par Isabelle AMYOT et Nicole MAKRIDIS
Plusieurs changements sont survenus en psychosociologie depuis ses débuts. Son évolution a entraîné des changements dans ses techniques, ses méthodes, ses champs d'intervention ainsi que dans la place que cette discipline occupe dans les sciences humaines. Plus précisément, les valeurs guidant les interventions psychosociologiques ont évolué conséquemment au contexte de la pratique. Dans cette recherche, nous nous intéressons à l'application concrète de ces valeurs dans l'intervention. Nous ferons tout d'abord un survol de ces valeurs à travers le temps pour ensuite explorer leur degré d'application dans l'intervention actuelle. Finalement, nous présenterons les tendances futures de cette problématique pour le XXIe siècle.

Une valeur est une "conviction profonde et relativement stable quant à la supériorité d'un mode de conduite ou d'un objectif de vie" (Bergeron et al., p. 79). Lorsque nous parlons des valeurs de la psychosociologie, nous n'entendons pas les valeurs personnelles de chaque intervenant, nous faisons plutôt référence aux valeurs de la profession. En effet, la pratique de l'intervention psychosociologique sous-entend ses propres valeurs que l'on ne peut négliger car, théoriquement, elles sont indissociables des stratégies et des techniques d'intervention. Les principales valeurs retenues sont la démocratie et la participation, la coopération, la responsabilisation ainsi que l'authenticité.
La première valeur clé en psychosociologie, la démocratie, fut introduite dans les années 40 par Kurt Lewin. Celui-ci découvrit qu'un changement véritable, profond et durable est possible, principalement, lorsque les personnes impliquées peuvent exprimer leur opinion et participer à la prise de décision. Plus tard, Roethlisberger et Dickson, tout comme Coch et French (Tessier, 1990), découvrent l'influence de la prise en considération de l'être humain sur la productivité.
Aujourd'hui, la coopération client-intervenant est également une des valeurs principales des intervenants psychosociaux. Selon Lescarbeau, une relation de coopération existe lorsque les partenaires se concertent dans la poursuite de cibles communes, tout en reconnaissant mutuellement leurs champs de compétence par rapport à ces cibles et en partageant le pouvoir d'une façon équilibrée (Lescarbeau et al, p. 287).
La responsabilisation est également une valeur majeure en intervention psychosociologique. Pendant les années 60, Carl Rogers marque le courant des relations humaines avec le postulat voulant que chaque individu ou groupe possède en lui-même les ressources pour arriver à son développement optimal (Riel, 1990). Dans ce sens, l'intervention aurait pour but, selon Rogers (1979), d'aider les individus et les groupes à se développer afin qu'ils puissent faire face aux problèmes futurs d'une façon plus efficace.
Finalement, l'authenticité est une des valeurs primordiales de la profession psychosociologique. En effet, cette valeur joue un rôle marquant dans l'articulation des autres valeurs propres à la profession. L'authenticité correspond à la cohérence entre l'expérience et la symbolisation intérieure qui en est faite. Etre authentique, congruant, c'est "identifier ce qui se passe en soi" et l'exprimer de la même façon (Tremblay, p. 227). Cette valeur semble indispensable à l'intervenant dans ses relations avec le client et son système.
Les intervenants d'aujourd'hui devraient
avoir intégré ces valeurs dans leur pratique. Cependant, il
ne faut pas oublier que "les valeurs sont des idéaux assez abstraits
(...) qui ne s'attardent pas à un objet spécifique ou à
une situation particulière" (Bergeron et al., p. 80). L'application
de ces valeurs suscite donc beaucoup de réflexion de la part des
intervenants qui doivent s'adapter au contexte de leur intervention.
Même si la formation et le bagage théorique de la profession continuent à valoriser la participation, la responsabilisation et la démocratie, il appert que les intervenants actuels n'en font pas toujours foi. En effet, dès 1967, Maisonneuve affirme, que pragmatiquement, il apparaît que les multiples projets de coopération », et de participation » passent à peine du champ de l'utopie à celui de la recherche active » (p. 125).
Les recherches de Jacques Rhéaume en 1983 et en 1989, résumées dans son article Les valeurs des consultants et consultantes organisationnels, confirment cette tendance du fossé entre les valeurs prônées par la psychosociologie et la concrétisation de celles-ci. Il apparaît, selon l'échantillon des consultants interrogés, que les intervenants adoptent des tendances d'actions soit vers la performance de l'organisation, soit vers le développement de l'individu. En d'autres mots, les résultats démontrent que les psychosociologues utilisent de moins en moins les groupes restreints pour apporter des changements. Dans ce sens, il s'avère que ...la participation, la démocratisation et l'expérimentation collective sont fortement réduites » (Rhéaume, p. 77).
De la même façon, les résultats de Church et al. (1994), qui ont interrogé 416 consultants en développement organisationnel, abondent dans ce sens. Il ressort effectivement de cette étude que la plupart des consultants sont motivés par des valeurs moins humaines et sont plus portés vers des objectifs de productivité.
