Les quatre éléments de l’étude biologique du comportement
Luc-Alain Giraldeau
(UQAM)
L’éthologie, l’étude
biologique du comportement, naît entre les deux guerres mondiales en
Europe du travail passionné d’un grand nombre de scientifiques
principalement au Royaume-Uni, aux Pays-Bas en Allemagne et en Autriche.
La Fondation Nobel reconnaît l’émergence de cette nouvelle discipline
scientifique en 1973 en accordant son prix de médecine ou de physiologie
(il n’y a pas de catégorie biologie) à ce qu’elle identifie comme ses
trois fondateurs : les autrichiens Konrad Lorenz et Karl von Frisch et le
néerlandais Niko Tinbergen.
Von Frisch, le doyen des
trois, est alors reconnu pour son approche expérimentale scientifique et
méticuleuse appliquée à l’exploration des capacités sensorielles des
animaux telle l’abeille domestique. Konrad Lorenz lui est surtout connu
pour ses travaux sur l’empreinte et la phylogénie des comportements de
parades nuptiales des anatidés. Tinbergen, pour sa part, marque le domaine
par ses élégantes études expérimentales de terrain sur les insectes, les
épinoches et les goélands. C’est dans un article de 1963 qui a maintenant
été cité plus de 400 fois (Tinbergen, N. 1963.
On aims
and methods of ethology.
Zietschrift für
Tierpsychologie,
20, 410-433) que
Tinbergen définit les objectifs et les méthodes de l’éthologie. Dans cet
article il préconise que l’étude biologique d’un comportement n’est
complète que dans la mesure où l’on peut en expliquer 1- les causes
proximales, 2- l’ontogénie, 3-la phylogénie et 4- la valeur de survie.
Depuis on y fait référence comme étant les quatre questions de Tinbergen,
ou en anglais Tinbergen’s four whys.
1- Les causes
proximales
Il s’agit des éléments
qui sont responsables de l’expression immédiate d’un comportement. Par
exemple, les stimuli émis par la nourriture peuvent agir en déclencheurs
externes de l’alimentation alors que l’état physiologique de l’animal, son
état hormonal, son horloge biologique et son expérience récente peuvent se
conjuguer pour agir comme autant de déclencheurs internes. L’expression
d’un comportement sera généralement tributaire d’une interaction entre les
déclencheurs internes et externes. L’étude de cette interaction, la
motivation, autant que l’étude des déclencheurs eux mêmes font partie de
l’étude des causes proximales.
2- L’ontogénie
Il s’agit de l’étude des
processus de développement des comportements. Il faut distinguer ontogénie
de la simple croissance. Les objets d’étude portent sur l’empreinte, une
forme d’apprentissage chez certains animaux qui leur permet d’acquérir
l’image du parent ou d’un partenaire sexuel. On s’intéresse aux périodes
de sensibilité de ces étapes ontogéniques et à leur pérennité. On étudie
aussi l’acquisition du chant d’oiseaux chez les passereaux, du langage
chez les humains ainsi que les étapes du développement cognitif de
plusieurs animaux.
3- La phylogénie
On entend par phylogénie
l’étude des liens entre les espèces en rapport avec les ancêtres qu’ils
auraient partagé. Lorenz préconisait que les comportements stéréotypés de
parade nuptiale fournissaient de meilleurs indices pour la construction
des phylogénies que les caractères morphologiques traditionnellement
utilisés. Aujourd’hui ce domaine se penche sur l’évolution des caractères
sexuels secondaires de plusieurs espèces d’oiseaux et d’anoures et étudie
comment les mécanismes proximaux peuvent contraindre l’évolution des
comportements.
4- La valeur de
survie
Les élégantes
expériences de Tinbergen sur la valeur de survie de plusieurs comportement
a donné naissance à un domaine en entier que l’on nomme l’écologie
comportementale qui elle-même englobe un sous-domaine que l’on appelle la
sociobiologie. On dira aussi que l’écologie comportementale étudie la
fonction des comportements. Les comportements sont donc abordés dans un
contexte évolutif : l’étude des comportements issus de sélection
naturelle, et ceux issus de la sélection sexuelle. Souvent l’approche
requiert la modélisation économique (optimalité, théorie des jeux) ou par
ordinateur (optimisation dynamique, algorithme génétique). On y étudie
entre autre la fonction des parades nuptiales extravagantes de certains
mâles, des combats ritualisés, à l’approvisionnement, les comportements
dispersifs, de grégarisme, de coopération et d’exploitation.
Livres recommandés pour
ceux qui veulent en savoir plus :
Barnard,
C.J. (2004) Animal Behaviour: Function, Mechanism, Development & Evolution
pp 726. London, Pearson/Prentice Hall.
Bolhuis, J. et L-A.
Giraldeau 2005. The Behavior of Animals : Mechanisms, Function and
Evolution pp 515. New York Blackwell Publishing.
Campan, R. et F. Scapini.
2002. Éthologie : approche systémique du comportement. Pp 737. Bruxelles,
De Boeck Université.

