et Archambault, nous croyons que ce qu'on fait actuellement de la technologie tend à faire basculer davantage la communication dans une dynamique relationnelle d'interaction.
Pour notre part, nous ajouterons que le vide communicationnel des contacts interpersonnels ainsi réduits à l'interaction risque de créer un gouffre émotionnel si grand qu'il rendra vulnérable à tous les mirages qui paraîtront pouvoir le combler...
Cependant, on l'a vu, ce passage de la communication à l'interaction n'est pas condamné à être une histoire d'horreur. Actuellement, des recherches tendent à démontrer que plus les individus interagissent avec leur environnement, plus leurs capacités cérébrales s'améliorent. On remarque même une augmentation des cellules cérébrales liées à des fonctions intellectuelles. Le cyberespace est-il un environnement propice à ce développement? Serons-nous plus intelligents? L'Interactans Communicarus Intelligibilis remplacera-t-il l'Homo Sapiens?!
Pour contribuer à un tel changement, la psychosociologie a bien quelques idées. Devenue science de l'interaction et du changement social, pour faire face aux bouleversements à venir, la psychosociologie possède déjà un <<clavier étendu>> et sa <<banque de données>> est bien garnie : grilles, techniques, modèles, etc.. En fait, en cinquante ans à peine (nous commémorons cette année, en 1997, le 50ième anniversaire du décès de Kurt Lewin, considéré le père de la psychosociologie), la psychosociologie est devenue la science humaine la mieux préparée et la plus susceptible de relever le défi du 21ième siècle. À même de voir venir les principales tendances, elle possède, entre autres qualités, cette habilité à comprendre comment se fabriquent les valeurs et les normes sociales. Sa particularité, c'est qu'elle bouge constamment et qu'un des traits de sa culture la fait se questionner au quotidien et s'ajuster sans cesse. La psychosociologie de la communication, elle-même construite avec la fibre du changement, se fond et se confond au changement. Loin de la structure rigide que l'on retrouve souvent au sein d'autres sciences humaines, dans un univers technologique, la psychosociologie mise sur la souplesse de ses structures au profit d'une certaine rigueur dans sa pratique ; c'est une main de fer dans un gant virtuel !
Le regard du psychosociologue peut se poser sur les phénomènes d'interaction qu'ils se situent dans le <<réel>> ou dans le cyberespace. À cet égard, Bégin et Archambault voient le potentiel de l'intervention psychosociologique dans la capacité du psychosociologue de faire émerger les résistances au changement pour pouvoir intervenir sur <<le tas>>. Selon ces deux chercheurs, les interventions psychosociologiques sur le NET ou sur des intranet font désormais partie des champs d'application de la profession.
Dans l'émoi et le tumulte du changement, nous repérons certains auteurs qui nous permettent de jeter un regard dans la tradition de certains courants bien établis des sciences humaines et sociales. Ainsi, comme Bourdieu l'a remarqué lors de la démocratisation de l'éducation, nous pouvons entrevoir qu'avec les NTIC, la société ne fait qu'entrer à nouveau dans un système de reproduction structurelle. Or, comme les théories sur le changement le démontrent, c'est durant les phases de décristallisation (8) qu'on peut produire le plus grand impact. Il faut donc intervenir dès maintenant, avant que la reproduction structurelle ne soit trop avancée. Enfin, il faut souligner que l'intervention, en période de décristallisation, pose un problème éthique particulier car l'injection de nouvelles valeurs provenant de toutes sources devient possible.
À cet égard, les agents de changement, les organisations, les individus et les communautés doivent rester vigilants et transcender les messages pseudo-humanistes qui empêchent de prendre conscience du vide communicationnel des contacts interpersonnels réduits à l'interaction. Nous croyons, à l'instar de Bégin et Archambault, que la responsabilité du psychosociologue est de veiller à la sauvegarde des valeurs inhérentes à la psychosociologie et que cela constitue une des nombreuses tâches qui attendent le psychosociologue du 21ième siècle.
Comme le disait Albert Einstein : << Le monde est dangereux à vivre non à cause de ceux qui font le mal mais à cause de ceux qui les regardent et les laissent faire>>.
