La société des Psychosociologues Apparus

 

Non-linéarité et nouveau paradigme de la psychosociologie

 

Systèmes ouverts, chaos, complexité, non-linéarité

Une nouvelle vision dans les sciences physiques, naturelles et humaines

 

 

Des systèmes ouverts au chaos à la non-linéarité

 

Dans sa théorie sur les structures dissipatives, << Prigogine >&gt; (1) montrait que les systèmes ouverts (ce qui inclut tous les systèmes vivants) sont perturbés par des variations d'énergies dues à leur interaction avec l'environnement. Ces perturbations amènent éventuellement une déconstruction des systèmes. Le chaos qui en résulte permet l'établissement de nouvelles interactions et de nouvelles combinaisons, de telle sorte que le système retombe dans un nouvel ordre de niveau supérieur.

Système dans l'état 1 ---> perturbation, chaos ---> système dans l'état 2

Un livre, une tasse, sont des structures fermées. Elles ne prennent ni ne donnent d'énergie. Mais les structures dissipatives (du café chaud, par exemple, ou une solution chimique, ou une graine, ou le cerveau, ou une société) sont ouvertes; elles échangent de l'énergie avec l'environnement.

Plus la complexité d'une structure dissipative est grande plus elle a besoin d'énergie pour tenir ensemble ou soutenir cette complexité. Ceci peut rendre les systèmes très instables et sujets à des changements soudains. Ces changements peuvent amener les systèmes dans des états complètement nouveaux.

Les sociétés humaines peuvent servir d'exemples avec leur large tissu d'interactions. Plus le nombre d'interactions est grand, plus il y a potentiellement du changement. Une société devient moins stable à cause de la complexité des interactions, et source possible de nouvelles formes d'organisation grâce à ses désordres. Ce pourquoi les systèmes non linéaires sont dits auto-organisateurs.

 

Les sciences physiques, naturelles, et le chaos

On dit souvent que la théorie de la relativité a éliminé l'illusion newtonnienne d'un espace et d'un temps absolu. De même la mécanique quantique a éliminé la possibilité d'un processus de mesure contrôlable et exact. La théorie du chaos, qui se développe depuis 25 ans dans les sciences, est en train d'éliminer l'utopie d'une prédictibilité déterministe des phénomènes. C'est tout l'édifice du paradigme classique de la science qui s'égrène (2).

La physique, la chimie, les mathématiques, la climatologie, la botanique et de nombreux autres secteurs de recherche sont en train de revoir en profondeur leur vision du monde et leur façon d'en parler.

Les processus chaotiques abondent dans la nature. La fumée d'une cigarette qui s'élève en un mince filet avant de se dissiper en formant une multitude de volutes et de tourbillons; l'atmosphère terrestre animée par des mouvements convectifs divers; la feuille qui se détache de l'arbre et ne tombe pas en ligne droite, mais plutôt selon une trajectoire sinueuse complexe; la rivière qui ne s'écoule jamais d'une façon uniforme mais forme de nombreux remous, comme le robinet de l'évier; la circulation automobile sur une autoroute qui parfois nous permet de voguer à notre guise, d'autres fois nous empêche même de bouger. Mais le chaos n'apparaît pas que dans les systèmes complexes dotés d'une infinité de variables. Il apparaît aussi dans les systèmes simples.

 

L'exemple du papillon

On appelle très souvent la théorie du chaos, la science du non linéaire.

Les systèmes dynamiques qui évoluent dans le temps et dans lesquels existent des processus de feedback sont non linéaires. Une des caractéristiques principales des systèmes non linéaires concerne leur non-prévisibilité, leur extrême sensibilité à des changements si minuscules qu'on les appellerait aisément négligeables.

La courbe présentée ici tente d'illustrer ce phénomène.

Elle représente les résultats de l'itération successive de l'équation: Xt = 2( Xt-1)2 -1

Cette itération successive est analogue au processus de rétroaction, de feedback, dans un système non linéaire. Les résultats ont été obtenus grâce à une calculatrice de poche, bien simplement. Vérifiez vous-mêmes le phénomène en inventant vos propres équations non linéaires.

Les résultats sont présentés ici pour des valeurs initiales:

X0 = 0,54321 (série 1)

X0 = 0,54322 (série 2)

X0 = 0,543211 (série 3)

graphique

Schéma 1: valeur de l'itération successive Xt = 2(Xt-1)2 -1

 

Il est intéressant de noter qu'une différence d'un cent-millième (série 2) ou d'un millionnième (série 3), dans la valeur de X0, nous amène très rapidement, après une vingtaine d'itérations, devant des courbes ou des phénomènes graphiques qui n'ont aucun lien les uns avec les autres.

Malgré un déterminisme complet (l'équation), la plus petite variation dans le X0 amène l'imprévisibilité, amène des comportements graphiques aléatoires et sans comparaison possible. Voilà illustrée la métaphore du papillon qui, battant des ailes au Japon, entraîne quelque temps plus tard des modifications telles, dans le système météorologique, qu'il peut s'avérer être responsable d'un raz-de-marée à New York.

