Paul Carle, novembre 92 (révisé décembre 1996)
Tout cela a commencé par une remarque de Michel
Serres que j'ai entendue cet été. Il disait: "Ulysse
est le modèle du chercheur, l'Odyssée est l'archétype
de la recherche". J'ai senti que c'était là l'image que
je cherchais depuis longtemps. Alors j'ai relu Ulysse. Puis quand j'ai écrit
ces quelques lignes, j'ai cherché des images; des images de la mer,
des images d'îles, des sirènes, des cyclopes, des déesses.
J'en ai trouvé beaucoup, mais je ne savais pas encore comment "dire"
la recherche ou l'intervention. J'ai commencé un poème, une
espèce de longue métaphore; j'en ai écrit trois pages,
puis j'ai eu l'impression qu'il en faudrait trois cents; je ne m'en suis
pas senti la force; puis cela deviendrait vite indigeste pour un lecteur.
Et pourquoi redire ce que Homère dit si bien. Mais quelques mots
sur cette métaphore du voyage me semblent toujours appropriés;
peut-être me faudra-t-il un jour quand même écrire ces
trois cents pages.
Je vous présente, dans les quelques paragraphes qui suivent, une image possible de la recherche, de l'intervention et de leur pédagogie. Est-ce la seule image, la bonne image? Je ne sais pas? Cela me semble cependant l'image la plus "vivante" que j'aie rencontrée.
Ulysse, c'est l'être (humain). Il est embarqué dans un long voyage qui est aussi celui de la vie. Il est sur la mer, souvent mouvementée, souvent morte; il doit flotter, il doit nager, il doit survivre, il doit vivre, il a à retourner chez lui. Son long voyage l'amène vers divers pays, vers diverses îles. Pour pouvoir poursuivre son voyage, il doit accoster ces divers pays, il doit explorer, saisir, fréquenter, s'en tracer la carte rapidement, agir ou réagir. Chaque lieu abordé devient une épreuve. Certaines épreuves sont agréables: il y rencontre le plaisir, le désir, la beauté, la paix. D'autres sont désagréables: il y rencontre des monstres, des environnements malsains, le meurtre, la souffrance, la mort. Mais chaque pays visité lui demande des ressources, des habilités, des ruses différentes; des modes de relation différents dans chacun de ces mondes, des façons de tracer la carte différentes dans chacun de ces territoires, l'invocation d'appuis divins et de forces naturelles variées.
Et voilà, dans toute cette histoire, il ne faut
pas prendre l'exploration d'une île ou d'un territoire pour le Voyage;
il ne faut pas confondre l'évaluation de ce qui se passe sur une
île avec l'évaluation du voyage. Ulysse s'y est lui-même
laissé prendre, et il a passé 10 ans chez Calypso. Elle n'était
pas désagréable du tout, paraît-il!
Il y a donc l'histoire, la logique de ce qui se passe sur chaque île. Puis il y a le voyage. Préparer le voyageur, c'est lui raconter, lui parler de ce qui peut se passer sur chaque île séparément. Mais préparer le voyageur, c'est aussi ( en fait, je voudrais probablement dire "c'est surtout") le préparer au voyage, au sens que prennent toutes ces îles qui se suivent, à la nécessité d'aborder fraîchement et naïvement ces divers territoires et à la nécessité de les quitter, à la nécessité de nager, de flotter d'une île à l'autre. Un peu de "savoir- faire", beaucoup de confiance et de "savoir- être". Car, chaque île va nous donner toutes les informations pour tracer "sa" carte.
A. Apprendre à, et pouvoir, se faire confiance: le seul outil véritable et indispensable du voyage, c'est moi. Avec mon kit TCCP:
Tête: la raison, l'intelligence, la logique, la rigueur
Coeur: l'empathie, la compassion, le respect, l'amour
Cul: le désir, l'élan, le plaisir, l'engagement, la passion
Pieds; ce qui me permet d'avancer, de reculer, d'entrer, de sortir, d'explorer.
Tous les autres outils ne sont que des sous-produits de ceux-là, des façons de les actualiser, de me parfaire.
Eh oui! il y a l'insécurité. Ça fait partie du voyage, c'est le voyage. J'ai presque 50 ans, je fais de la recherche depuis une trentaine d'années, et je ne sais toujours pas ce que devrait être LE cours de recherche. Je vais aussi d'île en île. Je découvre de plus en plus de mondes nouveaux, de façons différentes pour les êtres humains de faire sens, donc de tracer des cartes de ce qu'ils vivent. Pourquoi enseignerai-je ce que j'ai vu sur ces îles alors que vous n'y aborderez jamais ? Je dois parler du voyage, former des capitaines. Il n'y a pas de matelots, dans ce genre de voyage, il n'y a que des capitaines. Seuls les capitaines doutent, seuls les capitaines peuvent donner l'ordre d'accoster ou de larguer les amarres, seuls les capitaines sont responsables.
