Un texte de
Julie deVARENNES, Véronique FILION et Nadia PALMER
En cette fin de siècle, nous pouvons
constater une remise en question comportant, entre autre, une interrogation
sur la place que doivent occuper les valeurs morales. À l'origine
de ce questionnement éthique, on retrouve plusieurs facteurs : une
société plus individualiste, des problèmes économiques
de plus en plus importants, des bouleversements technologiques, etc. De
plus, la place qu'occupait l'Église au Québec, jusque dans
les années soixante, est maintenant occupée par l'État
providence, laissant un vide au niveau des valeurs et de la morale, qui,
non plus dictées par une institution, dépendent maintenant
des individus.

Ces individus, laissés à
eux-mêmes, sont à la recherche de nouvelles valeurs pouvant
les orienter dans leurs interactions. L'être humain ayant besoin de
balises, de normes lui dictant sa façon d'agir, est pris au dépourvu
face au vide créé par la laïcisation du système
social. Les valeurs présentes, telles le <<chacun pour soi>>,
la recherche du pouvoir et de l'argent, qui entraînent des liens de
dépendance, au détriment de liens plus authentiques d'entraide
et de support, amènent l'individu à se rallier à un
modèle autre que les valeurs présentes qui prévalent
dans la société, expliquant peut-être l'ampleur du phénomène
des sectes ou encore du questionnement quant au sens de la vie.
Cette remise en question des valeurs sociales
ouvre une place encore plus importante à l'éthique. Ce phénomène
est aussi vrai en intervention psychosociale. L'intervenant, en tant qu'être
humain, se questionne lui aussi sur ses valeurs, sa morale, sa raison d'être
et d'intervention. Il ne peut plus intervenir pour intervenir. Il doit savoir
réfléchir, se questionner, se positionner sur des questions
aussi existentielles qu'éthiques: <<Qui sommes-nous ?>>,
<<D'où vient-on ?>>, <<Quelles sont nos forces
et nos limites ?>>, <<Quelles sont les raisons pour lesquelles
on choisit d'accepter une intervention ou de la refuser ?>>.
Afin d'explorer quelques-unes de ces préoccupations éthiques, nous avons rencontré Madame Sylvie Bérubé, psychosociologue de formation, et qui perçoit son rôle d'intervenante comme celui d'une analyste des phénomènes qu'elle observe.
Intervenante depuis près de cinq
ans, Madame Bérubé a travaillé dans le milieu organisationnel,
tant auprès des grandes entreprises que des P.M.E.. Par ailleurs,
Madame Bérubé nous a confié ne pouvoir se représenter
son rôle d'intervenante sans considérer et questionner la dimension
éthique. Elle a dû apprendre à se connaître, à
nommer ses valeurs en tant qu'individu et en tant qu'intervenante.
Dans sa façon d'intervenir, elle
privilégie les valeurs d'authenticité et d'ouverture. Concrètement,
cela signifie que, dès la première rencontre avec un client
potentiel, elle affiche ses couleurs, par respect pour elle, pour le client
et pour l'organisme. Elle refuse de n'être qu'exécutante de
l'intervention et désire aussi apporter ce qu'elle est. Pour elle,
l'intervention c'est, d'abord et avant tout, de s'assurer que la demande
d'intervention du client correspond au but qu'il recherche et aux moyens
dont il dispose. L'intervenant sert de lanterne et donne l'heure juste à
son client quant aux chances de réussite de l'intervention. C'est
cela, pour elle, être authentique.
À son avis, l'intervenant doit avoir
la conviction personnelle qu'une intervention est possible, aura du succès,
et ce, au-delà de ce que lui dicte la théorie et les modèles
d'intervention auxquels il se réfère. L'intuition, pour Madame
Bérubé, occupe donc une place aussi importante, sinon plus,
que la théorie dans son mode d'intervention. Sans ce souci, ce questionnement
éthique, elle croit qu'une intervention pourrait tout de même
être réalisée, mais que les résultats escomptés
par le client ne seraient pas nécessairement au rendez-vous.
L'éthique, en intervention psychosociale, demande aussi une recherche d'autonomie du client, où l'intervenant cherche à outiller l'organisation de façon à ce qu'elle puisse continuer à bien fonctionner après son départ. Être <<éthique>> en intervention, selon Madame Bérubé,<<c'est savoir préparer son auto-éjection du milieu>>. En d'autres mots, c'est s'assurer que l'on n'est pas indispensable à la survie de l'entreprise.
À l'heure actuelle, dans les entreprises,
les règles régissant les relations sont inspirées des
valeurs économiques. Il s'agit d'une éthique utilitaire, ne
correspondant pas aux besoins de l'être humain qui, par définition,
est complexe et a besoin de communiquer.