 

 

La non-linéarité dans les sciences humaines

La non-linéarité n'est pas observée que dans les sciences physiques ou dites exactes. On en parle depuis des années en sciences humaines, et on la vit probablement depuis des centaines de milliers d'années.

L'analyse linéaire classique (ou son << paradigme métaphysique >>, selon l'expression de Kuhn) est construite sur l'hypothèse que tout phénomène peut être envisagé comme l'effet d'une ou de plusieurs causes; que les lois ou les compréhensions ou les explications permettent rationellement d'établir des liens, des prévisions ainsi qu'une planification des changements.

L'analyse non linéaire (ou son paradigme métaphysique) est construite sur l'hypothèse que dans les systèmes ouverts, les changements se produisent à l'occasion de passages. Passages d'un état X à un état Y, états qui sont incommensurables, qui n'ont pas de caractéristiques communes comparables, qui sont organisés selon des logiques différentes. Le passage de X à Y est imprévisible même en connaissant parfaitement X. Ce modèle ressemble en tout point à celui de Prigogine, concernant les structures dissipatives, présenté au début du texte.

La zone de passage entre l'état X et l'état Y est appelée de divers noms (selon l'origine disciplinaire): le passage, le seuil, le chaos, la turbulence, la zone de perturbation... .

Aucun modèle ne peut décrire ce passage car il n'y règne aucune organisation décrivable (3).

Dans l'intervention et l'analyse non linéaires en sciences humaines, on reconnaît généralement 3 phases dans le processus de transformation ou de changement d'un système:

 

Le pré-liminaire

L'état initial, l'état X. Le point de départ, le système tel qu'il est organisé à ce moment. Dans un système humain, on va le décrire en terme de ressources/hypothèques, difficultés/facilités, forces /faiblesses, souffrances/plaisirs, importants/futiles... .

Après ce constat, dans un contexte d'intervention, il faut préparer au passage, introduire les vertus propres au voyage, centrer, brancher sur les composantes irrationnelles, purifier, ritualiser le départ.

 

Le liminaire

Dans le liminaire, le rationel ne peut être d'aucune utilité. Le liminaire se déroule dans l'irrationnel (le métaphorique, le spirituel, le psychique, l'archétypal, le symbolique, l'intuitif, la poésie, l'esthétique, l'artistique, l'imaginaire, l'illumination, l' << insight >>...). Les outils de ce passage se trouvent dans divers domaines autres que la science classique (créativité, rituels, états modifiés de conscience, expression artistique, arts martiaux....). Généralement, dans cette phase, il apparaît qu'il est important de promouvoir l'expression et l'émergence de quelque chose de profond en chaque être. Donc des vertus sont à cultiver dans le liminaire afin d'atteindre ce niveau: l'authenticité, le respect, l'acceptation inconditionnelle doivent accompagner l'expression. On y produit des objets, des histoires, des personnages, des images, des symboles, des visions, des impressions....

 

Le post-liminaire

La réorganisation du système après le passage, après le chaos. La redescription. L'inscription et l'intégration des nouvelles caractéristiques, les images, les sensations, les intuitions, les insignes, les enseignes, les héros, les mythes, les récits (réorganiser, recréer, restructurer, à partir des témoins du passage. Prendre position socialement comme nouvelle structure, comme nouvelle entité. Faire des choix, imaginer et exécuter de nouveaux gestes. Diffuser de nouvelles façons de voir. Agir).

 

Comme on le remarque, si le travail scientifique de réflexion sur le système varie peu d'un univers linéaire à un univers non linéaire (après tout on ne fait que changer un paradigme pour un autre), le travail d'intervention ou d'action de changement dans un système non linéaire diffère radicalement.

Le chaos et la non-linéarité, aussi bien dans les sciences physiques que dans les sciences humaines, nous apprennent que même si nous &laqno; comprenons » un système, et surtout si nous le << comprenons >>, nous sommes dans l'incapacité réelle de prédire son comportement futur d'une façon satisfaisante. Et nous donner plus de temps d'observation ou de mesure ne sert à rien, au contraire. La connaissance du passé et même du présent d'un système ne nous est donc d'aucune utilité pour prévoir ou anticiper l'avenir.

Un prochain court texte tentera un rapprochement entre ces modèles et les bases biologiques des comportements sociaux tels que réfléchis par Henri Laborit.

Paul Carle, novembre 1996


Notes

(1) Ilya Prigogine, "Time, Irreversibility and structure", dans The physicist's conception of nature, sous la direction de Jagdish Mehra, Dordrecht (Holland), Reidel, 1973

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(2) Alain Boutot," La philosophie du chaos" , La Revue philosophique de la France et de l'étranger, no 2, 1991, pp. 145-178.

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(3) Turner, Victor; Processus, système et symbole: une nouvelle synthèse anthropologique, dans "La transition en Roumanie: communications et qualité de vie" publié sous la direction de Roger Tessier, Sainte-Foy (Québec), Presses de l'Université du Québec, 1995.

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