
Nous vous présentons ici quelques
extraits et citations provenant de <<Le paradigme perdu: la nature humaine>>(1)
d'Edgar Morin. Le vocabulaire et la formulation de Morin ne sont pas toujours
simples, mais dans les extraits suivants, on peut y lire cette nécessité
du désordre, du bruit, de la renaissance, de l'auto-organisation,
de la complexité, du mythe, de la transdisciplinarité......,
tous des fondamentaux pour les Psychosociologues Apparus.....
...la dépendance/indépendance écologique de l'homme se retrouve à deux degrés superposés et eux-mêmes interdépendants, celui de l'écosystème social et celui de l'écosystème naturel. (p. 32)
L'écologie, ou plutôt l'écosystémologie [...] constitue déjà un apport capital à la théorie de l'auto-organisation du vivant , et en ce qui concerne l'anthropologie, elle réhabilite la notion de Nature et y enracine l'homme. (p. 32)
Ainsi les conséquences de l'éthologie et de la sociologie animale sont également mortelles pour le paradigme fermé de l'anthropologisme. On se rend compte que ni la communication, ni le symbole, ni le rite ne sont des exclusivités humaines, mais qu'ils ont des racines remontant loin dans l'évolution des espèces. (p. 36)
Du point de vue de la société, l'insertion de l'individu n'est pas strictement fonctionnelle, il y a beaucoup de <<bruit>>, de désordres, de déperdition, et, [...], il y a beaucoup de temps et d'agitations apparemment <<perdus>> pour la société, [...]. Mais cette agitation brownienne, épiphénoménale (ce <<bruit>>) est en même temps un aspect de la richesse métabolique de l'ambisystème, qui s'exprime à travers l'intensité des relations affectives, mille petites jouissances individuelles, mille efflorescences, mille riens. Inversement, du point de l'individu, les contraintes sociales de toutes sortes interviennnent sans discontinuer comme du <<bruit>> perturbant sa libre expression et son plein épanouissement. (p. 45)
Il y a toujours, dans une [...] société, des forces de désordres à l'oeuvre, qui ne sont pas seulement les entropies individuelles (sénescence et mort) mais qui sont des entropies proprement sociales, dues à la part d'aléas individuels que la société doit résorber et aux antagonismes organisationnels qui sont par ailleurs nécessaires à sa complexité. Mais, répétons-le, le désordre (conduites aléatoires, compétitions, conflits) est ambigu: il est d'une part un des constituants de l'ordre social (diversité, variété, souplesse, complexité), mais d'autre part il demeure en même temps désordre, c'est-à-dire menace de désintégration. Ici encore, la menace permanente qu'entretient le désordre est ce qui donne à la société son caractère complexe et vivant de réorganisation permanente. Radicalement différent de l'ordre mécanique, l'ordre <<vivant>> est celui qui renait sans cesse. En effet, le désordre est sans cesse soit épongé par l'organisation, soit récupéré et métamorphosé en son contraire (hiérarchie), soit vidangé à l'extérieur (déviance) ou maintenu à la périphérie (bandes marginales de jeunes). Sans cesse épongé, vidangé, rejeté, récupéré, métamorphosé, il renait sans cesse et l'ordre social à son tour renait sans cesse. Et voilà où apparait la logique, le secret, le mystère de la complexité et le sens profond du terme auto-organisation: une société s'autoproduit sans cesse parce qu'elle s'autodétruit sans cesse.
