texte et recherche: Marie-Joie RENAUD
L'agent de changement est un précurseur.
Visionnaire, il doit anticiper les voies de développement pour les
organisations où il intervient. Facilitateur, il doit aider ces dernières
à intégrer de nouvelles valeurs. Peu importe le milieu, chaque
intervenant a un style qui lui est propre. De plus, tout précurseur
observe certaines règles éthiques.
Le travail du psychosociologue fait de lui un précurseur. Afin de découvrir comment un précurseur parvient à intervenir dans certains milieux et <<à faire une différence>>, nous avons choisi d'interviewer un intervenant qui a particulièrement contribué à l'avancement du secteur communautaire et de l'éducation des adultes.
Guy Beaugrand-Champagne est de ces précurseurs qui ont participé, au Québec, au développement de l'animation sociale. Ce courant, issu de l'Action catholique, <<(...) a été peu influencé[sic] par la psychosociologie américaine, tout en partageant pourtant des orientations de base similaires : neutralité des animateurs, animation de style démocratique, méthode rationnelle de résolution de problème, participation, liberté d'expression, importance des petits groupes, etc..>>(1).
Beaugrand-Champagne considère que les intervenants procèdent selon l'un ou l'autre de trois modes : l'expertise, le militantisme ou l'animation,. C'est à travers cette dernière forme d'intervention que nous découvrirons le style et l'éthique d'un précurseur
Pour Beaugrand-Champagne, l'animation son animation (qu'il a définie suite à sa co-direction de stage à Marly-le-Roy en 1953) c'est : <<l'art de susciter la parole, d'entraîner le développement à la fois spontané et articulé jusqu'à des entendements partagés dans des groupes de personnes qui s'adonnent, ensemble et de diverses manières, à l'oeuvre de leur propre culture et à en vivre, que ce soit en action communautaire ou en études avancées, en développement organisationnel ou en communication internationale>>(2).
Selon Beaugrand-Champagne, cette forme d'intervention permet deux choses. Premièrement, elle permet d'intervenir sur les communications dans une organisation que l'on parle d'entreprises ou de <<groupes>>, en général. Il s'agit de travailler sur la communication pour la rendre meilleure, plus efficace. À cet égard, le but de l'animateur est de mettre sur la table les <<non-dits>> : ce qui est présent dans le groupe, mais n'est pas exprimé. Il appartient à l'animateur de faire verbaliser ces phénomènes. Deuxièmement, l'animation veut contribuer à faire émerger une <<vérité collective éphémère>>. À prime abord, on ne peut parler de <<vérité globale>>. Cependant, plusieurs vérités éphémères peuvent mener à une vérité plus globale. Cette vérité globale étant alors constituée de ce que les membres du groupe veulent faire et de ce qu'ils sont.
Beaugrand-Champagne met en lumière
différentes clés de l'animation qui permettent d'améliorer
la communication et de la rendre plus efficace. Nous en nommerons six :
1. La perception
Parce que son père était daltonien, Beaugrand-Champagne a
réalisé très tôt que tous ne percevaient pas
les choses de la même manière.
2. La mémoire
Selon Beaugrand-Champagne, il est important d'arriver à retenir sans
avoir recours à l'enregistrement audio ou à l'écriture.
Il souligne que cette façon de procéder peut causer à
l'intervenant une certaine insécurité. Toutefois, ce dernier
doit poursuivre l'objectif d'apprendre à gérer cette insécurité.
3. La catégorisation
Par ailleurs, il propose une technique permettant d'aider la mémorisation :
la catégorisation. <<Organiser>>, plutôt que de
tout emmagasiner en <<désordre>> aide à mémoriser.
4. Gérer l'insécurité
Guy Beaugrand Champagne encourage à gérer l'insécurité
en <<se préparant à ne pas se préparer>>.
Cette façon de faire consiste à se préparer au minimum,
à laisser émerger les événements pour essayer
ensuite de composer avec eux. De cette manière, on n'étouffe
pas la spontanéité du groupe et on ne lui impose pas autocratiquement
une conduite ou une marche à suivre.
5. La structure
Les animations avec Guy Beaugrand-Champagne ne semblent pas être structurées.