Ecologie comportementale: Don Kramer

Ecologie: Gilles Gauthier


Comportement, écologie et gestion de la faune
Marco Festa-Bianchet (Université
de Sherbrooke)
Les gestionnaires de la
faune s’intéressent surtout à la dynamique de population et à la
disponibilité des habitats. Souvent, ils doivent savoir combien d’animaux
il y a, quelles ressources ils utilisent et combien peuvent être prélevés
à chaque année. Pourquoi donc insister que le comportement animal est
aussi très important pour la gestion de la faune? Pour deux raisons
principales: les différences individuelles et l’évolution. C’est avec
l’étude du comportement animal qu’on voit l’importance des différences
individuelles et des conséquences évolutives des différentes pressions
sélectives. Une connaissance du comportement animal est donc utile à la
gestion de la faune car elle permet de décortiquer pourquoi, par exemple,
deux populations de la même densité mais avec des structures de sexe et
d’âge différentes peuvent réagir de façon très différente selon le climat,
la disponibilité de ressources, le type d’habitats disponibles et les
différentes stratégies adoptés pour la conservation ou la gestion.
Les différences
individuelles qui se manifestent selon l’âge, le sexe, la génétique,
l’ontogénie et les expériences antécédentes peuvent déterminer comment un
individu va se comporter et par conséquent comment cet individu pourra
affecter la dynamique ou la distribution d’une population. Lors des
interventions de gestion, on peut affecter la valeur adaptative de
différents individus, par exemple en choisissant de chasser certains
phénotypes ou certaines classes de sexe et d’âge. Ces prélèvements
pourraient favoriser une stratégie de reproduction (ou d’utilisation des
ressources) plutôt qu’une autre. C’est avec l’étude du comportement
animal que le gestionnaire pourrait évaluer les conséquences à long terme
des différentes stratégies de conservation.
Des exemples récents
d’application des connaissances acquises par l’étude du comportement
animal à la gestion incluent l’importance du choix de partenaire chez les
poissons d’élevage destinés à supplémenter ou rétablir des populations
sauvages (si les oeufs et le sperme sont mélangés aléatoirement la survie
des alevins diminue), l’importance des prélèvements pour la sélection
artificielle (la surpêche favorise une reproduction hâtive et la chasse au
trophée peut favoriser les mâles avec des petites corne) et la prévalence
de l’infanticide suite à la chasse à certains carnivores (si les mâles
adultes sont tués, les nouveaux mâles peuvent pratiquent l’infanticide
pour augmenter leurs chances de se reproduire).