Livres :
Balle, Francis. Médias et Sociétés : Presse, Audiovisuel, Télécommunications, Paris, Montchrestien, 1992.
Breton, Philippe, PROULX, Serge. L'explosion de la communication, Paris-Montréal, La Découverte-Boréal, 1989.
Breton, Philippe. L'utopie de la communication, Paris, Éditions La Découverte, 1992.
Eco, Umberto. La guerre du faux, Paris,PUF, 1987.
Crozier, Michel. La société bloquée, Paris, Éditions du Seuil, 1994.
Fischer, G-N. La psychosociologie de l'espace, Paris, éditions Que sais-je, 1981.
Guillaume, Marc. La contagion des passions, éditions Plon, 1989.
Hall, E. T., La dimension cachée, éditions du Seuil, 1971.
Harvey, Pierre-Léonard. Cyberespace et communautique, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1995.
Herman E., Chomsky N., Manufacturing consent : the political economy of the mass media, Pantheon Books, 1988.
Huxley, Aldous. Le meilleur des mondes, Plon, 1958.
Maisonneuve, Jean. Introduction à la psychosociologie, Paris, PUF, 1993.
Moles, Abraham A., Théorie structurale de la communication et société, Masson, 1986.
Proulx, Serge (sous la direction de). Vivre avec l'ordinateur : les usagers de la micro-informatique, Ottawa, Éditions G. Vermette Inc., 1988.
Rheingold, Howard. Les communautés virtuelles : autoroutes de l'information : pour le meilleur ou pour le pire, Don Mills, 1995.
Sfez, L.(sous la direction de), Dictionnaire critique de la communication, PUF, 1993.
Sfez, L., Coutlée, G., Technologies et symboliques de la communication, Presses Universitaire de Grenoble, 1990.
Tessier, Roger, Tellier, Yvan (sous la direction de) Théories du changement social intentionnel: Participation,expertise et contraintes, Montréal, Presses de l'Université du Québec, 1991.
Watzlawick, P. et als., Une logique de communication,
éditions Du SEUIL, 1972.
Articles de revues :
Documents audio-visuels :
Thèse :
Notes:
(1) Introduite par Kurt Lewin, la recherche-action est une approche typique de la psychosociologie.
(2) La mémoire épisodique contient l'ensemble des informations rattachées à notre <<histoire>>, c'est le souvenir de nos expériences passées.
(3) Indices généralement appelés <<le non verbal >>qui viennent préciser le langage verbal ; la proxémie, la prosodie, la kinésique, etc.
(4) Une qualité essentielle des systèmes paralangagiers c'est qu'ils transmettent simultanément de l'information de façon intentionnelle et de façon inconsciente. Or, le système de symboles (émoticon) que certains ont créé afin d'enrichir l'écriture transmet l'information de façon intentionnelle uniquement. Il ne peut donc être considéré au même titre qu'un système paralangagier.
(5) C'est dans ses communications avec les autres que se bâtit l'identité individuelle et collective pour un individu. En effet, c'est à partir du feed-back (verbal et non verbal) qu'il reçoit que l'individu se développe une représentation de son identité. Rappelons que la communication, dans une approche systémique, comporte toujours deux niveaux : la relation et le contenu. Pour comprendre le sens du contenu, il est essentiel qu'il y ait relation. C'est au niveau de la relation que s'établit un code commun aux interlocuteurs qui leur permet d'accéder au sens du contenu, tel qu'il est représenté par l'autre.
(6) Nous entendons le terme << dialogique >> à la manière de Paulo Freire qui nous dit que l'éducation authentique ne se fait pas de A vers B, ni de A sur B, mais par A avec B, par l'intermédiaire du monde. (TESSIER, TELLIER, 1991)
(7) Distance que les médias semblent abolir mais qui demeure.
(8) Période de rupture par rapport à des structures (sociales, groupales, ou individuelles) antérieures, déséquilibre temporaire qui est suivi par l'instauration d'un nouvel équilibre, une cristallisation des nouvelles structures que le groupe se donne.
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