On n'impose pas de structure aux rencontres, mais, de semaine en semaine,
on structure l'animation.
6. Connaître sa subjectivité
Si on se <<prépare>>, on sera moins réceptif à
ce qui va arriver et on va influencer le groupe. Par exemple, si l'objectif
de notre intervention est de briser l'isolement chez les jeunes, on peut
arriver avec ses idées toutes faites sur ce que l'on croit pertinent
de faire pour briser l'isolement chez ces jeunes. Même involontairement,
on imposera ces idées dans notre intervention. Ainsi, trop se préparer
peut nous amener à interférer, à agir de façon
autocratique et à ne pas laisser au groupe la possibilité
de choisir lui-même.
Nous croyons qu'une caractéristique
de ce précurseur, c'est sa capacité de lire dans le présent
pour prévenir des confusions qui peuvent, entre autres, s'avérer
génératrices de conflit. Ainsi, en plus d'accorder de l'importance
à l'écoute et à la retenue vis-à-vis l'application
systématique de modèles, Beaugrand-Champagne valorise certaines
attitudes ou comportements dans l'exercice du rôle d'animateur. Parmi
ceux-ci : être attentif à la façon dont la discussion
se déroule sur le plan du contenu et faire attention qu'il n'y ait
pas confusion au niveau des différents temps. Par exemple, une personne
raconte un événement passé. Alors qu'elle fait son
récit, un autre participant l'interrompt et déclare qu'il
n'est pas d'accord avec les opinions que cette dernière relate. C'est
à ce point que l'animateur peut intervenir pour désamorcer
l'argumentation que suscite l'opinion relatée en soulignant
qu'il ne s'agit ici que de raconter, de faire le récit. Ce recadrage
est important parce que la personne qui fait son récit est dans un
temps antérieur, dans un temps logique antérieur ;
elle raconte quelque chose qui fut ou qui fut dit. Pour sa part, la personne
qui critique est dans le temps actuel, elle prend l'énoncé
comme s'il était le point de vue actuel de l'autre et le critique
dans cette perspective. Beaugrand-Champagne note que <<() ce genre
de confusions est extrêmement dangereux...>>. Comme il le déclare,
il faut garder l'oeil ouvert pour le reconnaître. Il ajoute qu'il
se passe beaucoup de choses au niveau du contenu et que, par ailleurs, si
on faisait attention à ces différents temps psychologiques,
on entrerait moins facilement dans le conflit et on aurait moins à
faire de <<nettoyage>> socio-émotif.
À cet égard, notons que pour Beaugrand-Champagne, lorsqu'il est question de relation d'aide, il est essentiel de se mettre au niveau de l'autre plutôt que d'adopter une attitude de supériorité.
Laissons Baugrand-Champagne expliquer
cette passion qui l'a poussé à l'action :
Éventuellement, Beaugrand-Champagne s'est mis à rédiger
parce qu'il considérait comme étant important de mettre par
écrit son expérience personnelle.
Le couple Beaugrand-Champagne considère
avoir suivi une <<morale>> d'inspiration chrétienne,
dans la mesure où le Christ était un être respectueux
des autres. Cependant, les époux ne s'affichent pas ainsi et respectent
les choix moraux des autres : <<(...) notre conviction profonde,
c'est que chacun doit se développer son code et sa manière
[d'agir](...). La chose qui nous est la plus pénible, c'est quand
les gens essaient de nous imposer un code. Si vous avez un code qui vous
convient, vivez-le donc et [laissez-nous donc vivre le nôtre]. Nous
avons également trois filles qui ont, chacune d'elles, un code d'éthique
personnel distinct.>>
Le style et l'éthique de ce précurseur, c'est l'intervention
non imposée, l'intervention qui permet d'émerger
(1) RHÉAUME, Jacques, Psychosociologie: expérience québécoise. Inédit, 1995, 14 pages.
(2) BEAUGRAND-CHAMPAGNE,
Guy, Animation des échanges entre personnes en conversation, en
discussion et en délibération, Inédit, 1997, page
3.
Création des pages web et webmestre: Serge Arbour