La Societe des Psychosociologues Apparus

Non-linéarité et nouveau paradigme de la psychosociologie

L'apport du féminisme

par Denise CLOUTIER


"Dans notre culture, les femmes ont été traditionnellement présentées comme passives et réceptives et les hommes comme actifs et créatifs. Cette imagerie remonte à la théorie de la sexualité selon Aristote et a été utilisée, des siècles durant, comme un concept scientifique» permettant de confiner les femmes dans des rôles subordonnés, utiles aux buts de l'homme." (Capra)

Depuis des siècles, la femme fut associée à la nature, la déesse Gaïa qui, chez les grecs, symbolisait la terre. La nature se présentant tantôt sous un aspect généreux et agréable, tantôt dangereux, l'homme, avec le temps, conçut la femme comme passive et devant être dominée. De là à passer à la manipulation et à l'exploitation, il n'y eut qu'un pas. Ce pas fut facilement franchi, soutenu par les traditions judéo-chrétiennes qui prêchent la croyance en un seul dieu mâle, sagesse et pouvoir suprême.

Est-ce de par leur nature, puisqu'elles donnent naissance, que les femmes se préoccupent des activités essentielles à la vie, ou y furent-elles confinées? Au fond, la véritable question est de savoir pourquoi ces activités furent et sont encore non valorisées.

Dupuy développe une hypothèse intéressante en suggérant que c'est justement parce qu'il "...est du domaine de la nécessité" que ce type d'activités était "...considéré comme vil, réservé de préférence aux femmes et aux esclaves, indigne en tout cas de figurer sur la place publique, là où chacun s'expose à la vue et au jugement de tous les autres."

Ainsi naquit le patriarcat où

"...les hommes par la force, la pression directe, les rituels, la tradition, la loi, le langage, les coutumes, l'étiquette, l'éducation et la répartition du travail déterminent le rôle que la femme jouera ou ne jouera pas et dans lesquels la "femelle" est toujours soumise au "mâle". (Capra)

Ainsi, de par sa situation sociale entre autres, nous en sommes venu-es à considérer la femme comme étant passive, faible, impuissante, non-rationnelle, intuitive, devant pratiquer l'abandon, l'humilité, prodiguer amour, tendresse, soutien, détente et dont la fonction principale est de se préoccuper de la vie et des relations interpersonnelles.

Pendant ce temps, le petit garçon, pour devenir un homme, un vrai», doit développer l'esprit de compétition, l'objectivité, l'honneur, le contrôle de soi (en évitant entre autres l'expression de ses sentiments), la domination et l'exploitation (y compris sur l'environnement), la fierté, l'agressivité, l'affirmation de soi.

Comme le patriarcat est une civilisation à dominance mâle, ce sont les valeurs considérées masculines qui sont valorisées.

"Même les individus les plus ambitieux, les plus arrivistes ont besoin d'un soutien sympathique, d'un contact humain et de moments de relaxation et de spontanéité sans soucis. Dans notre culture, les femmes sont souvent contraintes de satisfaire ces besoins (secrétaires, réceptionnistes, hôtesses, infirmières, ménagères) Tous ces services impliquent des activités yin, ou intégrantes, et comme elles se situent plus bas dans notre échelle de valeurs que les activités yang ou affirmatives, celles qui les pratiquent sont moins bien rémunérées. En fait, certaines, telles que les mères de famille et les ménagères, ne le sont pas du tout." (Capra)

L'application de la pensée dichotomique dans nos sociétés a accordé le pouvoir aux hommes avec les bénéfices marginaux qu'on lui connaît. Elle a, en même temps, complètement désensibilisé la majorité de ces hommes à ce que l'on peut considérer comme la plus profonde raison d'être: prendre soin de la vie.

Sans vouloir trop m'attarder sur les chiffres, notons, en passant, qu'au Québec, en 1994, 80% des pauvres sont femmes et chefs de famille; 60% des femmes monoparentales ne reçoivent pas la pension alimentaire à laquelle leurs enfants ont droit (85% chez les assistées sociales). Les pauvres, ici, ce ne sont pas seulement les femmes, mais bien aussi les enfants. Qu'est-il arrivé à ces hommes pour être si éloignés de leur propre chair?

Le patriarcat a

"influencé nos idées les plus élémentaires quant à la nature humaine et notre relation à l'univers la nature de l'homme» et sa» relation à l'univers dans le langage patriarcal." (Capra)

Dans la deuxième partie du 20e siècle, se développent de nombreux mouvements dont la recherche d'une nouvelle spiritualité, d'un nouvel humanisme et le souci écologique. C'est la contre-culture de Roszack.

"Ce qui est peut-être encore plus important c'est que le vieux système de valeurs est contesté et profondément modifié par l'éveil de la conscience féminine trouvant son origine dans le mouvement féministe" (Capra).

Ce dernier note aussi que souvent les mouvements écologiques et féministes unissent leurs forces pour manifester, entre autres, contre le nucléaire.

Selon ce même auteur, ce que ces mouvements ont en commun est de contester une société à suprématie technologique "affirmative macho»" et de tenter" de rétablir un équilibre entre les tendances féminines et masculines". Ces forces politiques "...sont parmi les plus puissantes de cette décennie" et elles marquent "...le début d'un transfert significatif... de la croissance économique et technologique à l'épanouissement et au développement intérieur".

Pour rééquilibrer les valeurs, il faut d'abord offrir aux femmes l'accès à desequilibre postes de décision, de pouvoir, tant politique qu'économique ou scientifique. Selon Riel, en ce qui a trait au politique, "...l'élément féminin (le cerveau droit, le yin)... est spécialement sensible à la domination et au plan". Dans le domaine scientifique il "...est l'élément par excellence de l'incertitude et de l'anti-contrôle" permettant d'éviter une "théorisation trop rapide".

