La Societe des Psychosociologues Apparus

Glanures

 

 

Tiers-instruit

Les quelques paragraphes qui suivent sont extraits d'un livre de Michel Serres, Le Tiers-Instruit (Paris, Gallimard, collection Folio, 1991).

Michel Serres nous y présente la pédagogie comme un engendrement, une naissance. Son livre est un vaste appel à la naïveté, à l'étrangeté, à l'altérité, à l'art, à l'imagination, à l'indignation, au passage et à la renaissance continuelle, à l'art de se situer dans l'entre-deux, la tierce place. Devenir des tiers-instruits.

Et quelques réflexions sur l'université et la connaissance savante. Je ne pouvais pas les laisser passer.

.....

Partez, plongez. Après avoir quitté le rivage, vous demeurerez quelque temps beaucoup plus près de lui que de l'autre, au moins assez pour que le corps s'abandonne au calcul et se dise silencieusement qu'il peut toujours revenir (p.24).

Le vrai passage a lieu au milieu. Quelque sens que la nage décide, le sol gît à des dizaines ou centaines de mètres sous le ventre ou des kilomètres derrière et devant. (p.24)

Certes, je n'ai rien appris que je ne sois parti ni enseigné autrui sans l'inviter à quitter son nid. (p.27)

Aucun apprentissage n'évite le voyage. Sous la conduite d'un guide, l'éducation pousse à l'extérieur. (p.28)

 

Partir. Sortir. Se laisser un jour séduire. Devenir plusieurs, braver l'extérieur, bifurquer ailleurs. Voici les trois premières étrangetés, les trois variétés d'altérité, les trois premières façons de s'exposer. Je ne saurai jamais plus qui je suis, où je suis, d'où je viens, où je vais, par où passer. (p.29)

 

Non, le jeu de pédagogie ne se joue point à deux, voyageur et destination, mais à trois. La tierce place intervient, là en tant que seuil de passage. Or cette porte, ni l'élève, ni l'initiateur n'en savent le plus souvent la place ni l'usage. Un jour, à quelque moment, chacun passe par le milieu de ce fleuve blanc, état étrange du changement de phase, qu'on peut nommer sensibilité, mot qui signifie la possibilité ou la capacité en tous sens. (p.29)

 

Comme sonne une corde vibrante, le tiers ne cesse d'osciller -de scintiller- entre les bonnes et mauvaises nouvelles, le profit et le mépris, l'indifférence et l'intérêt, l'information et la douleur, la mort et la vie, la naissance et l'expulsion, le tout et le rien, le zéro et l'infini, le point dont on ne parle jamais, entre les deux foyers, solaire et noir, et l'univers qu'il ensemence. (p.79)

 

De même que l'intelligence, la promesse d'invention.... restez longtemps ce joueur, cet enfant, ce veilleur, qui balance ou nage, cette vierge qui s'apprête à décider. (p.31)

 

Il faut fréquenter les bibliothèques, certes; il convient, assurément de se faire savant. Ètudiez, travaillez, il en restera toujours quelque chose. Et après ? Pour qu'il existe un après, je veux dire quelque avenir qui dépasse la copie, sortez de la bibliothèque pour courir au grand air; si vous demeurez dedans, vous n'écrirez jamais que des livres faits de livres. Ce savoir, excellent, concourt à l'instruction, mais celle-ci a pour but autre chose qu'elle-même. Dehors vous courrez une autre chance. (p.99)

 

On dirait que la littérature passe où l'expertise trouve un obstacle. Comme si. noyé dans la densité du sens, le non-savoir savait encore ce que, débordé d'informations, le savoir ne saura plus jamais (p.108)

 

Les sciences humaines meurent d'avoir oublié les deux modes fondamentaux de la raison, celui des sciences et celui du droit, celui qui nous vient de la pensée comme celui, tout aussi universel, que nous inspire le problème du mal: injustice, douleur, faim, pauvreté, souffrance et mort, et qui a produit les artistes, les juges, les consolateurs et les dieux. (p.117)

 

Il peut instruire parce qu'il a l'âme blanche des enfants. Agé, le vrai naïf instruit le faux naïf, jeune. Voici, de nouveau, le couple éducatif: deux naïvetés non jumelles, la vieille, authentique, acquise, sapiente, vrai -juvenile-, et la jeune, fausse, folle, fraîche, joyeuse, native -décrépite. Cherchez le tiers. (p.121)

 

J'ai passé assez de ma vie sur les bateaux de guerre et dans les amphithéâtres pour témoigner devant la jeunesse, qui le sait déjà, qu'il n'existe pas de différence entre les moeurs purement animales, c'est-à-dire hiérarchiques, de la cour de récréation, les tactiques militaires et les conduites académiques: il règne une même terreur sous le préau, devant les tubes lance-torpilles et sur les campus, cette peur qui peut passer pour la passion fondamentale des travailleurs intellectuels, sous la taille majestueuse du savoir absolu, ce fantôme debout derrière ceux qui écrivent à leur table. Je la sens et la devine, puante, gluante, bestiale, ouvrant et fermant les colloques où l'éloquence vocifère pour terrifier les parleurs alentour.

Loin de nous rapprocher de la paix, la science et l'intelligence nous en éloignent plus que le muscle, la gueule ou la taille. La culture continue la guerre par d'autres moyens - par les mêmes, peut-être. On rencontre dans les gangs théoriques les mêmes petits chefs, en effet, les mêmes lieutenants, bavant d'obéissance servile et de semblables légions pacifiques, courbées humblement sous le vent de la force, qu'elles prennent parfois pour la mode, pis, plus souvent pour la vérité. Appeler campus le lieu des universités, quelle chance littérale, puisque ce mot désignait jadis le camp retranché le soir par les soldats de Rome avant l'attaque ou pour la défense. Les experts savent, à quelle faction, à quel gang appartient telou tel campus et quel groupe de pression y tient colloque. (p.205)

 

Présenté par Pietro Capone

décembre 1996

 

Création des pages web et webmestre: Serge Arbour