par Denise CLOUTIER
Pour Tessier, considérer le nouveau paradigme comme écologique permet d'intégrer les réflexions des différentes personnes s'étant penchées sur le sujet. Le systémisme est "d'abord une méthode", une grille d'analyse pour l'observation des phénomènes. Cependant, tout système vivant ne peut être vraiment compris qu'en interaction avec son environnement qui "est à dimensions et à niveaux multiples", l'environnement comprenant aussi l'activité de la personne observante.
Selon ce dernier, pour pouvoir observer, à la fois, le tout et les parties, séparément puis dans leurs interactions, tout en s'incluant dans cette observation, nous nous devons de développer une pensée complexe. Ainsi, la complexité devient "une propriété formelle de la pensée". Ce sont donc ces trois termes qui "doivent être évoqués simultanément" dans le paradigme écologique: 1· système vivant, 2· interaction avec l'environnement et 3· multiplicité des dimensions ou niveaux d'interactions.
Par ailleurs, Tessier considère que le "trait constitutif le plus important" du paradigme écologique est l'évolution. La notion d'évolution intègre celles d'autonomie et d'auto-organisation donc, d'ordre, de désordre, de hasard, de nécessité et de programme prédéterminé.
C'est ce que Reeves conçoit, dans sa pyramide de la complexité, où les systèmes vivants de l'univers, depuis le chaos primordial, gravissent les échelons à mesure de leur évolution.
"Où, ailleurs que dans la Nature, allons-nous trouver dans leur pleine extension, des systèmes hypercomplexes en évolution, s'auto-organisant, et contenant un grand nombre de sous-systèmes s'adonnant entre eux à des échanges où les propriétés du tout émergent diachroniquement de la mise en relation des parties?" (Tessier)
Dans le paradigme cartésien, où les parties» sont analysées indépendamment, à l'aide de méthodes scientifiques objectives», nous avons tenté de dominer la nature, de l'exploiter au profit de l'homme.
Nous frôlons aujourd'hui la catastrophe écologique. Le non-respect de notre environnement a créé des déséquilibres: pollution de l'air, de l'eau et du son, amincissement de la couche d'ozone, réchauffement de la planète dû à un effet de serre», mauvaise répartition des biens et des richesses, intolérances fanatiques raciales et religieuses.
Berman considère que notre manque de sentiment d'appartenance avec le cosmos crée une maladie de l'âme et une incidence croissante de la folie. "Toute vie doit s'adapter, c'est-à-dire s'insérer et s'intégrer dans son milieu d'existence, et ce milieu d'existence, c'est-à-dire l'écosystème, fait subir ses déterminismes et ses influences à tout être vivant." (Morin) Ainsi subissons-nous, aujourd'hui, les conséquences de nos actes anti-écologiques.
La pensée rationnelle/analytique/linéaire ne peut comprendre le principe écosystémique. "La conscience écologique ne s'imposera que lorsque nous aurons combiné la connaissance rationnelle avec l'intuition de la nature non-linéaire de l'environnement." (Capra)
Bateson prolonge la pensée écologique jusque dans les idées et aboutit à une conception spirituelle avec "Eco" d'où émane l'Esprit. Tessier intègre cette néo-spiritualité dans le paradigme écologique. Parlant du livre de Bateson, Mind and Nature , il écrit qu'il y
"...transparaissent des attitudes éthiques qui... révèlent un profond rapport au spirituel dont la discrétion et la sobriété me semblent elles-mêmes proches de la sensibilité Zen ...l'univers spirituel en général, sa pertinence au sein de l'enquête scientifique, ont reconquis leurs titres de noblesse aux yeux de maints scientifiques qu'on ne saurait qualifier de Jesus freaks".
Dans le paradigme cartésien, science et spiritualité s'opposent. Les scientifiques refusent toute approche intuitive, tout argument impossible à prouver objectivement» et imposent la science comme seule vérité. La spiritualité s'efface derrière une religion organisée, dogmatisant les croyances et qui "...au nom de sa conviction, par peur de la perdre, s'aveugle et refuse d'envisager les faits dissonants qui détruiraient l'édifice..." (Tessier).