Comportement et conservation
Dominique
Berteaux (UQAR)
Nous vivons une période de perte de
biodiversité qui n’a pas de précédent. Tout autour du globe disparaissent
à une vitesse alarmante des communautés biologiques qui avaient évolué
durant des millions d’années. Des dizaines de milliers d’espèces et des
millions de populations uniques seront vraisemblablement éliminées dans
les prochaines décennies. Contrairement aux extinctions massives du passé,
celle-ci est causée par une seule espèce, pourtant définie par sa capacité
de raisonner, son sens moral et sa liberté de pensée.
L’objectif de la biologie de la conservation
est d’étudier et protéger le monde vivant et sa diversité biologique. Ce
domaine de recherche a émergé au début des années 1980 comme une
discipline de crise servant de base à des décisions de gestion. La
biologie de la conservation s’appuie sur l’anthropologie, la biologie
évolutive, la génétique, l’écologie, la sociologie, etc. Elle s’appuie
aussi sur la biologie du comportement animal et humain.
De nombreux exemples montrent qu’une bonne
compréhension du comportement est nécessaire en biologie de la
conservation. Comment les humains assignent-ils une valeur aux différentes
espèces? Comment permettre aux animaux de traverser librement les
autoroutes de façon sécuritaire? Certaines espèces ont-elles des
comportements qui les conduisent à être naturellement vulnérables? Quel
est le lien entre la capacité de dispersion des espèces et leur habileté à
faire face aux changements climatiques? Ces questions ne sont qu’un bref
échantillon des liens entre conservation et comportement.

Comportement et évolution: Cyrille Barrette

Neuroéthologie: Denis Boire

Cognition animale
Louis
Lefebvre (Université McGill)
La cognition animale peut être étudiée pour elle-même, afin de comprendre
ses mécanismes et son évolution. On peut aussi s’intéresser à ses effets
sur la sélection de l’habitat, les invasions ou la biodiversité, pour ne
citer que quelques exemples. Différentes manifestations
de la cognition, comme l’exploration, la néophobie, l’innovation,
l’apprentissage individual et social, l’utilisation d’outils, la
réciprocité, les coalitions, auront des effets sur les relations sociales,
le choix d’aliments ou la réponse aux perturbations anthropogéniques du
milieu.
La cognition varie d’un groupe taxonomique à l’autre,
se réduisant à de simples apprentissages non-associatifs chez plusieurs
invertébrés, pour atteindre des formes beaucoup plus complexes chez les
abeilles, les pieuvres, les corvidés, les primates et les odontocetes.

Bien-être Animal
Stephan Reebs (Université de Moncton)
Depuis plusieurs années
déjà, le gouvernement fédéral, en réponse aux préoccupations du public et
par l’intermédiaire du Conseil canadien de protection des animaux, établit
des normes pour s’assurer du bien-être des animaux (vertébrés et
céphalopodes) utilisés en recherche. Ces normes, pour être le plus
précises possible, doivent être basées sur une bonne connaissance de la
biologie des animaux, et l’information à cet égard est souvent
incomplète. L’étude du comportement animal peut jouer un grand rôle dans
l’obtention d’informations pouvant mener à de meilleures pratiques
expérimentales et au développement de meilleures conditions de captivité.
On peut parler ici d’éthologie appliquée.
Les études
éthologiques dans le domaine du bien-être animal peuvent prendre plusieurs
formes, comme par exemple : (1) observations générales du comportement
dans des conditions de captivité ou lors de manipulations expérimentales,
afin de détecter des problèmes ou des besoins particuliers; (2)
expériences où l’on offre aux animaux un choix entre divers jouets, roues
d’exercice, cages, litières, types de nourriture, etc, afin de déterminer
leur préférence et éventuellement assurer leur « confort psychologique »;
(3) mesure du prix (exemple : quantité d’exercice à accomplir) que
certains animaux sont prêts à payer pour obtenir l’accès à certaines
ressources; (4) description des interactions (reconnaissance individuelle,
jeu, fuite) entre humains et animaux.
Jusqu’à
maintenant, la plupart des études de ce genre ont été accomplies avec des
animaux domestiques ou des rongeurs de laboratoire, mais de plus en plus
d’études se tournent aussi vers les animaux sauvages. En bien-être animal,
les observations comportementales bénéficient à être appuyées par des
données de nature physiologique (exemple : hormones de combat du stress)
et donc ce champ d’étude est propice à l’approche multidisciplinaire. Il
se prête bien aussi aux interactions avec d’autres professions, comme par
exemple les vétérinaires, les gestionnaires de parcs zoologiques, et les
intervenants dans l’industrie des animaux de compagnie.

|