Dans nos sociétés patriarcales, nous avons dédaigné la pensée de l'hémisphère droit enclin, selon French, "...à voir les choses dans leur contexte et à laisser parler l'intuition laquelle est, en réalité, une forme de perception extrêmement subtile , et fermée à la coercition et au contrôle." Elle note aussi que, chez les personnes utilisant les deux formes de pensée,

"...les femmes semblent plus aptes que les hommes à passer d'un mode à l'autre. Elles seraient donc mieux équipées pour faire face aux choses complexes... (dû) à des habitudes et à une formation différentes".

Belenky apporte un éclairage intéressant sur la manière d'apprendre de certaines femmes qu'elle qualifie de savoir intégré ou constructiviste (constructed knowledge). Selon la pensée constructiviste, "tout savoir est construit et le ou la connaissant-e fait intimement partie de la connaissance" (traduction libre). Les constructivistes apprécient la complexité, se révèlent humbles face à la connaissance acquise, cultivent la conscience de soi et s'en servent comme moyen de connaissance, considèrent enfin qu'une opinion est une implication personnelle.

Cultiver la conscience de soi permet de mieux saisir, non seulement la vie intérieure des autres, mais aussi les mots écrits, les idées et même les objets impersonnels. Ces personnes établissent une communion avec ce qu'elles veulent comprendre. "La capacité de parler avec et écouter les autres tout en parlant avec et écoutant le soi est un accomplissement qui permet d'ouvrir la conversation entre les constructivistes et le monde"(traduction libre). Les femmes constructivistes se préoccupent des dimensions morales et spirituelles, allient réalisme et idéalisme, intègrent les sentiments et l'empathie. Elles sont convaincues que, "comme avec les enfants, il faut nourrir, soigner les idées et les valeurs et les placer dans des environnements favorables pour leurs croissances."(traduction libre) Nous retrouvons là de nombreuses dimensions du nouveau paradigme.

"...par féminisme, j'entends non seulement l'égalité des femmes, revendiquée en termes économiques et politiques, mais aussi l'émergence des valeurs considérées jusqu'à aujourd'hui comme proprement féminine ... la capacité de prendre soin et de protéger la vie, la capacité d'affiliation, l'ouverture essentiellement féminine à certains tabous dans la culture mâle, telle l'immense capacité de pouvoir supporter l'humilité, l'impuissance, la douleur" (Riel).

Les hommes sont peu nombreux à réaliser qu'ils sont, eux aussi, pénalisés dans une culture patriarcale. Il est difficile de troquer les bénéfices du pouvoir égocentrique contre le partage. Mais ils devront réaliser de plus en plus, qu'ils dépendent les uns des autres pour vivre. "Le mouvement féministe est l'un des plus puissants courants culturels de notre époque et il aura des répercussions profondes sur notre évolution future." (Capra) Quand reconnaîtrons-nous que le fait de prendre soin de la vie sous toutes ses formes constitue une forme de productivité à haute valeur sociale?

La confiance aveugle en une approche rationnelle/objective a conduit l'homme à fonder la société sur de fausses valeurs: l'argent, la domination, l'oppression. Mais les spé cialistes de nombreuses disciplines, dont l'économie et la politique, n'arrivent plus à répondre aux problèmes qui se posent. Les traits dévalorisés par notre société sont en fait des outils puissants pour développer une nouvelle approche face aux problèmes.

"La voix féministe de Miller se retrouve dans le puissant courant contemporain de la pensée humaniste dont l'essentiel du message est l'Ouverture. Ouverture de la conscience aux émotions qui la traversent, ouverture du corps à des flux énergétiques auparavant bloqués, ouverture de la pensée aux influences orientales, ouverture à la nature, ouverture à l'expérience mystique et/ou cosmique, ouverture (sans critique monothéiste) à la polyphonie des voix qui forment l'univers et qui ont donné naissance aux innombrables mythologies existantes. Autant pouvoir et contrôle vont de pair et commandent fermeture, rigidité, frontière, autant l'autre pôle de ce duo Yin/Yang, demande l'abandon, la souplesse et à la limite la fusion ou l'identification. " (Riel)

Ce qui importe, en fait, c'est que chaque personne, tant homme que femme, se réconcilie avec cette autre partie d'elle-même, c'est-à-dire son côté féminin pour l'homme et masculin pour la femme. Il est temps, comme le dit si joliment Tomatis de "passer du stade de l'homme à celui de l'humain".

Pour ma part, je préfère le terme de personne. Il inclut tous les aspects de l'être humain: femme, homme, enfant. Il intègre ses besoins, droits et devoirs tant physiques, économiques, émotionnels, spirituels qu'intellectuels.

Bibliographie

BELENKY, Mary F., M. BLYTHE, Nancy R. GOLDBERGER et Jill M. TARULE. Constructed Knowledge: Integrating the Voices In Women's ways of knowing. 1986.

CAPRA, Fritjof. Le temps du changement, science-société-nouvelle culture. Monaco: Le Rocher, 1990.

DUPUY, Jean-Pierre. Ordres et désordres, enquête sur un nouveau paradigme. Paris, France: Seuil, 1982.

FRENCH, Marylin. La fascination du pouvoir. Paris, France: Acropole, 1985.

RIEL, Marquita. Science, politique et nouvelle conscience In Tessier, Roger. Pour un paradigme écologique. Québec, Canada: Éditions Hurtubise HMH Ltée, 1989.

Création des pages web et webmestre: Serge Arbour