B. Apprendre à regarder, à écouter, à être empathique par tous nos sens. C'est le ici-maintenant de la recherche. Etre en contact, être en relation, être alerte à tous les moments, le plus possible. C'est la base de tous les arts martiaux, c'est l'essence du Samouraï (et de toute forme d'existence,je crois). C'est s'abandonner à l'environnement du moment, ou fuir: assurer sa survie et ainsi permettre à l'autre d'exister, par notre empathie, par notre abandon.
C. Apprendre à reconnaître,
à assembler, à systématiser de l'information. Apprendre
à sélectionner de l'information dans divers modes. Devenir
perméable aux différences qui créent de l'information,
deviner des liens. Explorer les images, les mythes, s'ouvrir à la
possibilité de mondes invisibles.
D. Apprendre à rapporter, à communiquer, à raconter, à écrire, à dessiner, à disserter, à verbaliser, à tenir un journal de bord. Apprendre l'Art de tracer une carte et de la rendre compréhensible pour nous et les autres. Apprendre que chaque carte n'est qu'une carte parmi toutes celles qui auraient pu décrire l'île où nous sommes. L'humilité, la nécessité de faire des choix.
E. Apprendre à se comporter, à agir,à réfléchir éthiquement à ce que l'on fait et ce que l'on en dit. Est-ce que j'aborderai mes îles ou mes territoires comme un Conquistador, un Amant, un Médecin ou un thérapeute quelconque, un Magicien, un Parent, un Gérant, un Archéologue, un Physicien ou autre ? J'entendais, hier, à la radio, deux personnes au premier abord fort différentes: une musicienne qui racontait comment elle se sentait sur scène quand elle "attaquait" une oeuvre; et un politicien qui disait vouloir "s'attaquer" à la pauvreté et à l'économie. Je me disais que peut- être ces deux personnes ne sont pas si différentes l'une de l'autre: deux militaires, au service de causes différentes, mais deux militaires. Vais-je m'attaquer moi aussi aux problèmes de la vie ou à la recherche, devenant ainsi le militaire de la grande armée de ceux qui attaquent pour vivre? Quelle sera "ma" cause, mon image en débarquant sur une île ? Comment vais-je entrer en relation avec le "vivant" de cette île ?
F. Apprendre à explorer, à voyager, à oser, à défier, à remettre en question. S'intéresser, s'impliquer, s'attacher, se détacher. Bien sûr j'ai étudié longtemps, on m'a enseigné bien des choses. Mais ces choses, en soi, sont inutiles sur chacune des îles que je vais aborder; car chaque île est différente. C'est l'essence des organismes, des organisations, de la vie dans un système ouvert. Dans chaque système, chaque sous-système, la vie s'est auto-organisée. Le respect de la "vie", le respect des autres, me commandent de me détacher de ce que je pense "savoir" et de ce que d'autres peuvent qualifier de "vérité".
Quelques éléments qui peuvent nous être utiles dans l'exploration de certaines îles ou certains territoires.
En psychosociologie, comme dans d'autres disciplines, des îles ont déjà été explorées par d'autres. Qui étaient-ils ? Ces gens ont identifié les habitants de ces îles ou les vestiges,observé les risques et les périls. Leurs journaux de bord (sous forme de livres, d'articles, de conférences) nous racontent ces territoires et les modes de relations qu'ils y ont connus ou reconnus (modes dans les deux sens du terme). Cela nous assure, nous rassure, pour peu qu'on s'y conforme correctement, d'un accueil chaleureux, de notre propre survie, de savoir quoi faire ou dire, si nous venions qu'à retourner sur cette île. Mais comment, dans cette immensité de la vie, être sûr que j'aborde à nouveau sur cette même île ? Même en étant sûr, il nous faudra évidemment espérer que les choses n'ont pas changé sur cette île, ou du moins pas trop changé, depuis le passage du dernier voyageur dont nous avons pu consulter le journal de bord. Devenir, non pas un expert, mais un voyageur expérimenté. Bien sûr l'expert prétend au prestige, à la récompense, au pouvoir. Très souvent, il les reçoit. Mais il ne peut prétendre à la vie, au sens, à l'intimité, car il n'a jamais quitté son île. Ne l'ayant pas quitté, jamais il ne pourra retourner à Ithaque, retourner dans son île. Il errera à jamais dans l'immensité. Il aura perdu sa "responsabilité d'être".
Il faut tout lire les récits de voyage, au moins tout ce que je peux, puis tout oublier quand j'entreprends le voyage. Un beau merci à Michel Serres.
Gardez-vous quelques lectures pour agrémenter la route.
Mais évitez les cartes routières.
Bon retour chez vous.
Une invitation à relire l'Odyssée.
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Quelques grands voyageurs dont les récits sont à lire: Homère, C.G.Jung, Gregory Bateson, Michel Serres, Paul Ricoeur, Edgar Morin.......
Le 25 janvier 1996
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