D'après Rhéaume, ce phénomène s'explique en grande partie par la complexité des tendances sociales actuelles. En effet, on parle de trois orientations qui se confrontent et avec lesquelles les consultants doivent composer. Parmi celles-ci, on retrouve, d'abord, l'orientation modernisante technocratique » qui préconise la maîtrise rationnelle des opérations et du personnel, en deuxième lieu, l'orientation alternative » qui remet en cause la gestion technocratique par un humanisme radical et finalement l'orientation démocratique critique » qui privilégie une prise en charge plus forte des travailleurs de leur vie au travail. Les répondants de la recherche de Rhéaume seraient, en majorité, beaucoup plus influencés par la tendance modernisante technocratique » que par les autres tendances.
A la lumière de son analyse, Rhéaume conclut qu'il existe, en raison de ces diverses tendances, un certain écartelement entre les visions du social des intervenants. Dans ce contexte, il rapporte que les consultants dont les valeurs traditionnelles de la psychosociologie guident leurs interventions sont confrontés à une certaine tension.
Claude Paquette dans son livre Intervenir avec cohérence, vers une pratique articulée de l'intervention se penche sur cette problématique de l'intervention qu'est la tension cohérence\incohérence ». L'auteur fait ressortir les incohérences entre les outils d'intervention utilisés et le style de pratique désiré. Rogers soulève également la problématique de la cohérence entre les pratiques et les valeurs d'un intervenant, qu'il illustre par les concepts de congruence et d'authenticité (Tremblay, p. 255).
Dans la situation associée à
l'équation cohérence des valeurs et des pratiques et cohérence
des valeurs et du contexte socio-économique, les psychosociologues
peuvent être soumis à certaines incohérences: sacrifier
congruence et authenticité au profit d'un emploi. En effet, les valeurs
traditionnelles de la profession et les outils d'intervention qui s'y rattachent
sont bien souvent difficilement compatibles avec le contexte socio-économique
actuel.
Afin d'approfondir cette problématique, nous avons interrogé, d'une façon semi-dirigée, deux psychosociologues consultants. Les consultants interrogés ont été invités à se prononcer sur l'ampleur de cette séparation entre les valeurs officielles de la psychosociologie et leur réelle application. Ils nous font part également de la façon dont ils gèrent leurs tensions. Finalement, ils font une réflexion sur les tendances futures de cette problématique.
Le premier intervenant interrogé, André Myre spécialiste en formation des adultes, est en accord avec Rhéaume et Church qui postulent l'existence d'une tendance contemporaine d'intervention axée sur la performance. De plus, il croit que beaucoup d'intervenants sont susceptibles de vivre des tensions puisque, selon lui, ils sont en situation de survie » économique. Le contexte économique serait donc la principale cause des incohérences possibles. Il peut effectivement être difficile pour un jeune intervenant psychosociologue, par exemple, de refuser des demandes qui ne correspondent pas tout à fait aux valeurs de la profession lorsqu'il doit répondre à des contraintes budgétaires. Cependant, M. Myre déclare ne pas ressentir lui-même d'importantes tensions, s'arrangeant pour mettre au clair avec son client les finalités de son intervention.
La deuxième consultante interrogée, Mme Danielle Maisonneuve de l'UQAM, spécialiste en relations publiques et en développement organisationnel, rapporte également le contexte économique comme étant susceptible de créer des divergences entre les valeurs prônées et leur application. Elle affirme, elle aussi, ne pas vivre personnellement de tensions. En effet, cette intervenante valorise fortement l'authenticité dans ses interventions et dit refuser, après négociations, toute demande ne collant pas aux valeurs de sa profession. Mme Maisonneuve dit compter également beaucoup sur la réalisation du contrat pour protéger les engagements initiaux des clients en rapport avec les valeurs guidant l'intervention.
On peut donc constater, à la lumière
de ces réflexions, l'importance d'une valeur telle que l'authenticité
pour la mise en application de la démocratie, de la participation
et de la coopération. Dans ce sens, la recherche de l'application
des valeurs dans l'intervention, dans le contexte actuel où l'on
est axé sur la performance organisationnelle, serait basée
sur le degré d'authenticité vécue par les psychosociologues
dans les réponses qu'ils donnent aux demandes des clients.
En ce qui concerne les tendances à venir de cette question des valeurs, les personnes interrogées sont positives. En effet, M. Myre, croyant que le contexte économique s'améliorera d'ici quatre ou cinq ans, estime que le fossé qui sépare, dans certains cas, les valeurs de leur mise en application sera diminué vu la possibilité des intervenants d'être plus sélectifs. M. Myre pense également que les valeurs de base de la profession vont demeurer et s'étendre, entre autres, dans les diverses pratiques de gestion. De la même façon, Tessier et Tellier dans Méthodes d'intervention en développement organisationnel (1992), concluent en affirmant que les tendances sociales de la fin du siècle en faveur des droits humains ne peuvent que favoriser une égalisation accrue du pouvoir dans les organisations. La démocratie et la participation, valeurs de base en psychosociologie, seront donc au premier plan de l'intervention dans le siècle futur.
BIBLIOGRAPHIE
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