Si les entreprises veulent que les individus
qui les composent développent un sentiment d'appartenance, en plus
de faire preuve d'autonomie et d'imagination, elles devront prendre les
mesures nécessaires à cet effet. Il s'agit d'imaginer une
nouvelle façon de vivre, ayant comme base le respect de soi, des
autres et des institutions. Ces dernières ayant le double souci des
personnes et de la collectivité. Ce changement de culture est d'autant
plus important puisque <<c'est la culture et non l'économie
qui définit l'âme
humaine>>(1).
Ce changement de culture désiré,
va s'imbriquer dans un changement plus profond de l'organisation du travail.
Nous pouvons déjà observer ces changements poindre à
l'horizon et modifier la façon de voir et de penser les organisations.
Dans un premier temps, la notion de groupe
devra être questionnée puisque, déjà, on assiste
chaque jour à la naissance de groupes via les nouvelles technologies
telles Internet. On tente désormais de constituer des groupes à
partir d'individus reliés par un réseau mais évoluant
dans des espaces physiques distincts les uns des autres. Ces groupes virtuels
n'existaient pas jusqu'à récemment et c'est maintenant une
réalité avec laquelle il faut composer. Les psychosociologues
devront donc se questionner sur la pertinence des théories actuelles
en matière de groupe et essayer d'y intégrer ces nouvelles
manifestations groupales.
La popularité croissante du télé-travail,
travail à domicile, n'est qu'un exemple parmi tant d'autres des changements
qui s'amorcent au niveau des communications en milieu de travail. Ces changements
entraîneront sûrement de nouvelles demandes et de nouvelles
façons d'intervenir. En effet, l'isolement de tous ces travailleurs
peut entraîner des problèmes de communication, de production,
d'essoufflement professionnel et une certaine carence au niveau des contacts
humains. Cette nouvelle réalité n'ira qu'en croissant; un
des rôles du psychosociologue sera donc de guider les entreprises
à surmonter et résoudre les difficultés liées
à ce nouveau phénomène.
Dans un deuxième temps, nous constatons
que les valeurs économiques régissent les règles à
la base des communications et des interactions dans notre société.
Ces règles en vigueur ne tiennent pas compte des besoins de l'être
humain dans ses rapports avec autrui. Les périodes économiques
difficiles se succédant, les coupures étant de plus en plus
importantes dans tous les domaines (système de la santé au
Québec, désengagement des gouvernements dans les mesures sociales,
etc.), les gens auront probablement tendance à se tourner vers les
réseaux communautaires.
Puisque les individus ont des besoins plus
grands que ce que les valeurs économiques leur apportent et que les
coupures dans les ressources n'entraînent pas la fin des besoins,
une restructuration du système social, basée sur une vision
communautaire, risque fort d'apparaître afin de combler ce vide. En
effet, l'approche communautaire n'a pas pour intérêt principal
le pouvoir économique, contrairement au milieu organisationnel, mais
plutôt le souci du bien-être des individus.
Finalement, les problèmes auxquels
font face les gestionnaires, à l'heure actuelle, imposent une nouvelle
façon de faire. Les valeurs à la base de cette nouvelle façon
de faire pourraient être l'écoute, la résolution des
problèmes, la communication et une répartition du pouvoir
plus diffuse, moins pyramidale. En d'autres mots, des concepts s'apparentant
davantage à l'archétype féminin, à un souci
de la personne plus marqué, répondant mieux aux besoins multiples
et complexes de l'être humain et allant au-delà des valeurs
économiques.
De plus, un autre changement social s'installe depuis quelques années : la place de plus en plus importante qu'occupent les femmes sur le marché du travail. C'est d'ailleurs un phénomène en croissance comme le témoigne les statistiques concernant la scolarisation des gens. En effet, les femmes sont maintenant majoritaires à l'université, ce qui laisse supposer que, d'ici quelques années, elles seront de plus en plus nombreuses à occuper des postes stratégiques dans le milieu des affaires.
Tous ces changements obligeront les psychosociologues
de demain à s'interroger sur le rôle qu'ils peuvent exercer
au sein de la société, tant au niveau organisationnel que
communautaire. L'intervenant devra aussi se pencher sur ses valeurs et son
sens éthique afin d'être authentique et de servir de phare
à son client. En période de transformations, cette attitude
de l'intervenant est d'autant plus importante que celui-ci devient la référence,
un guide chargé d'accompagner les groupes dans ces nouvelles perspectives.
Nous constatons que l'éthique aura
un rôle important à jouer en intervention psychosociale au
XXIième siècle. En effet, les psychosociologues de demain
devront s'approprier ces nouvelles valeurs afin de faciliter l'adaptation
des entreprises et des groupes aux changements qui sont à prévoir
pour le prochain siècle.
Ainsi, l'intervenant <<éthique>> du XXI ème siècle sera partie prenante du changement social. Il devra amener les organisations à intégrer ces nouvelles valeurs, de sorte qu'après son <<auto-éjection>>, ces dernières seront suffisamment autonomes pour poursuivre leur auto-développement.
(1)Chanlat, Jean-François (dir). L'individu dans l'organisation, les dimensions oubliées, Québec, Éditions ESKA, Les presses de l'Université Laval, 1990, p. 769
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