Certains chefs religieux sont profondément anti-écologiques. Nous en trouvons la manifestation, entre autres, lorsqu'ils défendent à leurs ouailles, l'utilisation de moyens contraceptifs. Ils savent pourtant, comme nous, que nous nous dirigeons vers une surpopulation planétaire et que le SIDA fait des ravages. (À moins qu'ils ne considèrent que le SIDA puisse permettre une sélection naturelle? Il s'agirait alors d'un fascisme hautement criminel!). Ces chefs religieux possèdent un pouvoir énorme et décident de la conduite de millions d'individus encore aujourd'hui.
Dans un paradigme écologique, l'impérialisme ne trouve pas de place, qu'il soit scientifique, politique, économique ou religieux.
"Écologiser notre pensée de la vie, de l'homme, de la société, de l'esprit nous fait répudier à jamais tout concept clos, toute définition autosuffisante, toute chose en soi», toute causalité unidirectionnelle, toute détermination univoque, toute réduction aplatissante, toute simplification de principe." (Morin)
Les diverses disciplines se complètent pour une connaissance plus large et plus profonde. Aucune connaissance ne peut dominer puisque dans une pensée écosystémique tous les phénomènes sont interdépendants. Un individu n'est plus le seul maître de sa vie.
"Peut-on définir un moi par soustraction, c'est-à-dire en lui retranchant ses expériences et ses liens?" (Morin) Un problème ne résulte plus de l'action d'une seule personne. Combien de mères a-t-on culpabilisées parce que leur fils était autistique, schizophrène ou même homosexuel?
En politique, de Rosnay (1983) nous dit que l'écologie "...a marqué l'entrée de l'approche systémique..."
Cependant la politique démocratique fonctionne encore selon le principe binaire d'un parti au pouvoir et d'un autre à l'opposition, tous deux représentés par une personne-chef. Faut-il vraiment que les politicien-nes adhèrent à un parti? Ne pourrions-nous pas élire des personnes et non des partis, permettant une collaboration entre individus égaux plutôt qu'en opposition?
En ce qui concerne la santé, les décisions ne pourraient-elles pas se prendre par un collège de professionnel-les de la santé venant de disciplines qui, il me semble, devraient être considérées comme nécessairement complémentaires, plutôt que par celui, seul, des médecins?
Rompant une fois pour toutes avec l'arrogance et la nostalgie théologique, nous devons nous réjouir avec Bateson de l'existence de <<deux cartes>> (ou plus) pertinentes à un territoire particulier. "Deux cartes donnent plus que deux informations: elles en fournissent une troisième, de par la différence même entre les deux premières informations". (Tessier)
"...Au plan épistémologique, le biais propre au paradigme écologique veut qu'on apprenne autant, sinon plus, à propos d'un objet, particulièrement d'un système vivant, en le posant en référence à un environnement multidimensionnel et à niveaux divers, qui est à proprement parler la matrice de son développement, qu'en l'étudiant en lui-même à partir de ses parties constituantes. " (Tessier)
Bibliographie
BATESON, Gregory. Vers une écologie de l'esprit. Paris: Seuil, 1978.
BERMAN, Moris. The Reenchantment of the World. Ithaca and London: Cornell University Press, 1981.
CAPRA, Fritjof. Le temps du changement, science-société-nouvelle culture. Monaco: Le Rocher, 1990.
MORIN, Edgar. La méthode; 2. La vie de la vie. Paris, France: Seuil, 1980.
REEVES, Hubert. L'heure de s'enivrer, l'univers a-t-il un sens? France: Seuil, 1986.
ROSNAY, Joel de. Le macroscope, vers une vision globale. Paris: Seuil, 1975.
TESSIER, Roger. Pour un paradigme écologique. Québec, Canada: Éditions Hurtubise HMH Ltée, 1989.
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