...la culture constitue un système génératif de haute complexité sans lequel cette haute complexité s'effondrerait pour donner place à un niveau organisationnel plus bas (p. 87)
La culture n'est pas d'abord l'infrastructure de la société, elle devient l'infratructure de la haute complexité sociale, le noyau générateur de la haute complexité [...] humaine. (p. 89)
l'homme est un être culturel par nature parce qu'il est un être naturel par culture. (p. 100)
... le dernier continent inconnu à l'homme est l'homme (p.131)
La pensée, on l'oublie trop souvent, est un art, c'est-à-dire un jeu de précision et d'imprécision, de flou et de rigueur. (p.134)
Entre le cerveau humain et son environnement, il y a un information gap, qui ferait de sapiens l'animal le plus dénué s'il ne pouvait le remplir, partiellement du moins, par l'expérience culturelle accumulée et par l'apprentissage personnel (learning). En effet, il n'y a ni intégration ni adéquation immédiate entre le cerveau et l'environnement, et la communicatiuon entre l'un et l'autre est aléatoire, brouillée, soumise toujours à la possibilité d'erreur. Aucun dipositif dans le cerveau ne permet de distinguer les stimuli externes des stimuli internes, c'est-à-dire le rêve de la veille, l'hallucination de la perception, l'imaginaire de la réalité, le subjectif de l'objectif. Aucun des messages parvenant à l'esprit ne peut être déambiguïsé en lui-même. Les ambiguïtés ne peuvent être résolues par l'esprit qu'en faisant appel conjointement au contrôle environnemental (la résistance physique du milieu, l'activité motrice dans le milieu) et au contrôle cortical (la mémoire, la logique). Une telle vérification ne peut être immédiate, car même en rêve le milieu résiste, même en rêve, la mémoire parle. Le temps de la vérification est nécessaire, c'est-à-dire qu'en fin de compte c'est la pratique qui donne la réponse, pratique dont les résultats sont engrangés dans le savoir collectif (la culture). (p. 138-139)
Le génie de sapiens est dans l'intercommunication entre l'imaginaire et le réel, la logique et l'affectif, le spéculatif et l'existentiel, l'inconscient et le conscient, le sujet et l'objet. (p. 144)
Le génie de sapiens , il est dans la brèche de l'incontrôlable où rode la folie, dans la béance de l'incertitude et de l'indécidabilité où se font la recherche, la découverte, la création. Il est dans la liaison entre le désordre élohistique des profondeurs inconscientes et cette émergence étonnante et fragile qu'est la conscience. (p. 144-145)
Rappelons ici que l'imaginaire a sa réalité propre, et que ce que nous appelons réalité est toujours imbibé d'affectivité et d'imaginaire, que le sujet a toujours une existence objective, mais que l'objectivité ne peut être conçue que par un sujet. Cela pour dire qu'il n'y a pas d'un côté le royaume de l'objectivité et du réel que l'on saurait totalement isoler de la subjectivité et de l'imaginaire, ni d'un autre côté, les mirages de l'imaginaire et de la subjectivité. Il y a opposition entre ces termes, mais ces termes sont ouverts inévitablement l'un à l'autre de façon complexe, c'est-à-dire à la fois complémentaire, concurentielle et antagoniste. (p. 144)
C'est toujours ce qui éclaire qui reste dans l'ombre (p. 148)
Le moi s'autoconsidère à la fois comme sujet et comme objet de connaissance, et considère l'environnement objectif en y impliquant sa propre existence subjective. (p. 150)
La pratique magique est une mise en résonnance du mythe et du rite dont il ne faut pas sous-estimer l'efficacité mystérieuse. (p. 158)
... le mythe, le rite, la magie, la religion assurent un compromis, non seulement avec l'environnement extérieur, mais aussi avec les puissances noologiques, c'est-à-dire un compromis interne, à l'intérieur de l'esprit humain, avec ses propres fantasmes, son propre désordre, sa propre ubris, ses propres contradictions, sa propre nature crisique. (p. 159)
La formidable colonisation de la vie humaine par le mythe, la magie, la religion temoigne de l'ampleur et de la profondeur du caractère crisique de l'homo sapiens ainsi que de l'ampleur et de la profondeur d'une solution névrotique, sans laquelle l'humanité n'aurait peut-être pas survecu. (p. 160)
Pour qu'il y ait véritable interdisciplinarité, il faut des disciplines articulées et ouvertes sur les phénomènes complexes, et, bien entendu, une méthodologie ad hoc . Il faut aussi une théorie - une pensée - transdiciplinaire qui s'efforce d'embraser l'objet, l'unique objet, à la fois continu et discontinu, de la science: la physis. (p. 227)
... le problème clé de la science est, à un degré supérieur, celui de toute connaissance: la relation du sujet observateur à l'objet observé. (p. 228)
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(1) MORIN, Edgar. Le paradigme perdu: la nature humaine, Paris: Éditions du Seuil, 1973, 246 pages
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